L’autre soir

IMG_9608L’autre jour, je passais une belle soirée dans un coquet appartement parisien. Je buvais du vin, je grignotais, j’écoutais, j’observais la faune rassemblée, admirant l’insolente beauté désinvolte de la jeunesse contemporaine.

J’étais parmi les invités les plus âgés de cette soirée sans en être, bizarrement, trop affectée. Le poids de quelques années supplémentaires me conférait, dans ce cadre particulier, l’assurance dont je manquais jadis cruellement. Je n’étais là pour convaincre personne, ni pour séduire et libérée de ces pressions que j’exerçais avant inutilement à mon encontre, j’étais plus légère, enthousiaste et sincère.

Pour la seconde fois en peu de temps, j’étais dans le pur plaisir d’être présente.

Depuis des mois, j’ai délaissé ce blog, quelque peu accablée, comme tant, par la sombre actualité perpétuelle. Par paresse aussi, peut-être un peu, mais surtout trouvant mes mots ridicules et dérisoires face à toutes les atrocités perpétrées, répétées, aux directions effrayantes prises par le monde. J’ai rangé les carnets, rebouché les stylos. Je me suis tue.

Parmi cette jeunesse si vivante ce soir-là, certains portaient leurs idées, leurs talents, leurs projets en bandoulière, fiers, avec une fougue épatante. Et de ce groupe vibrant, heureux, comme d’un seul coeur palpitant, je me suis dit que je pouvais aussi modestement faire partie.

Alors, depuis, et ce malgré notre flagrante vulnérabilité, j’ai de nouveau envie follement d’écrire, ici et ailleurs et beaucoup.

 

 

La Forêt de quinconces

Dimanche matin, j’ai enfourché ma bicyclette malgré la fatigue et le mal de tête diffus causé par la coupe de champagne de trop de la veille. Il y avait ce film qu’il était absolument hors de question de manquer.

Un film intime, romantique, un objet d’art décroché d’une quelconque réalité. Une fantaisie, une fable, un rêve, une poésie en images et en sons qui m’a laissée séduite, charmée, envoûtée : La Forêt de quinconces.

Entendons-nous bien : la Forêt de quinconces mérite que l’on s’y perde, de se laisser tenter par la balade troublante qu’elle propose.

Une disposition en quinconce (du latin quincunx, par 5) est un arrangement de cinq unités, comme celui que l’on voit sur un  : quatre arrangés en carré, un au centre.

Par extension, une disposition en quinconce est une disposition répétitive d’éléments, ligne à ligne, où une ligne sur deux est en décalage de la moitié d’un élément par rapport à la ligne qui la précède ou qui la suit.  (merci Wikipedia).

Paul, le héros de la fable, erre au milieu des perspectives, ne sait plus ce qu’il fait, où il va, ce qu’il doit croire, ensorcelé par deux jeunes femmes dont les visages sont des palettes sans cesse changeantes, accroissant le trouble du personnage principal.

Rien n’est ordinaire dans la Forêt de quinconces, tout est merveilleux: de la scène centrale du film (à mes yeux), la rencontre de Paul et Camille depuis une rame de métro jusqu’aux planches d’un théâtre où ils se joignent à une troupe de danseurs pour ne former qu’un seul corps, à une conversation dans une cage d’escalier, d’un échange avec un sans-abri bien étrange à une bataille d’oreillers entre frère et soeur. C’est cela qui nous emporte dans l’univers du réalisateur : le réel se nimbe de merveilleux, le surnaturel est admis et tout se mélange sans fausse note. Grégoire Leprince-Ringuet nous emmène avec lui de l’autre côté du miroir, par la grâce de ses images habitées. De belles idées, une versification qui sert à merveille le propos et ajoute une musicalité bienvenue, des acteurs d’une justesse folle : le film prend et nous enveloppe. J’ai pleinement basculé dans son univers le temps de la séance, j’étais comme émerveillée par le tour d’un magicien.

La Forêt de quinconces est un très beau premier film, une démarche artistique d’une sincérité bienfaisante, parvenant à toucher droit au coeur les spectateurs. Un film que l’on regardera encore, avec un plaisir toujours renouvelé, à l’affût de ces détails que l’on aurait pu manquer, comme on relit de beaux poèmes d’amour.

En ce moment dans les bonnes salles.

J’ai lu la petite femelle

Hier soir, j’ai refermé la petite femelle, dernier ouvrage de Philippe Jaenada. Je suis encore émue et un peu triste.

