Seule

Laurence referme la porte derrière Pierre et les enfants. Un double-tour de clef dans la serrure, le trousseau qui reste  suspendu là. Elle se déplace sur le côté, de manière à les voir à travers la lucarne, grimper dans la voiture, leurs cartables chargés sur les épaules, Pierre claquer leur portière et s’installer au volant du gros break marron glacé. Il n’y a que Pierre pour avoir rêvé d’une voiture marron glacé. Pierre et son costume impeccable, sa cravate bordeaux, parce que le bordeaux, ça va avec tout. De deux doigts, Laurence soulève le petit rideau dentelé et de son autre main, elle leur adresse un petit signe, un de ces gestes automatiques auxquels elle ne pense plus.

Quand la voiture tourne au bout de la rue et disparaît, Laurence se dit qu’ils sont maintenant passés de l’autre côté, dans le reste du monde. Elle traverse l’impeccable entrée de son joli pavillon et pénètre dans leur cuisine, une cuisine toute neuve, équipée dernier cri, que Pierre a montré fièrement aux Dupont samedi, lorsqu’ils sont venus dîner.

Dans cette cuisine moderne, il n’y a plus de table mais un îlot central. Pour Laurence, c’est du pareil au même : le matin, il y a toujours posé dessus les bols bretons, souvenirs de la classe verte des enfants, le paquet de céréales, la pâte à tartiner et les miettes de brioche. Toutes ces minuscules miettes collées sur le revêtement, engluées dans la confiture, la répugnent. Elle sort de sous l’évier les produits nettoyants et se met à astiquer avec rage. Comme tous les matins.

Le téléphone sonne. C’est sa mère, elle veut savoir si du gigot ça ira pour le déjeuner de dimanche. Laurence dit oui. Pierre n’aime pas trop ça mais elle n’a pas envie de discuter. Sitôt elle a reposé le combiné, la sonnerie retentit de nouveau. Non, elle n’a pas besoin de double-vitrage, ça va bien comme ça, pas plus que de changer les volets. Les volets, tiens, il faut qu’elle les nettoie.

Laurence s’accorde une pause et prend un bain brûlant. Allongée dans la baignoire de la salle de bains de la suite parentale, elle regarde l’eau bouillante s’écouler  du robinet et la mousse gonfler à la source du jet.  Elle se recroqueville petit à petit comme si cela pouvait l’aider à supporter la chaleur, la pièce s’emplit de buée, elle s’oublie. Elle regarde la pulpe de ses doigts qui se plisse. Le téléphone sonne de nouveau mais elle n’entend rien. La température du bain est si élevée que sa peau la pique. Elle a envie de rire. Elle pourrait s’extirper du bain, saisir la serviette éponge moelleuse qu’elle a lavé avec un nouvel adoucissant mais elle ne le fait pas. Elle reste là pour voir combien de temps l’eau va mettre pour refroidir.

Plus tard, Laurence doit aller faire des courses. Il n’y a plus de papier toilette. Il ne manque presque rien dans la maison, elle a encore vérifié le réfrigérateur, le cellier et le garage. Les paquets de bn bien alignés, les boîtes de conserve, les bocaux de compote, les packs d’eau, les détergents, tout est stocké. Seulement, il n’y a plus de papier toilette. Pierre va râler. Elle s’apprête donc à sortir en acheter. Laurence se dit que le système mis en place a failli quelque part : il ne peut pas logiquement ne rien manquer sauf du papier toilette. C’est impossible. Pourtant, elle revérifie encore une fois, même dans les salles de bains au cas où mais elle ne trouve rien. Elle doit admettre qu’elle n’a pas d’autre choix possible que de se rendre au supermarché. Doit-elle acheter du pain en chemin ? Si elle s’arrête à cette heure à la boulangerie, ils se plaindront peut-être ce soir qu’il n’est pas assez frais, que la mie est un peu sèche. Elle y retournera plus tard.

Laurence saisit son sac à mains, tourne la clef deux fois dans la serrure dans l’autre sens et ouvre la porte. La lumière est grise, le ciel est bas. Laurence s’en va.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

4 réflexions sur « Seule »

  1. A desperate housewife ? Et même pas une amie, une voisine pour  » désennuyer  » cette lassitude bon chic bon genre ? J’aime toujours autant ton écriture, ta musique. Mention très bien pour l’observation des
    préoccupations ménagères de cette « pauvre » Laurence.

  2. Ah, mais « Laurence s’en va » signifie peut-être qu’elle s’en va pour de bon ? Ce serait très malin d’avoir écrit la fin de cette façon, que le doute puisse subsister !

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