Une femme

Elle ôta le badge accroché au revers de son gilet tandis que d’un coup de pied, elle ouvrait la porte du vestiaire des dames. Deux autres avaient terminé leur service en même temps qu’elle et étaient assises sur le banc dans un coin de la pièce, entrain de bavarder. Elle était fatiguée de sa journée, elle n’avait pas envie de parler et les deux femmes ne voulaient pas davantage qu’elle se mêle à leur conversation. Comme elle s’approchait d’elles par la force des choses, en rejoignant son casier, elles baissèrent la voix. Avant de l’ouvrir, elle enleva les épingles qui retenaient ses cheveux, les fourra dans son tablier, par réflexe et défit le cadenas.

Elle retira le gilet à trois boutons noirs, la chemise rayée rouge et blanche. L’élastique de la jupe saucissonnait sa taille et soulignait deux bourrelets entre sa poitrine et la ceinture. Les deux voix dans son dos gloussèrent. Cela n’avait sans doute rien à voir avec elle, mais elle se dépêcha. Elle enfila un t-shirt par dessus son vieux soutien-gorge grisâtre. Elle se déchaussa, ôta le collant épais. Elle passa son jean et le remonta sous la jupe. Les deux femmes quittèrent le vestiaire sans la saluer.

Depuis six mois qu’elle travaillait là, elle n’avait créé aucun lien avec ces collègues, trop jeunes, trop vieilles, trop bêcheuses à son goût pour qu’elle ait seulement envie d’aller leur parler. Elle s’en fichait un peu, mais quand même. Au fond, elle aurait bien aimé avoir une ou deux copines, ne serait-ce que pour faire passer plus vite la pause déjeuner ou pour le trajet à pied jusqu’à l’arrêt de bus.

Elle prit son sac à mains, jeta un oeil à son portable. Ses enfants avaient envoyé des messages. L’un suppliait d’avoir la permission de rentrer plus tard que prévu ce soir là, allez Maman, implorait-il, c’est vendredi; l’autre qu’il l’attendrait comme prévu à la sortie du gymnase. Elle regarda l’heure et pressa le pas. Ses deux garçons, son travail, son âge, sa voiture dont il fallait changer une pièce du moteur, fallait encore trouver laquelle, tout ça et entre autres choses lui causaient du souci.

Il pleuvait ce soir-là et elle se félicita de ne pas avoir gardé ses chaussures de service pour rentrer chez elle, l’eau les aurait abîmées… Elle marcha vite, le plus vite qu’elle put pour arriver jusqu’à l’arrêt de bus. Il fallait vingt minutes de là pour rejoindre le gymnase. Elle regarda de nouveau sa montre. Le trafic n’était pas trop dense, elle serait à l’heure, à coup sûr. Elle trouva une place à l’arrière du bus, s’y installa et contempla la ville et ses lumières. Elle se vit aussi dans le reflet de la vitre et se trouva affreuse, ses cernes, cette coiffure, cette vieille polaire, il fallait faire quelque chose. Si elle avait le temps, ce week-end, elle irait au moins voir sa soeur, qui lui couperait les cheveux pour rien. Pas très très bien. Mais pour rien.

Le bus la déposa à quelques centaines de mètres du gymnase et elle courut, son sac au dessus de la tête, jusqu’à la salle, comme la pluie redoublait. Elle arriva essoufflée, rouge, les pieds trempés, à la porte qu’elle franchit sans réfléchir. Son fils lui avait demandé de l’attendre dehors surtout mais elle était un peu en avance et il faisait si mauvais dehors, la nuit était si noire, comme elle l’expliqua à la petite dame qui tenait l’accueil. Compatissante, celle-ci proposa d’aller attendre dans les gradins que le match se termine.

Quand l’entraîneur siffla la fin de la séance, elle le remarqua soudain. Les enfants coururent vers les vestiaires.

« Bonjour, je suis la mère de Tom »

Elle lui sourit poliment. Il la salua en retour. En fait, ils se connaissaient de vue, il venait souvent au restaurant, prenait généralement à emporter. Il la reconnut tout de suite. Il trouva qu’elle avait l’air autrement plus naturel ce soir-là que dans son uniforme mais, courtois, ne dit rien. Il lui parla des progrès de Tom, du prochain match qu’ils joueraient pour le championnat. Il lui dit qu’il appréciait de voir une mère concernée, ça changeait un peu. Elle lui sourit, coquette. Elle ne jugea pas utile de préciser qu’elle était surtout là à cause des trombes d’eau qui tombaient toujours dehors. Non, vraiment pas.

Tom déboula depuis les vestiaires, on l’avait prévenu que sa mère était dans les parages. La conversation s’arrêta là.

Le lundi suivant, quand l’entraîneur franchit la porte du restaurant, un beau sourire plaqué sur les lèvres, elle sentit son coeur faire le petit bond qui ne trompait jamais. Cela faisait si longtemps pourtant… Elle oublia ses cernes, la ceinture de sa jupe qui la grattait, sa voiture qui risquait à tout moment de la lâcher et les enfants, pour se diriger vers lui et lui demander, les yeux rieurs, ce qu’elle allait bien pouvoir lui servir aujourd’hui…

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

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