Le lendemain

Elle commença par observer attentivement l’arête du nez, posa ensuite les yeux sur l’ourlet marqué de la lèvre supérieure et le léger duvet blond entre les deux. D’un doigt, elle le redessina doucement. La bouche entrouverte, elle fixa les iris intensément. Les pommettes saillantes, le menton doté d’une fossette, les sourcils épais et en bataille, l’expression narquoise figeant l’ensemble.

Elle appuya sur le miroir pour ouvrir la petite armoire à pharmacie qui renfermait les médicaments. Des dizaines de boîtes étaient empilées, toutes entamées, des notices étaient chiffonnées dans un coin et il y avait aussi une bouteille d’alcool à 90 et une autre d’eau oxygénée. Elle déchiffra les noms barbares sur les tranches des emballages jaunes ou blancs, puis, lasse soudain, referma l’armoire.

De nouveau, le visage. Les mêmes traits très familiers. La longue chevelure sale et emmêlée. Elle y passa les doigts, rencontra des nœuds en paquets. Elle fit deux pas sur le côté en fixant toujours le visage dans la glace, elle le perdit de vue en s’asseyant sur le rebord humide de la baignoire.

Ses longues jambes nues étaient marquées de bleus qu’elle se mit à compter. Un, deux sur la cuisse droite, trois, quatre près du genou gauche et son tibia. Elle s’aperçut que ses pieds nus trempaient dans une petite flaque d’eau.

Elle entendit des bruits de l’autre côté de la paroi. Affolée, soudain, elle se rua, manquant de s’étaler entre la baignoire et le bidet, sur le loquet de la porte pour vérifier s’il était bien verrouillé. Personne ne devait venir la déranger.

Tremblante, elle s’accroupit dos à la porte, se mit à haleter, de grosses larmes jaillirent et roulèrent depuis ses paupières pour s’écraser sur son t-shirt.

Hier, à la soirée, Jérôme l’avait plaquée. A un moment, il l’avait pris à part, lui avait glissé au cœur du brouhaha de la fête trois mots stupides à l’oreille puis s’en était allé, elle s’était mise à pleurer, l’avait rejoint pour s’expliquer. Il l’avait repoussé, elle avait crié, d’autres, ses amies à elle, ses copains à lui, s’étaient approchés, ils avaient chambré, elle avait hurlé, s’était enfuie de la soirée, avait trébuché… et le reste, elle ne s’en souvenait  plus tout à fait. Sanglotant, tremblant, elle se redressa, prenant péniblement appui d’abord sur le bidet puis le lavabo. Arc-boutant son corps frêle, elle approcha tant qu’elle put son visage de la glace et hurla : « Pute ».

Elle ne reconnaissait plus celle qu’elle était seulement hier. Son cœur était en miettes, jamais elle ne s’en remettrait.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

5 réflexions sur « Le lendemain »

  1. Ah la la cette envie d’exploser le miroir pour ne plus se voir, pour que le verre brisé fasse oublié le pauvre cœur en miettes lui aussi. Très beau texte, très fort, j’ai eu peur qu’elle ne fasse une bêtise!

    1. J’avais très envie que l’on perçoive ce petit moment « borderline » où l’on est tellement malheureux que la souffrance paraît absolument insurmontable…

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