L’aura

Rappelle-toi comme elle était gracieuse. Tu te souviens ? Le jour de la fête de l’école, on ne voyait qu’elle sur scène, dans son joli tutu à paillettes. On aurait dit que le projecteur n’était allumé que pour elle, que les autres enfants n’étaient que de pâles figurants. Elle avait ce port de tête de reine qu’elle tenait de sa mère. Sa mère d’ailleurs, ce fameux jour, était au premier rang, mais si, rappelle-toi ! Elle tendait son cou, son buste, tout son corps vers son enfant, tremblait de la voir esquisser de petits entrechats, ses yeux brillaient d’émotion et de fierté. Ce jour-là, elle s’était coiffée comme sa fille, leurs chevelures relevées en un petit chignon serré. Le père était assis à côté d’elle, je crois qu’il filmait. Je ne suis plus très sûre. C’est bizarre, je me souviens si bien de la fillette, de sa mère… mais le père n’est qu’une silhouette discrète, anonyme, une ombre chinoise dans ce décor. Il semble pourtant qu’il faisait bien ce qu’il fallait : filmer le spectacle de l’école, conduire la berline familiale, tondre la pelouse de leur pavillon propret. C’étaient mes voisins. Si, si, rappelle-toi.

Il m’arrivait souvent de les observer depuis la fenêtre de ma chambre. De là-haut, j’avais vu sur leur jardin et sa terrasse. Je me souviens de la silhouette masculine en polo et pantalon de toile poussant une tondeuse bruyante. Je me souviens qu’ils recevaient souvent sur leur terrasse, dès le début des beaux jours. Le père s’occupait du barbecue, la mère servait les cocktails et distribuait des sourires et des accolades. Leurs invités, dans mon souvenir, n’avaient jamais d’enfant. Aussi quand la fillette apparaissait, tous s’exclamaient, ravis, séduits par sa beauté. Elle effectuait quelques pas de danse, une ronde délicate et aérienne. Les vivas, les bravos enthousiastes montaient jusqu’à moi, assise sur mon lit et je courais à la fenêtre les regarder couvrir de baisers la précieuse enfant. J’étais un peu jalouse à l’époque. J’avais diffusément conscience d’être moins gracieuse, moins fine et mes parents n’invitaient jamais personne. La mère prenait ensuite la petite sur ses genoux, la caressait, la cajôlait comme si elle était encore un bébé. A l’époque, elle devait avoir sept ou huit ans. Quand il commençait à faire frais, que la nuit tombait, plutôt que de l’envoyer à l’intérieur, le père leur apportait un grand châle dont elles se couvraient toutes deux, mère et fille, comme pour resserrer encore l’étreinte.

Avant de refermer ma fenêtre, je leur jetais un dernier regard, je voyais l’enfant assoupie contre le sein de sa mère et elle qui tirait sur sa cigarette en prenant soin de souffler la fumée au-dessus de la petite tête blonde. Même endormie, elle était ravissante. Je la détestais.

Ma mère n’aimait pas ces gens. Elle m’avait déconseillé d’approcher la voisine. J’avais deux ans de plus, nous allions déménager, je changerais d’école et je ne participais pas cette année-là au spectacle parce que je m’étais cassée le poignet deux semaines plus tôt. Je n’allais jamais revoir la si jolie petite fille. Alors, le jour de la fête, j’ai voulu aller lui parler. Après la danse, parents, enfants et enseignants se sont amassés dans la cour. Il y avait une tombola et des quantités de gâteaux au yaourt, rappelle-toi. J’ai attendu qu’elle arrive mais je me souviens qu’il m’a paru difficile de l’approcher. Elle était entourée d’une horde d’admirateurs dont sa mère, au premier rang. Le père avait encore disparu. Elle n’était jamais seule, jamais, même une seconde. Tu ne te souviens pas ?

Je me suis résignée à aller les voir toutes les deux, la mère et la fille. Je ne saurais te dire laquelle m’impressionnait le plus, finalement. J’ai fendu la foule compacte et je me suis mise au plus près d’elles. J’ai bredouillé une ânerie, j’ai entendu des rires autour de moi. La mère m’a lancé un regard sévère, la fillette a souri poliment, semblant ne pas comprendre, j’ai rougi et je suis partie en courant. Rappelle-toi, tu m’as trouvée dans les toilettes, en larmes. Tu as cru que c’était à cause de mon poignet. Je t’ai laissé dire. Eh bien non, je pleurais de honte et de rage et de tristesse parce que je ne reverrais jamais plus la fillette.

Et puis, hier, j’avais rendez-vous avec un ami, dans un café. Elle était là. Elle est le sosie de sa mère. C’est comme ça que je l’ai reconnue. C’est drôle, elle avait les cheveux retenus en un petit chignon serré, tu vois. De nouveau, je suis allée vers elle, elle était assise avec un homme à une table. Maintenant, je comprends. Cette jolie petite enfant gracieuse que j’ai épiée, jalousée, dont j’avais tant besoin de résoudre le mystère, elle s’appelle Clara et elle est sourde.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

9 réflexions sur « L’aura »

  1. Un merci de ma part aussi, cela m’a fait rêver quelques instants… Et j’aime les fins abruptes 🙂
    Continue, continue, et re-continue!

  2. OK pour les fins abruptes mais perso, je les préfère ouvertes et tu*** ? fais
    ça très bien aussi.
    Le ***? c’est pour savoir si je peux passer au tutoiement ?
    Je suis réservée ce qui me rend parfois « cérémonieuse »..
    As-tu finalement lu quelques nouvelles de Carver ?
    Tout le monde ou presque a lu l ‘ attrape-coeur de Salinger mais as-tu lu
    ses nouvelles ? Des chefs d’oeuvre. Elles sont rassemblées sous le titre
    Nouvelles en collec de poche.
    Il a peu écrit sinon ( 2 autres « ouvrages » à mi- chemin entre récits quelque
    peu autobiographiques et réflexions philosophiques ).
    Ton style m’ a souvent fait penser à leur manière d’écrire. Si, si !
    Comme dit Mr B, continue plus que jamais.
    Sympa les visites du jour : je suis allée trainer sur leurs blogs en tout cas.

    1. Je crois qu’on peut se tutoyer maintenant ! 😉
      Je viens de finir « Parlez moi d’amour » de Carver et je suis restée très souvent admirative et songeuse à la lecture de ses pages… J’ai lu L’Attrape-Coeur mais pas les nouvelles de Salinger, il faut que je regarde ça, merci du « tuyau ». Et qu’est-ce -que tu me flattes, je ne sais pas si je mérite autant d’égard. En tout cas, je tiens à dire que jamais on ne m’avait tant encouragé (et jamais je n’avais autant écrit de ma vie… j’espère continuer ainsi) alors un immense merci, encore un. C’est très très stimulant.

  3. Contente je suis ! grâce à ton commentaire chez Violette, j’ai pu retrouver les
    enfants aux cheveux couleur « feu ». Cette image m’avait marquée, je ne sais trop
    pourquoi? Un peu comme si je les avais connus personnellement dans une vie
    parallèle. Comme j’avais parcouru tes archives en une seule fois quand j’ai découvert ton blog et que ça m’est arrivé de le faire aussi pour 2 ou 3 autres
    blogs, je ne savais plus exactement où j’avais vu cette photo qui m’avait tant plu..

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