Le parcours

Il a enfilé le t-shirt du club, s’est grimé, a passé autour de son cou le collier de fleurs en plastique. Jeanne débarque, un sourire jusqu’aux oreilles, comme d’habitude.

«  T’es prêt ? » elle demande

Il hoche vigoureusement la tête et bondit sur ses pieds.

« Alors c’est parti ! » elle dit en enfilant les palmes.

Pour la énième fois, ils vont faire le numéro, assurer le spectacle avec les autres pour des vacanciers bronzés. C’est pas terrible, c’est pas très pro mais c’est déjà ça. Etre sur scène, face à un public, ça lui fait déjà un effet bœuf.

Il s’assied à la place du conducteur et enclenche la clé dans le contact. Il ne la tourne pas tout de suite. Au lieu de ça, il se penche vers le pare-brise pour jeter un regard à l’immeuble moche dont il vient de s’échapper. Il y a passé la journée comme beaucoup de précédentes. Ce n’est plus possible. Il a l’impression qu’il va devenir dingue. Il sort son badge de la poche de son jean, ouvre la fenêtre et le balance. En démarrant, il prend bien soin de rouler dessus.

Le contrôleur le réveille. Il demande à voir son billet. C’est un homme replet, jovial, il a l’accent du sud, comme lui. Il rigole : « quand tu vas à Paris, au moins, tu risques pas de manquer ton arrêt ! » et il poinçonne le ticket. Il lui répond par un sourire. Dans une heure, il sera arrivé à la sacrosainte capitale. Dans une heure, une nouvelle vie commence.

« Au moins, tu n’as pas de vis-à-vis et tu vois même un bout de la Tour Eiffel ». Emma lui tourne le dos, appuyée au chambranle de la fenêtre de sa chambre de bonne. Il fait froid, elle esquisse un pas en arrière. Il observe sa silhouette, il la trouve jolie. Il l’a rencontrée hier soir au bar. Quand il a dit qu’il était comédien, il a reconnu cette petite lueur dans son regard. Il lui dira peut-être, s’ils se revoient, qu’il galère seulement à compter assez d’heures pour le statut d’intermittent. Mais pas maintenant. Il se lève et l’enlace.

« Maman, c’est moi !

–        Oui ! Comment tu vas ??Ca fait plaisir de t’entendre. T’as pas appelé la semaine dernière, j’étais inquiète.

–        Maman, ça y est, j’ai décroché un contrat, un vrai !

–        Oh ??!!?

–        Oui, un truc récurrent à la télé, à une heure de grande écoute !

–        Quand ton père va savoir ça ! »

Il était venu le voir jouer à trois reprises. Il rôdait ses blagues dans ce minuscule café-théâtre qui faisait scène ouverte régulièrement. Il avait été clair : il allait falloir bosser. Mais il avait dit aussi qu’il y avait un potentiel, un vrai. Il l’aiderait.

Son nom s’étalait en lettres grasses et rouges sur l’affiche. Dessous, quelqu’un avait collé un sticker qui annonçait : « Complet ».

Elle était mignonne cette petite journaliste et elle parlait bien. Elle lui parlait bien de lui. Son attachée de presse était moins jolie. Mais elle bossait bien. Il allait leur proposer de leur payer des coups après l’interview. Elles ne refuseraient pas. Est-ce que la petite journaliste était du genre bière ou champagne ? Bah, elle boirait ses mots de toute façon.

La tournée touchait à sa fin, les audiences de l’émission présageaient sa mort imminente. Il n’avait rien écrit depuis un bail et s’était brouillé avec deux de ses auteurs fétiches. Le vide vertigineux de son agenda dans les mois à venir lui faisait peur parfois, quand il était seul le soir.

Connaître le succès à trente ans permet de garder la tête froide. Il répétait ça à tout le monde, surtout à ceux qui ne faisaient pas partie du milieu. Il n’avait plus vingt ans pour tomber dans les pièges de la notoriété, non. C’étaient des foutaises. Il était comme la plupart des autres et noyait ses contrariétés dans des abus alcoolisés ou enfumés.

« Je te lâche

–        Quoi ?

–        Oui, t’as bien entendu. J’en ai marre de tes conneries, de ta petite suffisance. T’as fait quoi ? Un spectacle qui a marché ? Ok. Et puis ? Tu fous plus rien depuis des mois. Des mecs comme toi, j’en ai trop vus, c’est fini, tu fais plus partie de l’écurie, je  ne renouvellerai pas ton contrat ».

Il est assis, à l’ombre des platanes, à la terrasse du café du village. Ca fait une semaine qu’il est rentré voir ses parents. Il est maintenant l’enfant chéri du bled. Sa petite déchéance n’a pas encore parcouru la route depuis Paris. Il est désormais conscient qu’il va falloir agir pour sauver les miettes de sa petite carrière. Il espère seulement qu’il n’est pas trop tard.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

4 réflexions sur « Le parcours »

  1. Bon, je commence à en avoir marre d’adorer tes textes !!! 😀
    Mais celui-là, il m’a collé des frissons, alors je me voyais pas ne pas te le dire…
    Par contre, le prochain, tu fais comme que tu veux mais tu l’écris mal, débrouille-toi !!!

  2. Je suis assez d’accord avec lullaby. Chapeau bas pour le style!
    Ne t’éloigne pas trop de ton stylo, et continue à nous faire rire et rêver!

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