Les gants

Au dehors, il fait froid, le thermomètre affiche des valeurs négatives depuis plusieurs jours maintenant. Consciencieusement, pour affronter les températures et le vent qu’elles glacent, j’enfile des couches de vêtements, fins, puis plus épais, confortables plus que seyants. Un débardeur, un t-shirt à manches longues, une chemise, un gilet. L’hiver, le contour du corps disparaît, est gommé doucement par les matières dont je le couvre. Puis le manteau, un peu large, un peu masculin, pour justement laisser l’espace disponible à toutes ses strates de tissu. Un bonnet, noir en général parce que ça va avec tout. Pour finir, les gants. Enfilés à même la peau, sur les mains meurtries, bleuies, gercées, abîmées.

Ce sont des gants de cuir bordeaux. Avec des petites surpiqûres beige apparentes en forme de croix. Ils sont un peu petits. Je prends soin quand je le mets de ne porter aucun bijou qui pourrait accrocher la doublure. Je suis une souillon et je perds toujours mes affaires, alors, lorsque je les retire, je les range dans une petite pochette au fond de mon sac à mains.

Ce sont les gants de ma grand-mère. Je les ai récupérés quand nous sommes allés accomplir la tâche pénible du tri de ses affaires. Je me souviens de la chambre poussiéreuse et de son parfum de vieux et de mon frère et ma sœur s’observant l’un l’autre, guettant celui qui s’emparerait le premier d’un objet de valeur et le déclarerait d’un geste sien. Ils se reniflaient tels des chiens enragés prêts à se sauter à la gueule pour une paire de dormeuses en perles ou un vase de cristal. J’étais assise sur le couvre-lit rose élimé, sur ce matelas trop mou sur lequel j’avais sauté jusqu’à faire hurler ma grand-mère qui craignait que ma folle énergie ne brise son lit ou que ce soit ma tête qui se voit réserver le même sort. J’étais un peu absente, en tout cas, je ne participais pas à la curée à laquelle Jonas et Elise semblaient prendre plaisir à se livrer.

J’étais seulement repartie avec des cadres photos, une brosse à cheveux avec un manche d’ivoire et cette paire de gants. Maigre butin. Trésors sentimentaux. Ma grand-mère n’avait rien d’une Mamie Nova, elle n’a jamais changé la moindre couche ni donné le moindre biberon, elle objectait qu’elle avait déjà donné avec ses propres mioches, elle ne nous a jamais cuisiné de gâteau non plus, pas plus qu’elle ne nous a lu d’histoires. Elle s’est moquée de nos enfances comme d’une guigne. Et nous avons grandi et nous avons appris à connaître cette grand-mère loufoque qui ne ressemblait à aucune autre. Une fois la puberté passée, elle a nous découvert : « ah tiens, tu existes » semblait dire l’œil malicieux qu’elle posait sur ses petits-enfants adolescents. Des après-midis durant, dans la pénombre tiède et rose de sa chambre, elle m’a raconté ses souvenirs, étendue gracieusement sur ce fameux couvre-lit et je l’écoutais, gourmande, insatiable, assise sur le petit tabouret de sa coiffeuse. Parfois, elle voulait que je brosse ses longs cheveux blancs. Elle aimait se raconter et elle pensait sans doute que certaines de ses anecdotes précieuses avaient une valeur universelle, bien utile pour la jeune femme que je devenais. Elle ne se trompait pas tout à fait.

Cette paire de gants ne me quitte jamais. Ils sont pourtant usés, patinés par les années mais glisser mes mains dedans, c’est un peu retrouver ma grand-mère, sa douce folie, son excentricité, le goût de sa vie.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

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