J’ai lu ce livre à un rythme particulier, dévorant ses pages un jour, m’arrêtant à chaque phrase le suivant. Une fois, je l’ai oublié sur le caisson de mon bureau un vendredi soir, le drame. Souvent, il a pesé lourd dans mon sac et parfois je l’ai lu debout dans le métro alors qu’il pèse sept-cent pages.
Je n’avais pas envie de quitter Pauline même si l’issue était absolument inexorable (la fin du livre comme son destin tragique). Par-delà le temps, Philippe Jaenada a fait un cadeau précieux à cette femme originale, incomprise et mal aimée en lui offrant toute entière son empathie et son talent. Grâce à lui, j’ai fini par l’excuser d’avoir occis Félix. Je suis certaine que je ne suis pas la seule.
Je ne connaissais pas l’affaire Pauline Dubuisson. Pour moi, Pauline est née à travers le formidable travail de réhabilitation de Philippe Jaenada. Je ne l’ai pas découverte ensevelie sous l’opprobre de la meute cruelle (waouh ça fait dramatique comme tournure, mais franchement c’est bien de cela qu’il s’agit) mais à travers les yeux tendres et compréhensifs de l’auteur. Philippe Jaenada a voulu comprendre Pauline et nous  embarque avec lui.
Si, simple lectrice, j’ai eu du mal à conclure l’histoire, je me suis demandée comment l’auteur, l’enquêteur, le spécialiste ès-fouille méticuleuse de la vie de Pauline, chasseur de vérité, pourfendeur de conneries et de clichés, lui, a pu la quitter.
En fait, ce qu’il ressent lorsque cela s’arrête ressemble plus à du soulagement qu’à une peine de coeur. Malgré sans doute l’émotion intense,  ce fil tendu entre le passé et le présent, il s’est livré à un travail, à une somme monstrueuse de travail pour atteindre son but. C’est finalement plus simple d’en finir. C’est un ballon coincé à l’intérieur qui se dégonfle. Ouf, il respire.
Philippe Jaenada aime Pauline à sa façon, j’en suis certaine. A la fin, toute fraîche dans ma mémoire, il dit que malgré tout ce qu’il a appris à son propos, certaines choses lui échapperont à jamais, comme le son de sa voix. Moi, la voix de Pauline je l’imagine un peu rauque et grave.
Pauline, à travers lui,  est devenue dans ma tête une sorte de Katharine Hepburn. Katharine Hepburn a  écrit une lettre à Spencer Tracy des années après sa mort. Il y a des choses qui ne s’oublient jamais et méritent d’être dites, même si l’on sait qu’il est trop tard. Comme Philippe Jaenada l’a fait avec Pauline.

pauline andrée dubuisson
Pauline Andrée Dubuisson
Je lui dis merci pour elle mais aussi merci pour moi et les femmes dans mon genre. Je suis née forte, assez libre et parfois inconséquente. Je n’ai jamais payé cher le fait de n’en faire qu’à ma tête quand l’envie m’en a pris. J’ai toujours essayé d’être consciente de cette veine et qu’il n’y a pas si longtemps, ce n’aurait pas pu être si simple. Son ouvrage me l’a encore rappelé.
Cela va bien à Philippe Jaenada de s’intéresser aux autres. Il y a des années, je l’avais découvert dans le registre de l’auto-fiction avec le Chameau Sauvage puis Plage de Manacorra, 16h30, il m’avait séduite par son ton personnel, drôle, absurde et attachant. Il m’a conquise de nouveau :  Philippe Jaenada parle aussi très bien des autres, avec une distance respectueuse et suffisamment d’humour et de tendresse pour aider à faire passer les pires des pilules.

Valentin

Valentin est un jeune homme bien mis. Ongles propres et coupés nets, chemise fraîchement repassée, barbe blonde bien taillée. Il a assurément l’allure d’un saint.

Chaque matin, Valentin se rend à son travail et croise sur ce chemin des milliers de vies. Il aime beaucoup observer les visages, les silhouettes, les allures, les coiffures, les grains de beauté, la couleur des iris, les manteaux, les talons, les écharpes et les mains. Les mains.

Une fois, il en a eu le coeur soulevé. Dans une rame du métro, une femme s’est assise  face à lui. Blonde elle aussi, discrète dans son trench beige, le visage marqué et maladroitement maquillé. Deux mains sur ses genoux posées, dont une. Une main comme il n’avait pas pensé  qu’une femme puisse en avoir, une main déformée, énorme, effrayante. Une main dont son regard, par répulsion puis respect, s’est détaché avant d’y revenir, juste une seconde, à deux ou trois reprises pour être bien sûr de ce qu’il avait vu.

Une main qu’on ne serre pas, qu’on ne caresse pas, une main qu’on ne demande pas, une main qu’on ne baise pas. Une main privée des égards auxquelles les autres ont droit, s’est-il dit un peu plus tard et tristement, ce jour-là.

En épiant les autres, Valentin songe souvent à toutes leurs histoires d’amour. Pas uniquement à celles de la réalité, non, il ne s’attarde pas trop sur ceux qui se cajolent, c’est l’évidence. Il pense plutôt avec une sorte de tendresse à ces nombreuses histoires qui éclatent sans bruit dans les têtes et les coeurs. A celles qui laissent des âmes résignées. A celles imaginaires qui se patinent et s’embellissent au fur et à mesure que se rejouent les séances des mêmes fantasmes.

Il s’amuse à tenter de reconnaître dans l’abysse des silences et des regards perdus les amours frustrées, ratées avant d’être nées, faites de peut-être, de si jamais et de trop tard.

