Sous la moquette

Image

Comme chaque soir depuis une semaine, après un souper léger composé d’un épais potage, d’un morceau de fromage et d’un peu de compote, Wilson s’asseyait au salon sur la chaise tapissée de velours rouge à fines rayures dorées.

Il ajustait son noeud papillon, vérifiait les plis de son pantalon, enfonçaient ses orteils recroquevillés dans ses pantoufles, nettoyaient les verres déjà propres de ses lunettes à monture écaille, lissait les touffes de cheveux qu’il avait rares de chaque côté de la tête. Généralement dans cet ordre-là.

Il posait ensuite ses mains à plat sur ses cuisses, sagement. Il attendait, calme, rassuré par le bon ordre de chaque chose. Comme il s’impatientait malgré tout, il focalisa son attention sur ses mains impeccables, ses ongles parfaitement manucurés. Il prenait grand soin de ses mains, davantage que la plupart des femmes. Il les entretenait avec encore plus de méticulosité que le reste de sa personne et de son intérieur, surtout maintenant qu’elles servaient à un but précis : caresser le corps de cette femme avec l’application excessive qui le caractérisait.

Wilson était vieux garçon. Il avait partagé longtemps l’appartement avec sa mère et lorsqu’elle s’était éteinte, il était resté là. Par commodité et par habitude. Wilson n’avait jamais été de ceux qui aiment le changement. Il n’avait pas touché à la décoration et tandis qu’il patientait, assis sur cette chaise, il repéra une minuscule tache sur le napperon en dentelle posé sur le guéridon, à côté de lui. Irritant. Insupportable.

Il se leva, pris d’un accès de nervosité terrible. Alors qu’il songeait à se précipiter à la cuisine à la recherche d’un remède quelconque, son regard s’arrêta sur la pendule à coucou suisse. 20h48. Elle sonnerait à la porte dans deux minutes. Elle sonnait simplement pour signaler son arrivée, il ne fermait pas le verrou. Ils s’étaient mis d’accord ainsi. Ensuite, elle entrait sans dire un mot. Lui restait sur la chaise, tout aussi silencieux, prêt à palper ses courbes généreuses. Elle ôtait la ceinture de son trench, le faisait glisser de ses épaules vers  le sol : elle était nue en dessous. Il se levait enfin. Dix minutes durant, elle restait dressée sur ses escarpins au beau milieu de ce salon de grand-mère et se laissait caresser par lui. Pour ne pas voir son petit air lubrique, elle fermait les yeux.

Lorsque le coucou sonnait 21 heures, il arrêtait de lui pétrir le corps, elle remettait son trench et partait sans avoir prononcé le moindre mot mais sans oublier la petite enveloppe qu’il laissait à son attention sur la console de l’entrée.

A 20h50, la sonnette retentit. Il aimait qu’elle soit du genre ponctuel. Il l’entendit approcher mais une fois sur le seuil de la porte du salon, elle se mit à hurler. Il leva les yeux vers elle, stupéfait, chamboulé que la petite routine qu’ils avaient mise en place soit déjà perturbée.

« Une souris, un rat, un monstre !! » glapit-elle, pointant une masse qui bougeait sous la moquette.

Il la regarda, il regarda la moquette, il la regarda de nouveau. Il savait que ce n’était pas un monstre, ni même une souris ou un rat. Pendant ce temps, elle criait toujours et la masse se tortillait de plus en plus vite.

D’un geste désespéré, il saisit la chaise tapissée de velours, la brandit au dessus de sa tête, tenta de prendre un air menaçant en regardant la masse bouger et dit à la femme de partir. Elle ne se fit pas prier sans omettre de prendre l’enveloppe dans le vestibule. Quand il entendit la porte claquer, il reposa la chaise, se rassit et poussa un long soupir en essuyant les verres, toujours propres, de ses lunettes.

Deux semaines passèrent et cela recommença.

La femme lui dit alors qu’elle ne pouvait plus venir dans pareilles conditions, qu’il valait mieux qu’ils ne se voient plus, même si cela leur brisait le coeur à tous les deux, lui perdait son seul rapport à la gent féminine, elle une passe facile et bien payée.

Elle le quitta, croyant vraiment que l’appartement était infesté de rats. Wilson savait en fait que l’esprit de sa défunte mère ne pouvait supporter chez elle la visite d’une prostituée.

Publicités

Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s