Sombre représentation

Il existe des moments comme décrochés des règles du quotidien. Des moments à l'intérieur desquels l'on se retrouve plongés sans préparation. Un peu comme si on avait changé d’un seul coup l’équipe technique d’un tournage, que le réalisateur n’était plus le même, que d’une comédie dramatique sans prétention, on passait la scène suivante à 24 hour party people, d’une caméra fixe à un tournage en DV avec des couleurs saturées. Quelques mots griffonnés avec une ferveur alcoolisée. Des gestes commis avec une aisance d’opérette, des paroles de pacotille, des regards qui n’ont de poids qu’à cause des vapeurs viciées qui dilatent leurs pupilles. Voilà les symptômes de ces soirées impromptues où l’alcool et la nuit ont souvent les beaux rôles.

Et si nous jouions toujours tous un peu la comédie ? Si nous jouions tous beaucoup la comédie ? Je regarde souvent avec méfiance les gens qui manifestent trop de contrôle, qui avancent avec trop de grâce dans les plus jolis décors. Je crois qu’une part de moi envie leur souplesse, la façon dont tels des serpents, ils se glissent, se faufilent, lisses, graciles, élégants, luisants, sans sembler le moins du monde troubler par l’univers extérieur. Mais une autre moi-même s’offusque de tant de recours artificiel. Si l’on parlait autrefois de cerveau reptilien, cetains sont des pros de la partie limbique et assurent le jeu depuis la tour de contrôle de leur néo-cortex. Que ne suis-je chercheuse pour disséquer les plans et apercevoir si derrière les cartes abattues il y a une stratégie ou si c’est juste simplement moi qui aime échafauder des plans compliqués et imaginer la fourberie dans la moindre attitude.

 

L’autre soir, j’étais assise à la table d'un restaurant, le ventre davantage rempli de liquide que de solide, la tête trouble, les gestes imprécis, le rire, les expressions, les émotions un peu trop forts. Je me sentais imperceptiblement mise en danger par mon attitude. J’avais perdu légèrement de la pleine possession de mes moyens, la personnalité chancelante. Je songeais qu’il fallait absolument que je couche sur le papier ma soirée dans les moindres détails et sur le moment, des milliers de formules appropriées fusaient dans mon esprit. J’avais la certitude que je pouvais écrire des pages et des pages sur quelques minutes écoulées. Et puis deux jours après, je peine, on dirait que j’essaie de faire un semi-marathon alors que je ne suis même pas bonne au sprint. Ne pas perdre son temps à paresser. Quel gâchis la paresse, cette garce à laquelle je laisse l’opportunité de me voler ma jeunesse et mes idées.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

11 réflexions sur « Sombre représentation »

  1. Quel gâchis la paresse, cette garce à laquelle je laisse l’opportunité de me voler ma jeunesse et mes idées.

    Voilà qui est très justement dit

  2. Je suis d’accord avec Liou.Et puis paradoxalement, la paresse peut être productive. J’ai une tendresse particulière pour ces moments où je laisse les sentiments, les impressions, les souvenirs, les réflexions s’accumuler en moi sans rien en faire. Je sais que l’heure viendra où la pression se faisant trop forte, ils réapparaitront sous une forme ou une autre, et, contrairement à ce que voudrait nous faire croire l’idéologie dominante, le temps passé à ne rien faire n’est pas du temps perdu – une oeuvre majeure du début du XXème siècle dont le narrateur s’appelle Marcel en témoigne -.Pour ce qui est d’écrire en état d’ivresse, je suis plus que méfiant. Pour avoir déjà tenté de le faire, j’ai pu constater que le résultat, une fois l’effet de l’alcool disparu, est rarement à la hauteur de l’enthousiasme que l’on y avait mis. Je crois donc que tu n’as pas de regrets à avoir…

  3. je ne parlerai pas tant d’ivresse que de griserie et quant à la paresse, je parle de celle qui est parfois paralysante, pas tant de celle qui laisse les impressions s’imprimer. Je ne serai jamais pour l’hyper-productivité. Plus que des regrets -ce que je n’ai pas ressenti même si ce texte peut prêter à le croire – je voulais exprimer les sensations éprouvées.

  4. Le Concombre a dit ce que précisément j’avais eu la flemme de formuler hier. En ce moment le discours dominant vise à faire croire que seule l’action compte, que les moments passés à rêvasser, à ne rien faire, sont des moments perdus, un gâchis pour la société : Il faut être productif, compétitif, gagner, travailler plus plus plus. Face à cet engouement collectif pour le travail, j’aime d’autant plus me transformer en méduse et flotter doucement, au gré des pensées et des sensations, délicieusement passive.
    En revanche, ce que tu décris, Lzarama, ressemble moins à de la paresse qu’à de l’angoisse déguisée, qui elle, peut être réellement paralysante.

  5. Je pense qu’il ne s’agit pas de paresse au sens où Liou et le concombre la décrivent, mais plus de ce temps qu’on laisse filer plutôt que de s’activer et suivre les projets qu’on a en tête. Je me trompe Lza ?Entre « être productif, compétitif, gagner, travailler plus plus plus » et glandouiller à rêvasser, il y a une grosse grosse marge. Prenons l’écriture qui se nourrit autant des moments de création que des moments de réflexion, d’observation, voir de « paresse » où les idées ont le temps d’évoluer.Je pense qu’il faut faire des choses nouvelles, qui nous plaisent et nous enrichissent, tenter, parfois réussir, parfois échouer, et savoir aussi profiter des bons moments. Quand se bouger, et quand se poser.

  6. [this is good] t’as besoin d’un ptit carnet avec toi tout le temps pour les ecrire ces moments…enfin dans la mesure ou tu peux ecrire ;-)bon je t’en envoie un?

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