Le vizir et la Mort

Voici un conte arabe.

Il y avait une fois, dans Bagdad, un Calife et son Vizir. Un jour, le Vizir arriva devant le Calife, pâle et tremblant :

« Pardonne mon épouvante, Lumière des Croyants, mais devant le
Palais une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné : et
cette femme au teint pâle, aux cheveux noirs, à la gorge voilée par une
écharpe rouge était la Mort. En me voyant, elle a fait un geste vers
moi. Puisque la mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir me
cacher loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir »

Sur quoi il s’éloigna au grand galop de son cheval et disparut
dans un nuage de poussière vers Samarcande. Le Calife sortit alors de
son Palais et lui aussi rencontra la Mort. Il lui demanda :

« Pourquoi avoir effrayé mon Vizir qui est jeune et bien-portant ? »

– Et la Mort répondit :

« Je n’ai pas voulu l’effrayer, mais en le voyant dans Bagdad,
j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande »

Nous devions donc imaginer la rencontre du Vizir avec la Mort à Samarcande. Merci au lecteur de ne pas s'inquiéter que j'ai placé Samarcande aux bords de la mer. On va dire que c'était pour les besoins de l'historiette.

 

Le vizir n'avait pas ménagé sa monture. De Bagdad à Samarcande, il avait fouetté la pauvre bête jusqu'aux sangs. Plus vite serait-il arrivé, plus vite serait-il tiré d'affaires, en paix, en vie et pour longtemps.

Il était maintenant assis en tailleur sur un rocher plat, depuis lequel il observait la mer, le ressac des flots et les mouettes balayant le ciel. Paisible.

Soudain, il sentit une présence derrière lui. Un souffle venait caresser sa nuque.

"Oui, je suis bien celle que tu crois" délara une petite voix aigue mais ferme à ses oreilles dressées.

Son sang ne fit qu'un tour, un frisson le parcourut de la racine des cheveux jusqu'à la pointe des pieds.

"Ne te retourne pas encore, glissa-t-elle presque langoureusement

– Comment m'as-tu retrouvé ? parvint-il à articuler avec peine

– Personne ne m'échappe, chez Vizir. Je rôdais depuis des semaines autour de toi. J'avais même tenté de t'approcher, de te surprendre  mais je ne sais par quel maloncontreux hasard, tu avais réussi à me filer entre les doigts. Il y a trois jours de cela, j'ai repris ma traque de plus belle après m'être occupée soigneusement de quelques uns de tes comparses mortels et je t'ai retrouvé.  Lorsque tu m'as aperçue ce matin à Bagdad, ce n'était pas encore le moment. Je me rapprochais mais je n'étais pas si près qu'à cette heure. Je n'étais pas contrariée pourtant, je savais que nous nous retrouverions ici, à Samarcande.

Il avait écouté sans se retourner. Il était comme paralysé et refusait de revoir le visage de la Mort. Sa respiration était de plus en plus forte et saccadée. Tout à coup, la Mort posa ses longs doigts glacés sur ses épaules. Il sursauta.

"Mais pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ? Je ne suis pas si vieux. J'ai encore beaucoup à faire. Le Calife serait perdu sans moi.

– Non, le Calife s'en sortira… pour le temps qu'il lui reste à vivre !

Elle ne put retenir un petit rire tandis que ses mains appuyaient un peu plus fort sur le dos du Vizir. Il perdait pied et ne savait plus si cette sensation était terrible ou délicieuse. Les doigts de la Mort parcouraient avec minutie son cou, sa nuque, ses omoplates, descendaient sûrement vers ses reins. L'effroi qui l'avait saisi quelques instants plus tôt commençait presque à le séduire. De la terreur, ses émotions basculaient vers le plaisir.

" Non, non, je ne veux pas !! Pas maintenant !! s'écria-t-il pour lutter contre l'irresistible engourdissement qui l'emportait

D'une voix douce, rassurante, à la façon d'une mère, elle lui intima l'ordre de se taire :

" Chhhhut… Ne t'échigne pas à résister, c'est inutile…

Il se sentait de plus en plus faible.

"Cher Vizir, il va bientôt falloir te retourner et me regarder en face.

– Mais je t'ai déjà vu, ce matin, à Bagdad !

– Non, non, tu ne m'as pas bien vue, pas vraiment. Tu vas t'en rendre compte lorsque nous serons face à face, tu comprendras, alors tu sauras.

– Je ne veux pas savoir !! hurla-t-il tandis que son corps cédait, chacun de ses muscles se relâchant au fur et à mesure que l'hypnotisait la voix de la Mort.

Les ordres qu'il tentait de donner depuis sa tête à ses membres semblaient sans effet. Il esquissait le début d'une volte-face, ses jambes en tailleurs se dénouant, s'aidant de ses bras.

" Ce ne sera pas si affreux, au contraire ! Je te le promets, dit-elle. Je te le jure, mon Vizir !

Elle n'avait plus beaucoup besoin d'insister. Il était presque tout à elle.

" Je te réserve même une belle surprise !

Il se retourna. Ce n'était plus la femme au teint livide et aux cheveux sombres de Bagdad ce matin mais la plus ravissante et exquise jeune femme qu'il n'ait jamais pu imaginer, même dans ses rêves les plus fous.

" Que la Mort, MA Mort est douce et belle…" gémit-il dans un dernier souffle. Il tomba.

Le lendemain matin, le Calife inquiet pour son Vizir envoya quelqu'un le chercher. On trouva son corps inanimé sur le rocher, un sourire béat plaqué sur ses lèvres bleuies. Une écharpe rouge traînait à ses pieds.

 

 

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

Une réflexion sur « Le vizir et la Mort »

  1. belle histoire ! la mort rôde, mais nous ne la voyons pas. que ferions nous si nous l’avions en face ? personnellement, je n’en sais rien, tant la mort n’est vue qu’en les contes. mais peut-être faut-il être proche de la mort, pour la voir ? bon… on verra plus tard…

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