Le quart d’heure américain

« Nous n’étions plus que deux. Des autres concurrentes, je distinguais seulement les voix chuchotant dans les coulisses toutes proches. Les pronostics devaient aller bon train. Je ne connaissais quasiment pas ces filles et c’était là l’indice évident d’un résultat qui devait m’établir perdante. Allison, elle, était leur amie, leur coqueluche même. J’en soupçonnais certaines de s’être inscrites avec pour objectif de se rapprocher d’elle, l’idole du lycée. Allison avait de solides arguments : des jambes fuselées, une peau caramel toute l’année, de longs cheveux blonds soyeux, des quenottes étincelantes parfaitement alignées. Bref, Allison était une poupée. Je l’imaginais bien assise le soir, à la coiffeuse de sa chambre, lissant interminablement sa chevelure de soleil. Des rumeurs commençaient pourtant à circuler, Allison aurait le même comportement dépravé que la plupart des adolescents.Lorsque je lui jetais un regard du coin de l’oeil, je l’apercevais dans sa robe crème satinée – personne n’avait daigné lui signaler que cette tenue était plus appropriée pour une mariée ?? – avec son petit collier de perles et ses dormeuses pour lesquels son père, acculé, avait dû se saigner à l’occasion de son seizième anniversaire, je voyais une figurine parfaite, une coquille aussi brillante que creuse, une fille sur le point d’emporter le titre de Miss Saratoga 1978. Quand RJ, habituel animateur des bingos dominicaux de notre bourgade, reconverti pour l’occasion en maître de cérémonie, ouvrit l’enveloppe et prononça mon nom, j’eus le souffle coupé. Un coup de poing dans l’estomac ne m’aurait pas fait pire effet. Miss Saratoga 1977, fraîchement fiancée et physiquement en tous points semblables à Allison, vint poser la couronne de zircons offerte par la galerie commerçante du coin sur ma tête de reine. Comme en accomplissant ce geste, elle tournait le dos au public, elle ne se priva pas de m’adresser une petite moue dégoûtée. J’entendais une rumeur différente de tout à l’heure sortir des coulisses, le bruit de l’effarement. Pour tenter de comprendre ce qui pouvait bien se passer, pour ne pas être seule au milieu de tous, même si je faisais mine de bien m’en ficher, et pour qu’on me dise, bon sang, pourquoi j’étais plantée là, drôlement attifée, j’adressais à ma mère, assise au deuxième rang, le plus explicite des regards de mon répertoire ».

« Ils auraient dû trouver quelqu’un d’autre que RJ pour le rôle du maître de cérémonie. RJ est celui qui raconte des blagues salaces pour que les hommes lèvent le nez de leurs grilles de bingo le dimanche après-midi, RJ est celui qui offrent des conserves de jambon aux heureux gagnants. Et ce soir, c’est RJ qui va annoncer qui emporte le titre de Miss Saratoga 1978 !!! Il transpire comme un bouc dans son costume synthétique. J’avais bien suggéré à Marty de le faire mais une fois que j’ai eu fini de convaincre Nell, il n’a plus fallu leur en parler, ni à l’un ni à l’autre, le père et la fille, soudés, comme de bien entendu. Je soupçonne Marty d’avoir supplié Nell de le faire pour moi. Je pourrais facilement soudoyer Marty. Contre quelques gâteaux ou une bonne partie de jambes en l’air, il me dirait tout. Mais je pense que je préfère ne rien savoir, je préfère croire que j’ai su trouver les mots face à Nell, que ma petite fille a accepté pour elle et pour moi, pour me faire plaisir à moi. RJ en met du temps à déchirer cette satanée enveloppe. Et Marty qui ne revient pas de fumer sa cigarette. Il va rater le sacre. Allison Banks est ravissante, ses cheveux, ses yeux en amande, non vraiment, elle peut gagner. Sa mère, Evelyn, a ri, c’est ma voisine qui me l’a dit, quand elle a su que Nell était inscrite. Allison et elle auraient ri si fort que les murs de leur maison en auraient tremblé ! C’est de l’épicier que ma voisine tient ça. J’en doute. Mais par orgueil, je n’adresse plus la parole à Evelyn depuis. RJ a fini d’ouvrir l’enveloppe. J’entends des roulements de tambour mais ils sont peut-être dans ma tête. Avec ce léger cheveu qu’il a sur la langue, il dit : « Miss Saratoga 1978, Mesdames et Messieurs, est… est… Nell Wards ! ». Je crois que je porte la main à mon coeur et que je pleure. A travers le rideau de mes larmes, je devine Nell, sur scène, qui me foudroie du regard ».

