Violence ordinaire

Le mail tombe simultanément dans vingt-quatre boîtes électroniques. 

A 10h23, de premiers destinataires l'ouvrent d'un clic et en parcourent rapidement le contenu. A 10h23 passés de trente secondes, ces mêmes premiers destinataires haussent les sourcils, se rapprochent de l'écran ou, au contraire, esquissent un mouvement de recul d'un coup de rein sur leurs chaises à roulettes. Ils sont stupéfaits.

A 10h30, le téléphone sonne dans le bureau de l'expéditeur. On apprendra de source sûre qu'il ne songeait déjà plus à l'email qu'il avait envoyé. Il relit un rapport transmis par l'un de ses chargés de mission. Quand le numéro s'affiche, il transfère l'appel à son assistante. De l'autre côté de la paroi de verre, celle-ci répond à l'interlocuteur, prend le message. Elle se lève, frappe à la porte et pose une petite note sur le large bureau de son patron. "Il dit que c'est urgent, glisse-t-elle, timide". Elle n'a pas fait le chemin dans l'autre sens que le téléphone sonne de nouveau. Ils échangent un regard, elle baisse les yeux. Une seconde ligne clignote. Une troisième. Il est 10h34. Le blackberry, avec la photo des enfants en fond d'écran, se met à vibrer frénétiquement. Une inquiétude sourde monte dans la tête du directeur, comme un acouphène gênant. Il comprend vaguement que quelque chose se passe et qu'il est peut-être déjà trop tard. Légèrement ébranlé.

Il hésite à décrocher, alors il consulte ses textos. Un ancien collègue, qui travaille désormais à la concurrence, l'assomme en quelques lettres : "tu as flingué ta carrière". Il blémit et demande d'une voix blanche à son assistante, toujours là, debout, les mains jointes sur le pas de la porte, de sortir. Il la rappelle juste une seconde plus tard, lui passe d'autres consignes. Dire à qui veut le joindre qu'il est en rendez-vous. Il attend que les sonneries se taisent. Il est 10h40. Il ne comprend plus rien, ne sait pas quoi faire. Gros animal puissant, traqué, maladroit. Un autre texto : "C'est quoi ce mail ???!!".

Il se jette sur l'écran de son mini ordinateur portable, chausse ses lunettes et clique sur éléments envoyés. Il fait le lien entre les deux expéditeurs de sms : son mail de 10h22. Il y raconte, entre autres choses, une mauvaise blague sur une affaire dans laquelle sa boîte est impliquée. Il l'a envoyé au club privé très fermé dont il fait partie avec d'autres puissants, comme lui. Ses homologues. Pas toujours animés des meilleures intentions. L'un d'eux a en l'occurrence transmis dès réception l'email en question à un ami, journaliste.

Une sonnerie différente retentit, indiquant l'appel venant d'un poste en interne. Sa direction. Il est convoqué sur le champ. Il est 10h50. Il resserre son noeud de cravate, se lève. Cette masse de cent cinquante kilos a du mal à mettre un pied devant l'autre. Il avouera qu'il était déjà complètement sonné. Il ravale des larmes. L'homme de cinquante deux ans, fort, grand, désormais aussi fragile qu'un jeune enfant. Il sort de son bureau, traverse l'open space où sont massés ses collaborateurs. Personne ne le voit, tous concentrés sur leur écrans, hormis sa petite assistante qui pleure rien qu'à le regarder. Il arrive sur le pallier, près de la machine à café et attend l'ascenseur. Il est 11h. Dans un coin, une petite télé diffuse en sourdine une chaîne d'infos en continu. Un couple de présentateurs blablate. Son regard s'accroche comme à une bouée, à l'écran. Quand soudain, sur un bandeau défilant crachant les nouvelles sans interruption, il voit son nom s'afficher et la blague que les médias ont transformé en une formelle déclaration. Il a froid, il gémit, pauvre grand nounours pas bien malin. Sa carrière est flinguée.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

2 réflexions sur « Violence ordinaire »

  1. Quelle tension! Il y a un vrai suspense dans cette histoire. Je suppose qu’il serait vain de demander si c’est fictionnel. En tous les cas, bravo, tu m’as tenu en haleine.

  2. Merci pour ton commentaire ! 🙂 Non, non, ce n’est pas vain, cette histoire est entre réel et imaginaire, elle est la somme de tout un tas de fragments de situations vues, vécues, entendues… 🙂

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