Un amour de vacances

La nuit tombe très doucement, le soleil descend, rouge brun, et caresse les toits et les façades. Il fait encore très chaud, l’air refuse de rafraîchir, il n’y a pas besoin de porter grand chose. Ses jambes dorées dépassent d’une courte salopette en jean sous laquelle elle porte un débardeur rose tie & dye. Ses cheveux blondis par le sel sont remontés et attachés en queue de cheval par un vieil élastique jaune fluo. Ses pieds sont saucissonnés dans une paire de sandales en cuir marron.

Elle est assise sur la borne incendie et dépiaute un malabar de son papier tout collé. Il y a une décalcomanie sur le verso de l’emballage. Elle le regarde, il représente un insecte bizarre avec des antennes roses et un corps jaune tout allongé. Elle hésite à le garder, sait-on jamais, pour plus tard, mais à cause de la chaleur, il déteint déjà sur ses doigts. Alors, elle froisse le papier et l’enfouit dans une de ses poches.

Elle croise les bras sur sa poitrine, soupire comme on sait si bien le faire à son âge, mastique et fixe la cabine téléphonique. Il est 20h56. Elle a trépigné tout le dîner, sa mère a bien vu ses genoux tressauter dès l’apéro servi, sa sœur a été épaté par la vitesse à laquelle, pour une fois, elle a débarrassé la table. Dès qu’elle a pu, elle a couru jusque là, malgré la chaleur écrasante. Le choix de la cabine téléphonique n’a pas été une mince affaire.

Elle en a visité plusieurs la veille au soir. Celle plus près de l’appartement ne lui convenait pas. Oui, elle était trop près de l’appartement. Il y a avait celle sur le chemin du port mais il y avait trop de passage. Il restait celle-ci dans un périmètre raisonnable.  Celle sur le parking de la supérette. En plus, c’est là qu’ils s’étaient dits au revoir. Elle aimait bien traîner ici.

Il était parti depuis trois jours, un siècle. Il était rentré chez lui avec sa famille. Elle resterait encore quinze jours ici. Son père était déjà à Paris mais sa mère avait choisi de prolonger un peu le séjour avec ses filles.

Ils ont passé huit jours amoureux, un siècle. Huit jours, soit cent vingt huit heures ensemble, oui, il faut soustraire les poignées d’heures à dormir et les repas avec les parents. Cent-vingt-huit heures à traîner en se tenant la main et en échangeant des baisers maladroits devant les copains moqueurs. La plus belle histoire d’amour qu’elle ait connue, du haut de ses quatorze ans. En plus, il joue de la guitare. C’est le petit copain qu’elle rêvait d’avoir. Bon, il est un peu timide et mal habile mais il est trop mignon.

Hier, elle l’a appelé juste quelques secondes pour lui donner le numéro de la cabine. Elle est tombée sur son père, la première fois, elle a raccroché, elle a cru que son cœur allait exploser. Elle a rappelé, cette fois, la voix plus douce de la mère l’a rassurée, elle a demandé à lui parler. A l’autre bout du fil, elle a entendu les bruits étouffés de leur quotidien, le combiné qu’on repose sur le guéridon, la porte du salon qui grince sur ses gonds, le prénom du garçon qui retentit dans l’air et rebondit sur les murs jusqu’à lui, tapi dans sa chambre, le chuintement que fait son jean trop long en frottant la moquette, son pas nonchalant. Enfin, enfin, sa voix à l’autre bout du combiné, ses lèvres presque collés à l’appareil qui lui donnent l’impression de sentir la chaleur de son souffle dans sa nuque, sa voix, oui, un peu humide, un peu rauque mais pas tant que ça, pas encore. Elle a serré un peu plus fort le combiné, elle l’a tenu encore plus près d’elle, contre son oreille, comme si ainsi elle allait arriver à le serrer dans ses bras.

Ils se sont dits deux trois trucs banals, le temps, la mer, les copains, elle lui a donné le numéro de la cabine, il a dit ok, ils ont convenu qu’il l’appellerait le lendemain, après le dîner, là c’était l’heure d’aller à table, son père rigolait pas trop avec les horaires, il a redit ok.

Elle est là, assise sur cette bouche d’incendie, à attendre que la sonnerie retentisse. Elle garde un peu de distance avec la cabine, comme pour lui montrer qu’elle est un peu détachée. Elle regarde le ciel, elle regarde ses sandales déglinguées, elle regarde la croûte sur son genou, elle regarde les quatre bracelets brésiliens qu’elle a noués autour de son poignet gauche. Elle a fait un vœu  pour chaque et elle a drôlement envie d’y croire. Elle fait des vœux dès qu’elle peut.

Elle s’approche de la cabine, il est 20h58 quand même. Il ne faudrait pas que ça sonne et qu’elle n’ait pas le temps d’aller répondre. Elle distingue qu’en dessous du clavier numérique quelqu’un a gravé des initiales dans un cœur. Elle aurait bien aimé qu’il fasse ça pour elle.

Le téléphone sonne.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

10 réflexions sur « Un amour de vacances »

    1. Alors, ça dépend… Ici, non, je ne savais pas où j’allais quand le texte a démarré. En fait, j’avais envie de placer une cabine téléphonique dans une histoire. Mais a contrario, parfois, je sais où je veux aller 🙂 En fait, je crois que j’ai toujours un ou deux éléments que je veux intégrer et le reste vient plus ou moins naturellement… Bonne soirée !

  1. Salut Elsa, ca fait longtemps! Je retrouve ton blog avec plaisir, en lisant une super nouvelle! Ca fonctionne tres bien, tu arrives vraiment bien a recreer l’ambiance rapidement, et c’est une bonne lecture nostalgique a l’entree des vacances!

  2. C’est joli , j’aime bien on ressent bien cette sorte de maladresse de l’adolescence qui nous rappelle à tous des moments ou on s’est senti pataud, en tout cas moi ça m’a rappelé des anecdotes ! Keep un the good work !

    1. Je dois avouer que j’ai pêché certains ressentis dans mon passé eh eh ! Ton fils ne connaîtra pas par contre l’angoisse de la cabine téléphonique ou de ses parents qui décrochent à sa place ! Oh le coup de vieux ! 😉

  3. Elsa, tu me ravis avec ces moments de l’adolescence si doux, si compliqués aussi
    et que tu rends si bien. Tu as un formidable sens des détails. Ca sonne juste.
    Un de tes meilleurs textes pour moi.
    Je ne suis plus que nostalgie 😉

  4. Eh beh, j’aurais du passer bien avant, j’ai adoré cet essai! Tu mets du facilement une atmosphère aigre douce, un petit parfum de nostalgie… Je pars explorer le reste 🙂
    N’oublie pas d’écrire!

    1. Merci, tu m’en vois ravie ! Bonne exploration et n’hésite pas à laisser des commentaires, c’est pour échanger et m’aider à progresser aussi que ce blog existe !

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