Préfabriqué

« Le regard est la clef. Le regard est important. Il est capital. Le regard est l’unique contact que l’on peut offrir à tous, sans barrière, sans voile. Il se doit d’être le véhicule de la pensée, la prise par laquelle les autres, tous les autres, iront se brancher pour décoder le message. Les yeux bleus ont l’avantage, ils séduisent, ils aimantent l’attention plus que les verts ou les marrons. Certains partiront donc avantagés. Oui, il ne faut pas se mentir. Pour autant, qu’ils ne s’estiment pas supérieurs, qu’ils restent humbles face à la chance qui leur a été donnée. Les autres, ne baissez pas les bras, ne devenez pas victimes, au contraire, voyez en cette faiblesse un défi à relever. Un défi qui ne rendra votre mission que plus belle et passionnante …».

Il fit une pause et prit une profonde respiration. Il écarta les bras du corps pour les mettre en croix, leva doucement la tête vers le plafond et ferma les yeux. Dans l’assistance, bruissait un murmure envoûté. Il se mit à chantonner d’une voix aigüe.

Je n’y comprenais rien, une voix de vieille femme sortait de sa gorge. Il se mit à trembler, d’abord de manière légère puis ostensiblement. Une femme à côté de moi courut vers l’estrade, manqua de se prendre les pieds dans l’épais tapis rouge au bas de la scène et s’effondra à genoux, en larmes. Alors, il sortit de sa transe aussi brutalement qu’il y était entré et d’un bond rejoignit la malheureuse sur la moquette écarlate. Quand elle sentit sa présence à ses côtés, ses sanglots redoublèrent. Le public était muet mais la fébrilité qui parcourait l’ensemble des corps réunis comme un courant unique était palpable et douloureuse. Il s’agenouilla, leva une main au-dessus de la tête de la malheureuse et arrêta son geste à quelques centimètres de sa chevelure. Qu’allait-il faire ? La frapper  ? Lui donner une caresse ? J’étais incapable de le deviner. Il prenait en tout cas le temps qui lui semblait bon, les secondes paraissaient chacune des éternités. J’aurais juré entendre au loin le roulement d’un tambour. C’était stupide. Nous étions cloîtrés dans un préfabriqué en lisière d’une zone industrielle.

Il y avait des hommes, des femmes, des blancs, des noirs, des jeunes, des vieux, tous fascinés, amoureux de cet homme qui depuis une heure assénait sa brûlante doctrine.

Quand il recula enfin et que deux hommes costauds surgirent armés d’un brancard pour emmener la pauvre malheureuse choquée, un soupir parcourut tout de même l’assemblée. J’eus envie de me tourner vers eux et de leur crier « partez, mais partez bon sang tant qu’il vous reste encore un soupçon de lucidité !! » mais je devais rester discrète, le moindre geste inadéquat me trahirait et j’étais allée trop loin pour faire machine arrière, j’avais rassemblé trop d’éléments pour me griller bêtement, maintenant. Je restais stoïque, le sourire aux lèvres, comme eux tous.

Une maquilleuse dans un coin de la minuscule scène pomponnait notre maître. Il tenait à être toujours absolument impeccable. Il faisait une chaleur torride dans ce hangar miteux et nous avions pour consigne de garder nos manteaux. Des odeurs âcres de transpiration, des auréoles sur les vêtements, voilà à quoi nous étions réduits quand lui s’agitait, toujours frais et pimpant dans son costume de lin beige, ses cheveux brillants soulevés par le souffle diffus d’un ventilateur placé opportunément. Pendant ses pauses, nous devions nous concentrer sur les paroles prononcées. Des affiches à son image placardées un peu partout nous l’intimaient et des livrets remis à l’entrée par ses favoris, encore émus du privilège d’avoir été choisi à cet effet, nous martelait toujours la même chose.

Quand il revint sur le devant de la scène, il décida qu’il était l’heure de la démonstration. Il appela une fillette à ses côtés, petite apparition fragile vêtue d’une longue robe immaculée. Il lui glissa quelque chose à l’oreille. Elle sauta dans le public et chacun voulut l’attraper pour la couvrir de baisers : elle avait touché le maître. Elle traversait les rangées, l’index posé sur la bouche, le regard scrutant avec attention chaque visage impatient. Elle commença par le fond de la salle, retint deux sœurs jumelles et un vieil homme nain et leur fit signe de la suivre. Elle allait les accompagner jusqu’à la scène. Je me mis à trembler, j’avais peur. Qu’allait-il se passer ? Qu’allait-il faire à ces gens ?

Soudain, avant de remonter sur l’estrade, elle s’arrêta devant moi et me fixa de longues minutes. Ses yeux, deux billes bleues, étaient tels des lames qui me transperçaient de part en part. J’essayais de ne rien laisser paraître mais…

Elle se tourna brusquement vers la scène : « Maître, celle-ci a quelque chose d’étrange dans le regard ».

Après, je ne me souviens de rien à part d’une chute dans un immense trou noir.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

3 réflexions sur « Préfabriqué »

  1. Pas eu trop le temps de poster un commentaire, pardon.
    Ce récit est très inquiétant et laisse beaucoup de champ à l’imagination, je
    suis charmée et intriguée Et apparemment, il n’y aura pas de suite ?
    Ne m’en veux pas : il y a un verbe mal conjugué ( faute de frappe, d’
    attention ? ) : <> au lieu de
    retenu, par exemple ?
    Et aussi <> au lieu de par en
    par, OK ? Mais j’aime toujours autant ce que tu écris! Quand je ne commente
    pas, cela ne veut pas dire que je ne viens pas me balader avec un très grand plaisir…

  2. Je voulais écrire : au lieu de retenu, retint. »Elle commença par le fond de la
    salle, retint…  »
    Et aussi : au lieu de par en par, de part en part. » qui me transperçaient de part en part… »
    Sorry, cette partie a été « mangée » lors de l’envoi. ?????

    1. Attention, tu risques de devenir ma « lectrice idéale » puisque tu détectes les fautes ET tu commentes le contenu, merci de m’avoir reprise !! Je comprends que tu ne laisses pas de commentaire, pourtant ils sont vraiment le moteur. Aujourd’hui, on m’a refusé un texte. Et je suis partagée : d’un côté, c’est un refus, de l’autre, au moins j’avance…

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