Le saut

« Il va falloir y aller ».

Mes yeux plongent dans le regard bleu délavé de Frank. Il m’adresse un petit sourire, sans doute destiné à me rassurer.

« Tout va bien se passer ».

Maintenant, il me tend la main. J’observe dans le détail ses doigts, le duvet blond dont ils sont parsemés, les phalanges noueuses, la peau épaisse, bronzée. Cette main tendue est l’écho de sa voix.

« Je ne sais pas, je ne sais pas si j’en suis capable », je balbutie tout bas.

Je relève les yeux vers son visage, sur lequel est plaqué cet immuable sourire.

Nous entendons les voix des autres en bas, sous nos pieds. Ils crient « allez, allez », je crois même entendre mon prénom. Frank m’encourage encore mais il sent ma peur, bleue, bleue comme l’eau dans laquelle s’ébroue nos copains, cette eau tumultueuse quelques mètres en dessous.

« Vas-y toi, je lui dis

– Je ne vais pas te laisser là.

– Mais si, si, vas-y, je vais bien trouver un moyen… »

Ma phrase se suspend dans les airs. J’aimerais tant qu’il me dise oui, oui, il y a un moyen, que je n’ai qu’à escalader quelques rochers, emprunter le sentier que je devine au loin, et les retrouver, en bas. Quelle idée j’ai eue encore…

 » Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? ».

Frank se penche pour se rapprocher de moi. J’ai parlé tout haut, sans m’en rendre compte.

 » J’ai peur, Frank

– Je ne te ferai pas courir de risque ».

Son souffle chaud se pose sur mon front en sueur, comme la main d’une maman sur les joues mouillées du bébé. A cette pensée, je fonds en larmes.

« Je ne peux pas ».

Je sanglote, la violence de mes pleurs me surprend, tout mon corps se met à trembler.

Il ne le dit pas mais la patience de Frank rencontre sa limite. Il ne dira rien, je le connais bien. En bas, les autres se sont tus. On entend seulement le clapotis de l’eau, le courant qui se casse contre la roche et le battement de leurs pieds et de leurs bras. Ils s’éloignent, ils en ont marre d’attendre. Je vois bien que Frank hésite, se demande quoi faire. Je tente de me calmer. Je veux lui prouver que je sais être courageuse. Je prends de grandes respirations. J’essuie mon visage du revers de la main, je ne sais plus ce qui est la sueur, ce que sont les larmes.

« Peut-être que si l’on saute ensemble… tente Frank

– Oui, peut-être, je réponds

– Tu sais, sept mètres, ce n’est pas tant que ça. Tu as fait la même chose il n’y a pas si longtemps, à la piscine, cinq mètres, c’est presque pareil ».

Si je le connais bien, lui n’a pas l’air de savoir que rien de rationnel ne saura me convaincre, ni me rassurer à cet instant précis.

« Ecoute, Sophia, on n’a pas le choix, il faut qu’on rejoigne les autres, il nous reste encore un peu de chemin, une fois que tu auras fait ça, le plus dur sera passé ».

De nouveau, sa main. Cette fois, elle enserre mon poignet. Des oiseaux crient quelque part, pas loin.

« D’accord », je dis.

Son sourire s’élargit, ses yeux aussi, plus limpides que l’eau dans laquelle je dois me jeter, me disent vas-y, n’aie pas peur. J’attrape sa main et nous approchons un peu plus du bord du précipice. Je demande :

« On y va à 3 ?

– Si tu veux ! répond-t-il, presque joyeux maintenant

– On compte ensemble ? »

Je demande encore. Poser des questions, c’est aussi retarder le moment. Mais je n’en ai plus en stock. Alors je serre les dents et j’ébauche un drôle de sourire. Puis je reprends :

« Un… »

Il m’adresse un regard confiant et ensemble, l’on compte :

« Deux…

– Regarde devant toi, ne me regarde pas moi ! se dépêche-t-il de préciser

– TROIS ! ».

Publicités

Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

3 réflexions sur « Le saut »

  1. Coucou, me revoilà après plus d’un mois d’absence. Je viens de lire tout ce
    que vous avez écrit pendant tout ce temps. J’aime particulièrement le texte
    d’aujourd’hui un peu dans la veine de L’ Enveloppe.J’ai adoré Sous le tapis, La
    Route …
    Et j’ai une question : les personnes de l’atelier d’écriture que vous
    fréquentez ont elles l’occasion de lire vos textes, d’en parler et qu’en pensent-elles?
    En fait j’ai plein de questions: comment trouvez- vous le sujet d’un texte ?
    Par exemple comme pour Sous le tapis qui m’a intriguée ?
    Le reste, je vous le demanderai une autre fois.
    Sauf ceci : ce serait bien que vous puissiez un jour (pas trop lointain, hein !)
    vous faire éditer.
    Comme Colombe et Linotte. C’était sans doute plus facile pour elle ( textes
    courts ) mais perso, je vous trouve un vrai talent assez original, un ton, une
    sensibilité toute en retenue ( sans mièvrerie ), une identité.
    Je n’ai d’autre accréditation pour dire cela que celle d’ aimer la littérature
    à la folie et d’avoir du flair.
    Quien sabe ? Bonne soirée en tout cas.

    1. Bienvenue de nouveau, je suis contente que vous soyez revenue et que vous ayez lu les derniers textes.
      En ce qui concerne l’atelier, en fait, on nous fait une « proposition », on écrit 30-45 minutes, on lit à haute voix et on commente. Mais ce n’est pas toujours simple de donner un avis 😉
      Pour le sujet… ici par exemple, on nous a demandé d’imaginer un dialogue mais pas façon théâtre, façon roman.
      Merci pour les encouragements, infiniment ! J’aimerais (c’est narcissique attention) que vous ayez raison 😉
      C’est une passion que je cultive aussi bien que je peux.
      J’ai peut-être un jour eu peur au bord d’un précipice, à sept mètres de l’eau.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s