Valentin croit en l’amour de manière absolue, comme les enfants attendent le Père Noël. Ses amis, une meute cynique moderne, se fichent souvent en choeur bien fort de lui pour ensuite le jalouser en silence, une fois chacun retourné dans la solitude de sa vie respective.

Valentin ne se formalise pas, au contraire Valentin insiste : toutes les amours méritent d’exister. Celles officielles, sincères, durables, profondes, lumineuses, solides mais aussi celles silencieuses, tapies dans les recoins des âmes sensibles. Ce sont autant de sentiments qui vivent, qui vibrent comme une onde danse et même s’il entend le rire de la meute rugir à ses oreilles, Valentin sait que dans ce triste monde il n’y a jamais trop de ces sentiments. Si c’est un prétexte, ce n’est pas le pire.

Valentin repense à cette femme blonde, à son trench beige. Pas à sa main.

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Le parfum du désespoir

Je trouve que dans l’air flotte depuis des semaines un parfum de désespoir. Une odeur tenace dont on ne se débarrasse pas vraiment.

Sous l’eau, je frotte fort ma peau, dehors je marche plus vite que d’habitude, je cours même parfois pour échapper à ce relent nauséabond.

J’ai envie de gaieté, de douceur, de baisers, de caresses, d’être légère comme une bulle de savon, rose, jaune, verte ou translucide et que l’on brille, brille, juste un court instant, au firmament.

Parfois, des moments surgissent, surprenants, impromptus, je les partage avec mes acolytes. Ainsi, ensemble, nous faisons la nique à ces ondes sombres.

Le rire, le bonheur, l’amour, les mots deviennent soudain encore plus urgents, indispensables et tant pis pour la couleur des lendemains.

C’est une danse, un ou deux verres de vin, un mot plus doux que d’habitude, une conversation, quelque chose qui se passe, se dit, s’entend et se dénoue enfin. Une seconde, une minute, une heure, une nuit… pop !

Puis, cela s’arrête, le cours des choses reprend, je sens de nouveau autour de moi le parfum. Il s’immisce avec le flot quasi incessant des nouvelles, terribles vagues noires, et j’ai envie de me boucher les oreilles pour ne pas savoir comme le monde va mal. Pourtant, j’écoute discourir les gens les plus intelligents bardés d’autant de théories pessimistes que de titres ronflants et mon coeur saigne un peu.

Alors, pour résister, je m’acharne à vivre, maladroite mais honnête, irrégulière mais absolue. Intraitable… sur la qualité des sentiments. Irrésolue… à baisser les bras, face à la débâcle.

La résilience ? Après tout, quoi d’autre ?FullSizeRender

 

Ecrire, trinquer, danser

Je déteste ce mot : abattu. Depuis le 13 novembre, son emploi m’est encore plus insupportable. Il me paraît tellement déplacé. Pourtant…

Il y a quelques jours, j’avais écrit un texte que je n’ai pas su poster; je trouvais mes mots creux, idiots et dérisoires et j’avais peur que cela reprenne.

Depuis, il y a eu Bamako et l’ombre noire planant sur Bruxelles.

En janvier, nous étions choqués. En novembre, nous avons peur.

Je déteste ça, je ne veux pas, je suis profondément en colère d’être dans cet état. Je veux bien aller boire des coups en terrasse et tromper le goût du désespoir avec celui du mojito. Mais je sais bien que cela ne suffira pas…

Alors quoi ?

Je n’arrive pas à m’intéresser aux origines du Mal, c’est au-delà de mes forces même si je sais que savoir c’est comprendre… l’incompréhensible.

J’ai lu 10 fois la lettre d’Antoine Leiris aux meurtriers de sa femme.

J’ai souri de tous ces mèmes  sur Jawad et je me suis étonnée du besoin général de faire ces vannes, comme une bouffée d’air alors que c’est irrespirable.

J’ai regardé le puzzle des visages des disparus du 13 novembre en ayant l’impression d’y voir tant de figures qui auraient pu être amies.

Je me suis connectée aux réseaux sociaux en ayant peur d’y découvrir à chaque fois de nouveaux drames.

J’ai marché un peu plus vite dans le métro et remontée à pas soutenus l’avenue des Champs-Elysées.

J’ai ouvert mon sac dans tous les magasins où je suis entrée.

Je n’ai pas suivi le mouvement #prayforparis parce que je ne crois pas que ce soit de prières dont on ait besoin.

J’ai décidé de zapper toujours très vite désormais quand, par inadvertance, la télécommande s’arrête sur BFM TV.

J’ai frissonné en entendant des sirènes de police.

J’ai repensé à mon studio au 5ème, rue de la Fontaine au Roi et à la manière légère et inconséquente dont j’y vivais à l’époque…

(…)

J’ai eu très mal, comme nous tous.

(…)

Alors… je suis venue ici poster quelques mots. J’espérais bientôt retrouver le goût d’écrire des histoires futiles parlant d’amour. J’ai trinqué avec mes amies, mes parents. Et puis, j’ai eu envie de danser, de danser… Pour me sentir présente, vivante, vibrer, pour dénouer un tout petit peu le noeud là au creux de mon ventre…