Jane

Jane déplie son long corps mince et meurtri sur le matelas. Ses muscles commencent à refroidir, à faire mal, ses pieds sont criblés de douloureuses ampoules.

D’une main, elle pose son Ipod sur son flanc puis effleure l’écran du doigt. Le titre démarre. Aux premières notes, Jane pousse le volume, ferme les yeux et se met à compter. Elle se revoit deux heures plus tôt, avec son numéro collé sur son body, au milieu d’autres danseurs, en train d’exécuter la chorégraphie, appliquée, suante. Elle se rejoue la scène, sauf qu’elle n’est plus la candidate au milieu des autres mais son reflet dans le miroir. Elle a senti à un moment la qualité moyenne de ses enchaînements. Mais elle a tenu bon. Pour sa mère, elle résiste pour sa mère, elle ne pleure pas. Quand son moral flanche, quand elle n’a plus confiance, elle pense très fort à elle.

Le morceau s’arrête, elle glisse les mains sous son matelas et en extrait la dernière lettre de Greg, son fiancé. Elle la parcourt en diagonale, il ne dit rien d’intéressant. Elle hésite à la déchirer. Il demande sans cesse si elle ne veut pas rentrer plus tôt. Il ne saura jamais qu’hier, elle s’est laissée embrasser.

Elle sent bien que Paris et cette vie l’ont déjà changé. Paris et Portsmouth n’ont de commun que leur initiale. Elle déchire la lettre et sans se lever, elle en jette les petits bouts dans la corbeille à papier. Elle regarde sa montre : dans une demi-heure, tout au plus, elle doit être partie pour prendre son service. Elle a mal partout. Elle est retenue pour le deuxième tour de la sélection. Elle se dit qu’elle devrait prévenir sa mère. Et puis, en fait, non, elle préfère savoir si elle fera vraiment partie de la troupe.

Elle fixe sur le plafond sur lequel elle a collé de petites étoiles phosphorescentes, comme dans sa chambre de l’autre côté de la Manche. Elle ne pensait pas qu’elle aimerait autant ça. Enfin, au début, elle n’aimait pas puis elle y a pris goût. Elle se dit que c’était pareil avec la danse. Plus elle est seule, plus elle aime ça. Elle développe cette solitude. Bien sûr, il y a la foule dense et compacte de Paris, partout, dans les transports en fin de journée, au bar toute la nuit, dans les salles de danse mais elle est un atome à part, elle se sent toujours un peu comme le reflet du miroir, à distance.

Les premières semaines, tout n’est qu’expériences, nouveautés, premières fois. D’ailleurs, c’est pour ça qu’elle s’est laissée embrasser par cette femme hier soir. Ca encore, elle n’avait jamais essayé. Elle lui avait proposé de la suivre chez elle, Jane avait refusé, poliment, avec son charmant accent. Elle est cette jeune danseuse sur le fil, cette jeune femme qui ignore encore ce qu’elle veut que la vie lui réserve. Alors, elle tâtonne, elle se tortille, surgit, trépigne, avant de faire volte-face, un pas en avant, deux en arrière. Il lui reste quatorze mois à Paris si elle gère bien ses économies. Quatorze mois, à son âge, c’est une vie, une éternité. Elle se demande si elle ne rentrera jamais. Si elle doit rentrer. Elle se souvient de sa mère, sanglotant, la dernière nuit, dans l’obscurité de sa chambre rose aux murs troués par les punaises des posters de ballerines. Elle disait qu’elle comprendrait que Jane ne rentre pas.

Son réveil sonne, il ne lui reste qu’un quart d’heure, elle entend la chasse d’eau sur le palier. Elle se redresse, enfile un jean, un t-shirt, libère ses cheveux du crépon, passe son sac en bandoulière. Elle fera comme si elle n’avait mal nulle part, elle sourira, balbutiera quelques mots en français avec son charmant accent parce que c’est ainsi que les clients sont gentils et lui donnent des pourboires.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

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