La route

Il règne une atmosphère bizarre sur les aires d’autoroute.Ce sont des bulles déconnectées du reste de la société où la vie n’a de compliqué que le choix d’un plateau repas.

C’était la première fois que je me retrouvais seule sur une aire d’autoroute, c’était aussi la première fois que je prenais la route en solitaire. Pour un peu, je me serais prise pour un marin.

Je venais juste de décrocher mon permis. J’avais 32 ans. Avant le départ, je m’étais demandée si c’était bien autorisé de conduire autant, si loin, toute seule deux jours seulement après avoir reçu le petit carton rose. Rien ne semblait l’interdire, ni même le déconseiller.

J’avais fait soixante-dix-neuf kilomètres. Beaucoup penseraient qu’à l’échelle du réseau routier français, ce n’est rien. Moi, j’étais lessivée. Je n’aurais pas dû remettre le compteur à zéro avant de partir. Les dix premiers kilomètres, tout allait bien. La nuit tombait doucement, il y avait un peu de monde, du coup personne n’allait trop vite, c’était plutôt facile, le ciel était d’un beau rose thermonucléaire au-dessus de nos têtes.

Au vingt-sixième, ma tension avait sans doute grimpé : j’avais pris la bretelle d’accès à l’autoroute. Celle du soleil, paraît-il. Sauf que là, il faisait presque noir. Et que le trafic s’était densifié. Les mains crispées sur le volant, je me suis concentrée sur les lignes blanches, la distance de sécurité à respecter, ceux qui doublent, ceux qui restent sur la file du milieu. J’effectuais chaque mouvement avec une conscience aigue, celle, j’imagine, d’un chirurgien qui opère pour la première fois.

Au kilomètre soixante, j’étais vidée, à bout de nerfs. Au kilomètre soixante-dix, les larmes me sont montées aux yeux quand, à la faveur d’un dégagement, j’approchais la voiture un peu trop près de la glissière de sécurité.

Le logo annonçant la station service fut mon oasis dans le désert, je m’accrochai à ce pictogramme moche comme un naufragé à son radeau. Après avoir compris, non sans mal, le fléchage du lieu, j’échouai sur le parking et coupai enfin le moteur. Je posai ma tête contre le volant, brûlant d’avoir été passionnément étreint. Je restai là, une minute, une heure, indifférente aux vibrations répétées de mon téléphone sur le siège passager.

Je devais me ressaisir. J’avais encore quatre-cent-vingt-sept kilomètres à parcourir. Il me fallait du carburant. Je m’extirpai du véhicule pour me diriger vers la supérette-restaurant-cafèt éclairée par des néons blancs aveuglants et décorée aux couleurs du pictogramme moche.

Devant les distributeurs automatiques, à côté des toilettes, je pris un café sucré puis un autre et j’observais le manège des familles et des bandes de copains errant à la recherche d’un paquet de gâteaux, se moquant des souvenirs beaufs proposés à la vente. Qui achète des souvenirs sur une aire d’autoroute ?

Il me restait dans mon sac un paquet de cigarettes. J’avais arrêté le jour de l’obtention du permis, objectant qu’il faudrait désormais avoir de quoi payer l’essence. Les cigarettes dedans avaient un peu séchées mais feraient bien l’affaire, à ce moment-là.

Je sortis, me calai près du gros cendrier-poubelle où personne ne sait jamais où jeter son mégot. Je me serais vue, je me serais fait un peu de peine.

J’allumais ma cigarette. Enfin j’essayais. Le briquet marchait mal, il y avait un peu de vent. Une flamme nette, grande, affirmée, jaillit près de mon visage. J’eus un léger sursaut. Je me penchais sans voir autre chose que le poignet poilu qui me la tendait. Les lumières dans mon dos faisaient contrejour. Je distinguais juste un dessin coloré sur le dos de la main. Je dis merci. L’homme hocha la tête et s’éloigna. Un frisson me parcourut, je me mis à trembler. Je suivis des yeux la silhouette trapue, le dos massif, la casquette vissée sur la tête. Sans m’en rendre compte, je m’étais mise à pleurer. J’hoquetais presque. Mon regard refusait de se détacher de lui. Dix mètres plus tard, il arrivait à sa voiture. Il ouvrit une portière et plongea le haut du corps dans l’habitacle. Je sanglotais. Je tirais plus fort sur le filtre de ma cigarette. Une dame âgée s’approcha, me demandant si j’allais bien. Je fixais les courtes pattes en bermuda et en baskets, incapable de lui répondre. Il ressemblait à l’homme responsable de l’accident. L’accident qui avait bouleversé mon existence, balayant le cours normal des choses, l’accident qui faisait que ça n’avait jamais plus été pareil, l’accident qui était la source de ma panique derrière un volant. J’écrasai ma cigarette, le visage trempé. L’homme s’était installé sur le siège conducteur. Etait-ce lui ? Ou simplement ce tatouage que j’avais peut-être reconnu ? Il y avait une femme à ses côtés. Il était seul le soir de l’accident. Il fallait que je me reprenne. Je ne pouvais pas céder à mes angoisses, je n’étais plus une gamine fragile, il fallait que je sois forte, que je chasse la peur… Leur voiture démarra, ils quittèrent l’aire d’autoroute. Je restais seule, figée là, au milieu d’autres voyageurs anonymes, avec mes horribles souvenirs.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

2 réflexions sur « La route »

  1. Je suis nulle pour parler de littérature et d’écriture mais j’ai beaucoup aimé ce texte, il m’a captivée ! il y aura une suite ?

    1. Merci beaucoup ! C’est toujours super positif pour moi de savoir qu’un texte rencontre un lecteur ! Il se peut qu’il y ait une suite !

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