« Tout le temps où ce fichu RJ a fait durer ce foutu suspense, j’ai gardé l’index et le majeur croisés dans le repli de ma jupe. Je ne voulais pas que quelqu’un puisse voir mon geste. Celui qui l’aurait vu se serait dit que c’était là la preuve que je rêve tant de l’emporter. C’est stupide, je suis trop sûre de moi pour ce genre de petit geste de superstition minable. D’habitude. D’habitude, je suis Allison Banks, capitaine des pom pom girls, reine de tous les bals du comté, la fille chérie d’Evelyn et Georges Banks. Mais le piédestal vacille un peu plus chaque jour. Tout a commencé le jour où Papa a perdu son poste de directeur de l’usine. La famille a fait bonne figure, un temps. Cela fut plus difficile le jour où l’on nous a refusé l’accès au country club. L’aura des Banks avait faibli. Pourtant, j’ai conservé la mienne intacte au lycée. C’est ce qu’il y a de bien avec l’école : c’est une sorte de dimension parallèle épargnée du reste des outrages du monde. Papa et Maman se sont ressaisis : ils restaient quoiqu’il advienne bien au-dessus de la moyenne décérébrée des habitants de Saratoga. Papa allait vite retrouver un emploi et un bon. Toutefois, il n’y a pas eu de stage d’équitation pour moi l’été dernier. A la rentrée, je n’arrivais plus à cacher au lycée que tout allait mal chez moi. Billy a voulu me quitter. Pour la première fois de ma vie, j’ai supplié, j’ai fait ce qu’il m’a demandé. Maman veut que je gagne ce concours. J’ai la désagréable sensation que c’est tout ce qui lui reste, ce qu’il reste aux Banks. Mais moi, je ne veux pas, je ne veux pas endosser ce rôle-là et soutenir mes parents à bout de bras, ce sera de toute façon beaucoup trop lourd pour moi. Je ne suis qu’une jolie fille populaire. Ce soir, si je croise les doigts, c’est que je ne veux pas être élue Miss Saratoga. RJ déchire l’enveloppe et bafouille, j’entends le nom de Nell, instinctivement, je décroise les doigts. Je ne suis pas Miss Saratoga 1978. Je suis enceinte de Billy ».

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

7 réflexions sur « Le quart d’heure américain »

  1. Quelle heureuse surprise ce matin ! J’aime particulièrement ce texte. Oui, je
    l »aime beaucoup. Atmosphère un peu comme dans Little Miss Sunshine et
    cette fin « en coup de poing » !
    Vraiment bien. J’adore.

    1. Merci 🙂 Moi aussi, il me plaît bien ! Je me suis bien amusée à créer un univers dans un style américain, ayant finalement lu pas mal de bouquins issus de cette culture-là. La prom-com est un univers tellement ritualisée qu’il est intéressant de s’en emparer, très théâtral. Mon défi, c’était que ça tienne la route… Tu n’es pas la première à citer Little Miss Sunshine, c’est drôle ! Bref, je suis ravie que ça t’ait plu, toi la lectrice exigeante 🙂

  2. Je viens de welovewords.com où j’ai fait quelques lectures ( assez décevantes)
    et quoi ! tout à coup je tombe sur le quart d’heure américain ! J’ ai commencé à parler de tes nouvelles à plusieurs amis, ce que tu écris se détache vraiment
    du lot.
    Nous avons au moins une chose en commun : l’ennui profond que génère
    l’obligation de faire les courses « bouffe »…
    Sauf sur les marchés en plein air, pour ma part..

    1. J apprécie beaucoup que tu parles de mes textes à ton entourage !! Oui je poste certains de mes textes de blog sur welovewords mais sans grand succès, tant pis. Remarque, il faudrait peut-être que je pense à un plan de communication… 🙂 oui aux courses au marché, non au supermarché où non elles n’ont alors plus rien de formidable :))

  3. Tout se dessine sous nos yeux: les jeunes filles trop coiffées, trop maquillées, trop déguisées dans leurs robes d’apprenties Miss, leur sourire éblouissant mais crispé, inquiet de plaire. J’ai pensé à Twin Peaks, à cette Laura Palmer si parfaite et si cassée… j’ai adoré ton texte à 3 voix.

  4. Très jolie ambiance, très américaine en effet, style collège « Grease ». J’ai eu du mal à identifier qui était la seconde voix (la mère de Nell). Et aussi savoir que Marty est le père. En fait il y a 7 personnages sur ce court texte; peut-être un peu trop à mon goût pour la clarté du récit.
    Par contre l’alternance des 3 narrateurs donne des points de vue intéressants et le final est très réussi; la dernière phrase aussi 🙂

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