Le lendemain

Jeanne le regardait, lui et sa façon de boire son café en faisant un tout petit peu de bruit.

« Tu as toujours ton carnet avec toi ?

Dans la chambre, elle l’avait repéré sur la table de nuit et puis ce matin, en sortant de la salle de bains, elle l’avait vu le cacher en vitesse sous l’édredon. Maintenant, il trônait à la droite de son bol de céréales. Il y avait aussi, posé dessus, un stylo quatre couleurs.

Jean avait bredouillé un truc inintelligible et elle avait mis ça sur le compte de leur nuit un peu courte. C’était une toute petite question anodine pour rompre le silence épais et lourd de la salle du petit-déjeuner où, hormis une employée qui disposait dans un coin des couverts pour des clients invisibles, ils étaient seuls.

Jeanne voulait qu’ils se parlent. Ils étaient tous les deux moins à l’aise rhabillés, apparemment.

« Tu travailles depuis longtemps à la pizzeria ? » enchaîna Jean, remuant avec une frénésie inappropriée le morceau de sucre qui venait de tomber dans son café.

Elle trouva la question bateau, elle se dit qu’il aurait été de meilleur ton de demander ça par exemple avant, avant qu’ils ne se retrouvent dans le même lit.

Il tentait seulement d’emmener la conversation le plus loin possible du carnet.

Jeanne prit sur elle un tout petit peu et lui raconta la pizzeria, depuis deux ans maintenant, le cuisinier, le deuxième depuis qu’elle est arrivée, avec qui ça ne va toujours pas, le serveur qu’elle a viré parce qu’il avait les mains baladeuses, les fournisseurs pénibles, les clients radins et qui, de toute façon, vont de moins en moins souvent au restaurant, les fins de mois difficiles : à mots couverts les regrets, parfois d’avoir quitté autre chose pour s’installer là, vivre ça.

« Parce que c’est ton affaire à toi ?? »

Jean avait pensé tout haut. Le regard de Jeanne s’était assombri.

« Oui ».

Elle porta la serviette à ses lèvres et s’essuya les commissures, avec toute la distinction dont elle était capable. Ils avaient couché le premier soir, il l’avait trouvé dans une pizzeria, il imaginait qu’elle était une petite serveuse simple, une simple petite serveuse. Voilà. A cause de ces mots maladroits, la vision que Jeanne avait de lui venait de basculer. Cet homme à qui elle avait accordé le bénéfice du doute, dont elle s’était dit qu’il semblait un peu différent de tous les rustres qu’elle fuyait comme la peste, avec qui elle s’était laissée aller comme jamais depuis longtemps, n’était qu’un leurre, une image créée par son imagination fertile. Une de plus.

Elle but la dernière gorgée de son thé et d’un léger mouvement de reins, recula sa chaise. Le crissement des pieds sur le carrelage fit sursauter Jean. Alors, il comprit qu’il l’avait froissé. Mais il ne sut pas pourquoi.

« J’ai du travail, je dois y aller » elle se redressait très doucement, elle lui laissait encore une opportunité de la retenir, de dire « attends, reste, reprends quelque chose, pardon, ce n’est pas ce que tu crois, je ne sais pas bien m’y prendre, c’était bien avec toi, reste, oui, reste avec moi »… Mais Jean ne dit rien d’autre que :

« Je repars ce soir, on ne se reverra pas ».

Cela signifiait peut-être « Comment peut-on faire pour se revoir… aide-moi ! ». Mais elle ne l’entendit pas, elle ne perçut que des mots secs et glacés, dépouillés.

« Eh bien, au revoir », elle saisit son sac à mains qui était suspendu sur le dossier de la chaise, elle jeta un regard cynique au carnet, renonçant à poser plus de questions ou même à dire quoi que ce soit d’autre. Elle soupira et s’en alla.

Une ou deux minutes s’écoulèrent Quelqu’un entra dans la salle. Il crut un instant que c’était elle qui revenait, qu’elle lui adresserait un sourire immense comme tout à l’heure dans la chambre, qu’elle se rassiérait et qu’ils décideraient de tout reprendre de zéro. C’était juste un autre client.

Jean fixa le set de table rouge en papier qu’elle avait un peu écorné, la tasse de thé vidée avec le sachet qui dégorgeait encore sur la coupelle et la petite trace de rouge à lèvres sur le rebord, l’assiette avec le croissant à peine grignoté, la coupelle de fruits hors saison. C’étaient là les choses concrètes qu’il restait maintenant du passage de Jeanne.

La serveuse lui demanda si elle pouvait débarrasser.

Et encore un peu de son odeur sur sa peau.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

6 réflexions sur « Le lendemain »

  1. Je suis fascinée par ta plume qui décide avec brio du sort de ces personnes Alors, c’est fini pour eux ?…
    Un peu jalouse 😉 aussi. De ce pouvoir que tu as de faire naître et vivre des
    êtres et des choses auxquels en tant que lecteur, on est scotché. Merci.

    1. Est-ce que tu crois que j’en ai fini avec eux, toi ?? 😉
      Il n’y a rien que je n’aime plus dans l’écriture justement que faire naître ces personnages et leurs existences. Merci !! 🙂

  2. A mon avis ?
    Ben, ils vont se revoir non ?
    Sauf que je ne suis pas le maître du jeu. Alors peut-être vont-ils entendre
    parler l’un de l’autre, s’apercevoir l’un l’autre à l’improviste, s’espionner
    mutuellement, découvrir des choses flippantes l’un sur l’autre par des tiers,
    les médias. C’est l’option doutes, paranoïa au pouvoir.
    Ou bien… ou bien …
    Tout est possible. Droit de vie, droit de mort.
    Grisant mais à un certain point de l’histoire, en tant que lecteur on commence
    parfois à la ressentir autrement que comme à une simple fiction, on s’attache et pas seulement aux personnages. En fait, à l’auteur lui-même qu’on associe
    ou confond parfois dans une même affection, un même intérêt au point que la
    fiction devient une sorte de réalité que l’auteur et seul lui pourra nous délivrer.
    Hum, hum ! Je deviens un brin confuse dans ce que je raconte. Trop chaud et ras le bol ce soir, scusi.
    J’ai lu la longue analyse d’un de tes lecteurs,
    Il s’est vraiment donné du mal, c’est intéressant. Je ne suis pas capable de
    ça sinon j’écrirais aussi..
    Très très bonne continuation.

    1. Je crois qu’ils vont se revoir… J’ai encore envie de faire du chemin en leur compagnie. Je crois que j’ai compris ce que tu as dit, ce n’était pas si confus que ça, pas pour moi en tout cas.
      Oui, je vois de quel commentaire tu parles… En effet, j’étais moi-même stupéfaite d’une telle analyse mais je te trouve dure d’un autre côté envers toi-même… Tes commentaires m’ont éclairé ou questionné souvent et leur régularité me flatte, me fait chaud au coeur et me pousse. Merci.

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