L’enveloppe

Ils avaient décidé de passer l’après-midi à la plage. Cela faisait des semaines, des mois, une année peut-être qu’ils ne s’étaient pas vus, elle ne voulait plus se rappeler exactement. C’était trop douloureux.

Ce matin, de sa garde-robe, elle avait extrait sa robe orange, celle qui flattait le plus sa silhouette. Après l’avoir enfilée, elle s’était regardée longuement dans le miroir, lissant ses cheveux, ajustant les coutures sur son corps mince ; elle se trouvait jolie.  Elle savait que le moment serait fugace et, étrangement, il lui tardait presque d’être après, d’être ce soir. Depuis son départ, elle se dépêchait d’aller se coucher pour être de nouveau, en rêve, quelques heures avec lui.

Il n’avait pas voulu revenir dans la maison. Elle n’avait pas eu besoin qu’il s’en explique. Cette magnifique demeure qui avait abrité leur bonheur n’était plus qu’une coquille vidée de son histoire, la leur. Elle y vivait malgré tout, seule. En descendant pour sortir, elle jeta un regard derrière elle et vit le patio, la petite fontaine d’où l’eau avait cessé de jaillir. La végétation foisonnante l’envahissait, du bric à brac traînait un peu partout mais il n’y avait plus aucune raison valable d’entretenir cela.

Sur la plage déserte, il voulut la prendre en photo. Elle avait commencé par refuser puis avait cédé, sous son charme. Il lui avait demandé de marcher au loin puis de revenir doucement jusqu’à lui, en longeant le ressac. Tandis qu’elle s’exécutait, son cœur se tordait et lui disait de courir, de courir l’emprisonner avec une étreinte pour que jamais il ne s’échappe. Mais sa raison savait que ce genre de tentative ne se solderait par rien d’autre que par un échec. Cuisant et douloureux.

Elle devait se contenter de cet instant fugace, lui, son appareil autour du cou. Il avait affirmé ne jamais l’avoir mieux regardée qu’à travers la focale de l’objectif. De l’instant et des histoires qu’il raconta un peu plus tard, alors qu’ils s’étaient réfugiés  dans un café. Il lui parlait de ses voyages, des continents qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne verrait sans doute jamais et qui formaient maintenant son décor à lui, des paysages qui avaient remplacé le cadre de la maison. Il lui raconta les découvertes, les visages, les couleurs, tout ce qui était loin de leurs repères. Il lui narra les détails d’autres vies que la leur.

Elle ne l’entendait pas, son cœur hurlait et implorait qu’il parle plutôt d’eux.

Son regard plongeait au fond du sien, comme avant, mais elle n’y lisait plus que son appétit d’ailleurs. Il évoqua soudain une petite statue quelque part qui l’avait particulièrement marqué. Il s’agissait d’une divinité sous la forme d’un singe de pierre, à laquelle étaient apportées chaque jour de nombreuses offrandes.

« Tous les soirs, précisait-il, ce petit singe recevait tant de cadeaux !! J’aimerais bien me souvenir de son nom exact, de la manière dont on le prononce et dont on l’écrit… ».

Elle écoutait mollement, absorbée par chaque trait de son visage. Il le remarquait bien, il souffrait autant qu’elle mais tenait bon, ne le montrait pas, pour elle, pour eux.

« Je l’ai pris en photo bien sûr. Puis j’ai appris ce que son nom voulait dire ».

Elle lui lança un petit regard interrogatif. Il se leva pour partir, en lui tendant la main.

« Son nom signifie pardon, rédemption ».

Elle resta assise, baissa les yeux et lui serra la main très fort.

Quelques jours plus tard, il courait dans le grand hall de l’aéroport. Il allait finir par manquer son avion. Sa besace contenait une large enveloppe avec trois photos : le patio de la maison avec la petite fontaine, elle sur la plage avec sa belle robe orange,  le dieu petit singe. Il devait lui faire parvenir l’enveloppe, il n’avait aucun meilleur moyen de s’adresser à elle. Il s’arrêta dans sa course pour griffonner l’adresse de la maison sur un bout de papier. Avant de passer le contrôle de sécurité, il repéra un kiosque, s’y précipita et tendit l’enveloppe et le papier à la vendeuse. « S’il vous plaît », glissa-t-il essoufflé. Il repartit en courant. La vendeuse regarda l’enveloppe, un peu éberluée. Il y avait inscrit un truc bizarre dessus, en rouge. En effet, il avait pris le temps et le soin d’y calligraphier le nom du dieu petit singe : Rédemption.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

3 réflexions sur « L’enveloppe »

  1. Ecoutez, c’est pas pour faire de la lèche ni rien ( dans quel but du reste ?! )
    mais j’A-D-O-R-E ce texte. Ca me touche, m’émeut et je trouve ça drôlement
    bien « torché ». Il y a de la grâce et ça plaît à mon « âme » un peu mélancolique tout en laissant une grande liberté à ma propre imagination. Bravo! ENCORE!!!

  2. Merci de ce commentaire si encourageant pour ma petite plume ! Je me suis essayée à parler d’amour, exercice que je trouve peu simple (entre le cucul et les clichés, dur d’être juste), c’est un début, il y a beaucoup de formes à explorer. Il faut bien commencer quelque part. Ne vous inquiétez pas, c’est loin d’être fini ! 🙂

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