L’aura (bis)

Je suis désolé de te le dire mais tu ne m’apprends rien.

L’été qui a suivi ton départ, j’étais désemparé. Tu étais peut-être moins gracieuse que Clara, le tutu à paillettes t’allait moins bien. Seulement, moi, je ne voyais que toi. Tu n’avais rien remarqué ? Tu ne trouvais rien d’étrange à faire ma rencontre chaque matin sur le chemin de l’école ? J’aurais pu prendre mon vélo mais je préférais marcher, juste pour ta compagnie. Pour quelle raison penses-tu que j’ai osé franchir la porte des toilettes des filles le jour du spectacle de l’école ? Pour l’opportunité de quelques minutes seul en tête à tête avec toi. Tu allais partir, ton père était muté, nos heures passées ensemble étaient comptées. Je me souviens de ton petit visage rouge baigné de larmes, de tes cheveux bruns ébouriffés. Tu pleurais, tu pleurais, tu as dit que ton poignet te faisait mal. Je croyais que c’était ce déménagement qui te rendait si malheureuse. Alors, je suis resté silencieux, assis par terre à côté de toi à fixer le grain de beauté que tu as là, à la base du cou. J’étais amoureux fou, comme on peut l’être à onze ans. Tu as baissé la tête, détourner ton visage, j’ai voulu poser ma main sur la tienne pendant que tu ne regardais pas mais la porte s’est ouverte et ta mère est apparue sur le seuil. Je me suis relevé aussi sec. Les talons de ses chaussures ont claqué sur le carrelage, elle s’est approchée, m’a regardé d’un air entendu et s’est accroupie près de toi. J’ai compris qu’il valait mieux que je vous laisse.

La fois suivante, on se disait au revoir et je gardais plié au fond de ma poche le poème que j’avais recopié pour toi sur le papier à lettres parfumé de ma soeur.

L’été s’est installé, nous ne sommes pas partis en vacances cette année-là. Je suis remonté en selle. Je passais mes journées à sillonner à vélo le quartier déserté. Je m’épuisais dans d’interminables balades à travers les environs, je partais après le déjeuner pour ne revenir qu’à la tombée de la nuit. Mes parents me trouvaient bizarre, j’avais juste envie d’être tout seul. Sans doute parce que tu étais partie. Et puis, il n’y avait personne en ville.

Souvent, je m’arrêtais devant votre maison. Les nouveaux occupants n’étaient pas encore installés mais quelqu’un avait tout de même déplacé le panneau « A louer » pour le poser à l’envers, contre la porte du garage. Je me postais avec mon vélo face à la maison. C’était un repère et la dernière preuve tangible que tu avais été là. Septembre et les locataires suivants effaceraient encore un peu plus ton souvenir. Un soir où je fixais encore une fois le crépit coquille d’oeuf, les petites marches de pierre et la boîte aux lettres de guingois, je vis Clara. Enfin, je ne savais pas encore qu’elle s’appelait Clara. Elle était debout, derrière la porte-fenêtre du salon de ses parents, dans une robe à smocks rose, le nez collé contre la vitre. Je me souviens très bien de cette robe parce qu’il faisait si chaud et que sa tenue avait l’air si épais, si lourd… Les maisons étaient mitoyennes, parfaites répliques symétriques. Clara était peut-être à vingt mètres de moi. J’ai laissé mon vélo et je me suis approché. Tout était calme autour de nous. J’ai sauté le muret qui protégeait leur bout de propriété privée. Je n’étais plus qu’à cinq mètres de Clara. Je voyais encore mieux à présent sa robe rose bonbon. Je me rappelle, il y avait de grosses fleurs blanches sur le devant et de larges volants au col et au poignet. Elle ne bougeait pas, il y avait dans son regard une drôle de lueur, elle me fixait avec beaucoup d’intérêt. Ses lèvres ont esquissé un sourire et la paume de sa petite main fragile est venue se poser sur la vitre. J’ai fait quelques pas encore, je n’étais plus qu’à deux mètres d’elle. Clara avait une drôle de coiffure, des grosses boucles autour du visage, des anglaises je crois. Plus je m’approchais, plus elle paraissait irréelle, sortie d’une machine à remonter le temps. J’ai tendu la main pour que ma paume rejoigne la sienne de l’autre côté de la paroi de verre.

Soudain, un chien s’est mis à aboyer, fort, très fort. J’ai bondi en arrière jetant un regard affolé à Clara. Son expression n’avait pas changé, au contraire, son sourire était un peu plus franc que tout à l’heure, elle posait son autre paume sur la vitre, elle voulait que je la rejoigne, que je joue avec elle. Le chien continuait à faire du raffut, j’entendais qu’il grattait quelque part, il devait être attaché à l’arrière de la maison. Je me suis enfui à toutes jambes, j’ai laissé Clara.

Le dimanche qui a suivi, le père de Clara a sonné chez nous et a demandé à s’entretenir avec mes parents. Ils se connaissaient de vue, ma mère et la sienne allaient au même club de gym. J’étais terré dans ma chambre, j’avais peur, je n’avais rien fait mais j’avais peur. J’ai attendu que l’on vienne me voir. Ma mère et le père de Clara ont toqué à ma porte. Les yeux de ma mère brillaient quand elle a posé un baiser sur mon front et m’a poussé dans la voiture du père de Clara. Il a conduit jusque chez lui sans m’adresser la parole. En arrivant chez eux, il a juste mentionné qu’il ne fallait pas que j’ai peur du chien et il a disparu. La mère de Clara m’a servi un goûter dans sa cuisine rutilante puis m’a demandé de la suivre. Nous avons monté l’escalier et elle a ouvert la porte de la chambre. La fillette était assise par terre sur la moquette blanche, comme dans un cocon, encerclée de rose, de peluches, de poupées, de froufrous. Elle ne s’est pas retournée quand nous sommes arrivés. Sa mère a dit :

« Elle s’appelle Clara et elle est sourde ».

Le reste, que Clara n’avait jamais eu d’ami, que Clara percevait tout de même certains sons, que Clara adorait la musique dont elle ressentait les rythmes avec finesse, que Clara parlait un peu mais difficilement, que Clara était née comme ça,  je l’ai appris petit à petit. Ce jour-là, Clara avait simplement eu envie de jouer avec moi.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

4 réflexions sur « L’aura (bis) »

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