La direction

J’ai toujours fait ce que l’on attendait de moi. Je n’étais pourtant pas particulièrement docile, ni disciplinée. Je crois en fait que dès le départ, j’ai trouvé ça plus simple,  très confortable.

Quand je suis entrée à l’école, mes parents ont craint que je n’en revienne souvent avec des punitions : à la maison, je bavardais beaucoup. Mais, le premier jour de classe, le maître avait demandé le silence. Alors, je m’étais tue. Sage, obéissante.

Je suivais les directions indiquées comme un fléchage invisible, je m’armais de ma bonne volonté, j’évitais de réfléchir au sens des ordres établis… et j’y allais. Je franchissais les étapes sans trop de difficulté, avec la sensation diffuse de faire ce que je me devais de faire.

De temps à autre, j’étais confrontée à des obstacles, certaines situations ne débouchaient même que sur des échecs, de dimension variable.

J’étais mauvaise en calcul. On avait beau me souffler le chemin vers la solution des problèmes, je butais souvent, tout le temps en fait et me retrouvais coincée dans une impasse.  Je n’ai pas compté les dimanches où mon père m’a répété cent fois le même théorème.

Je n’étais pas douée non plus en gymnastique. Le constat était tombé au spectacle de fin d’année. Pré-adolescente gauche et boudinée dans un affreux justaucorps rose, entourée d’autres filles bizarrement toutes plus minces et plus adroites, je me débattais avec un ruban interminable. Du haut des gradins, mes parents m’adressaient un seul puissant regard entre consternation et tendresse. Quand les haut-parleurs avaient arrêté de cracher la musique,  j’avais cru que le calvaire était terminé, j’avais quitté l’immense tapis de gomme, pré carré destiné à l’exécution de figures appliquées, lâchant pour de bon le ruban. Sauf que le ridicule ne s’était pas achevé là et que je m’étais pris les pieds dans un ruban, (le mien, celui d’une autre, les deux, l’histoire ne le dit pas) pour finir par m’étaler de tout mon long devant une assistance médusée.

Toutefois, ces épisodes demeuraient rares et jamais personne ne s’appesantissait dessus, de telle sorte que tout allait toujours bien tant que je suivais les consignes données.

Plus tard mais pas beaucoup plus loin finalement, mes parents lâchèrent les rênes. Plus de théorèmes ni d’activité sportive imposée. Je me suis retrouvée à devoir faire mes propres choix.  Je me souviens nettement m’être dit à ce moment là que la vie ressemblait au menu d’un restaurant chinois. Fallait-il opter pour le B38 et du riz gluant ou sortir des sentiers battus avec le G12 et ses nouilles sautées ?

Il me semblait aussi que les autres, la plupart d’entre eux, savaient naturellement comment naviguer. Je les regardais, effrayée et admirative, dompter les courants. J’essayais moi aussi de sentir tourner le vent mais l’essentiel de mes prouesses se résumait alors à rester dans le sillage des meilleurs. Il me paraissait nettement plus sage et plus pratique d’obéir aux dogmes des autres. La facilité qu’offrait cette option était immense. Si le choix était finalement mauvais, le débouché raté, ce n’était jamais ma faute. Non, j’avais juste fait ce que l’on m’avait dit. Cette technique marchait bien et pour tout. Comme en amour, par exemple. Le garçon adoré ne daignait pas rappeler ? Il offrait dès lors une magnifique occasion de se plaindre, de gémir, de pleurer sans se demander quoi faire d’autre.

De rares fois, lorsque malgré les indications, il était vraiment trop compliqué de choisir, je m’emberlificotais dans des mensonges, je tombais profond dans des chausse-trappe dont je ne m’extrayais qu’à la faveur de mains tendues, du nom d’amour ou d’amitié.

J’ai terminé des études, j’ai trouvé du travail. Je me suis permis de maugréer que les choses n’étaient pas telles qu’on me les avait annoncées. J’ai laissé le temps filer parce qu’après tout, cette option avait aussi quelque chose de doux.

Et puis, ce matin, je suis tombée sur lui. Lui qu’à tort ou à raison, je n’avais pas choisi. C’est sa faute aussi, il ne m’avait pas forcé à le faire. Lui qui m’a fait souffrir, tellement. Il était auréolé de ce petit halo dégueulasse des gens qui vont bien. On appelle ça, je crois « respirer le bonheur ». En une seconde, j’ai chaviré, de nouveau sans que je ne me débatte, le courant m’a emportée.

