Tugce

Marion est assise dans le RER presque vide. Le soleil se lève juste et ses premiers rayons inondent de jaune pâle le wagon et ses rares occupants. Il caresse leurs paupières encore gonflées de sommeil, il souffle un peu de sa chaleur bienfaisante sur leurs nuques endolories. Marion frissonne quand il la touche, resserre la ceinture de son trench autour de sa taille, croise les jambes un peu plus fort.

Elle est épuisée, tellement qu’elle ne s’en rend même plus compte. Elle porte sa fatigue comme d’autres des kilos en trop, elle l’a oubliée puisqu’elle ne la quitte plus jamais et s’en accommode comme d’un autre mal chronique.

Elle a posé sur ses genoux un livre de poche qui a presque mille pages. Un gros pavé tout mou dont les feuilles jaunies sont fines comme du papier à cigarette. Sur la couverture, tout en haut, s’étale en lettres feu le nom de l’auteur, en dessous est grossièrement dessiné un dragon. Elle caresse le relief puisqu’elle n’a pas le courage d’ouvrir le livre.

Le train s’engouffre dans les boyaux de la capitale. Les lumières ne s’allument pas et laissent quelques instants les voyageurs aveugles. L’arrêt se marque dans la première station parisienne et s’engouffre alors dans le wagon une foule silencieuse et compacte.

Marion ne voit pas, dans un premier temps, la longue jeune fille brune qui s’assied en face d’elle. Elle ne voit pas sa mine contrite, ni qu’elle se mordille les lèvres, ni l’acné juvénile qui orne son front déjà soucieux, encore moins les larmes qui sont prêtes à couler sur ses joues encore rondes de l’enfance.

Marion regarde son téléphone : le train a exactement trois minutes de retard, elle va devoir se dépêcher pour prendre la relève et réveiller les enfants. Ils sont encore trop petits pour réaliser qu’elle s’absente souvent la nuit. Elle appréhende le jour où ils commenceront à demander une explication, alors elle repousse la question dans un coin de sa tête, pour s’aider à l’ignorer tant qu’elle peut.

Soudain, elle sent une main tendue approcher son épaule. Elle sursaute et sort de sa bulle. Ainsi arrachée à sa léthargie, elle distingue à travers le nuage épais de ses tracas des doigts tendus, un bras et au bout une jeune femme. Elle voit qu’elle pleure. D’instinct, elle soupire. Marion n’a pas très envie de la conversation qu’elle pressent ; au début, elle n’a pas envie d’écouter encore les malheurs d’une autre vie.

Mais elle voit le regard triste, bien trop triste pour une si jeune âme et elle cède.  Elle lui adresse un mince sourire, signe qu’elle s’ouvre à elle, parmi tous ceux fermés à double-tour qui les entourent.

« Ce train va bien à E. ? murmure la grande tige brune.

Elle a un terrible accent, Marion ne comprend qu’un mot sur deux, alors elle s’accroche à ses grandes prunelles noires mouillées. Elle se concentre fort, va puiser les dernières ressources qu’elle possède à cette heure, après la nuit et écoute.

Alors que le train ressort enfin à la lumière, de l’autre côté de la banlieue, la brune adolescente lui raconte, avec les mots maladroits de quelqu’un qui n’est pas d’ici, qu’elle étudie à Paris, qu’elle travaille le soir dans un bar, qu’elle a manqué le dernier train pour rentrer dans sa chambre de banlieue, qu’elle n’avait nulle part où dormir, qu’elle a attendu le premier train.

« Comment t’appelles-tu ? demande Marion tout bas, pour que personne ne les entende même si, en fait, tout le monde s’en fout.

–       Tugce, articule la très jeune femme, je viens d’Ankara

–       Moi, c’est Marion », souffle-t-elle sans préciser d’où elle vient, où elle va, dans un RER, ce ne serait pas prudent.

Tugce raconte à Marion comme elle se sait chanceuse d’être en France, d’étudier ici, combien elle en a rêvé mais que parfois, c’est si difficile de résister au mal du pays, à la dureté des autres et des lieux. Que les étudiants français, souvent, la rejettent: elle est différente, parle mal et surtout elle habite si loin, qu’il n’y a pas beaucoup d’autres étrangers dans sa matière, surtout pas de turcs. Elle déverse sur Marion tout ce qu’elle a retenu en serrant les dents, depuis maintenant six mois qu’elle est là.

Le coeur de Marion se serre tandis qu’elle écoute ce récit, elle a envie de lui dire que tout ira bien mais la vérité c’est qu’elle n’en sait rien. Bientôt, c’est sa station. Elle salue Tugce, l’encourage à tenir bon, coûte que coûte, vaille que vaille, sans savoir même si la jeune fille comprend ses mots et se faufile entre les rangées. Les portes s’ouvrent, elle descend sur le quai et attend que le RER reparte pour faire à Tugce un petit signe de la main. Elle a oublié le retard du train.

Elle descend les marches et emprunte les quelques rues qui la sépare de son petit appartement. Il n’y a rien ni personne ou presque, à part cette vieille dame qui promène toujours son petit chien à l’aube et la grille de la boulangerie qui est relevée à moitié et dont s’échappent les odeurs de viennoiseries.

Elle enlève ses chaussures sur le palier pour faire le moins de bruit possible, ouvre la porte le plus doucement qu’elle peut. Sous son trench, elle a gardé sa blouse, trop pressée de quitter l’hôpital pour se changer. Sa mère dort encore, droite comme un I, dans le canapé déplié du salon. Marion sourit en passant, silencieuse, devant elle et se glisse sur la pointe des pieds jusqu’à la chambre des enfants.

Ils dorment, eux aussi, si paisiblement que ça l’émeut, elle enfouit tour à tour son nez dans leurs cous, leurs cheveux, hument leurs odeurs dont elle est folle depuis le jour de leurs naissances.

Marion repense à Tugce. Un autre jour se lève.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

5 réflexions sur « Tugce »

  1. Oh la la que ce texte est beau et émouvant, j’ai des frissons en le lisant.
    Est-ce que Marion va recroiser Tugce? Oui il faut que Tugce s’accroche!
    Merci pour cet éclat de vie et cette brève rencontre!!

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