Dans l’après-midi, je suis descendue du bureau fumer une cigarette. J’ai levé les yeux : il y avait un bout de ciel bleu. Je l’ai fixé avec ferveur, mon regard l’a harponné et en une seconde, j’ai décidé que j’allais me hisser jusque là-haut. Il y en avait assez de ces vagues, de ces pièges et de moi.

Pour commencer, j’ai décidé de ne pas remonter travailler.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

5 réflexions sur « La direction »

  1. Je viens de lire rapidement ( pas vraiment le temps, là tout de suite )  » La Direction »
    et je suis partagée comme je l’avais été pour  » Le Parcours » . Je détaillerai plus
    tard mes réflexions à leur sujet. Grosso modo, il y a un côté « flou » qui me dérange.
    Avec tout ça, j’ose espérer que tu n’en arrives pas à penser que je me la pète.
    Surtout si j’apporte une correction !
    Ainsi  » je me suis permis de maugréer » au lieu de « je me suis permise »…
    Et non, je ne suis pas et n’ai pas été prof de français. Oeil de lynx, seulement
    ;–)))
    Bon week-end à Paris après « tout ce faste oriental » ? ;–)))

    1. Je comprends ce que tu veux dire pour ce texte (pour le parcours moins mais je veux bien plus de détails pour les deux). Après, parfois et c’est aussi le but de l’atelier et de ce blog, je tente de nouvelles pistes, parfois ça marche, parfois c’est raté. J’ai très peur d’avoir atteint ma limite et je ne veux pas refaire cent fois la même chose.
      Oui, une pause avant de repartir lundi, au nord cette fois.
      Puis-je te demander deux ou trois de tes textes préférés par ici aussi ?
      Et pour les fautes, pas de souci, au contraire !
      😉 Bon dimanche !!

    2. sous-entendu : quels textes seraient à ton avis meilleurs à soumettre, qu’on tente le coup ? Je crois que j’en ai un qui pourrait te plaire sous le coude 😉

  2. Olivia Rosenthal : Que font les rênes après Noël ?
    Suis confus de rapprocher vos écrits à des livres que j’ai pu lire. C’est j’imagine, un peu décevant, il serait sans doute plus agréable pour vous que l’on ne pense pas à d’autres mots qu’aux vôtres en les lisant.
    Jusqu’à l’épilogue de ce post, j’ai immanquablement pensé au livre d’Olivia Rosenthal, un espèce d’oeni (objet écrit non identifié, mouais…moyen JiPé), qui fait un parallèle entre la vie d’une femme et le déroulement d’une vie animale (oui, une vie animale). Une écriture un peu déconcertante mais très juste.
    En quelques lignes, car finalement le post est peu long, vous décrivez le cheminement initiatique de l’enfance vers le monde des adultes. 
    C’est une vie en condensé que vous nous offrez.
    Pour tout dire, de mon point de vue, la fin arrive trop vite ! On aurait préfèré plus de détails, peut-être plus de précisions sur certains épisodes de manière à créer l’ambiance du moment. Je pense à la scène de la danse ou plus haut dans le récit, à celle de l’enseignement des théorèmes ou encore à la scène de rencontre avec le garçon. Cette remarque est vraiment anecdotique parce que l’ensemble du récit m’a plu et puis je ne pense pas avoir de légitimité à critiquer.
    La fin particulièrement, avec cette descente puis cette élévation (Vers le bleu – Dominique A ? Désolé, c’est maintenant une référence musicale) est une belle réussite, vraiment ! (Je me serais peut être contenté de « Pour commencer, j’ai décidé de ne pas remonter. »)
    Merci pour les mots.
    PS : pas de PS, étonnant, non ?
    Ah si ! Je tape toujours depuis un IPhone, alors….

    1. Je n’ai pas assez d’orgueil pour être contrariée par le fait que l’on puisse me comparer à d’autres, ce serait plutôt l’inverse, en fait.
      Mais encore une fois, je n’ai pas lu ce que vous citez.
      Une vie banale en condensé, oui.
      Ce texte est loin d’être le meilleur de ce que j’ai écrit, ce n’est pas le texte le plus intéressant en terme de style, ni de récit et j’en suis bien consciente mais je l’aime bien tout de même pour ce qu’il raconte.
      Je ne prends pas les remarques pour des critiques mal placées, tant qu’elles restent courtoises. Ne vous en faîtes pas. Au contraire, savoir que je suis lue et que mes textes inspirent des commentaires waouh…

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