Seule (3)

Pierre fixe l’écran noir de sa grande télé toute plate. Il est à demi englouti par les coussins de son confortable canapé. L’horloge, à droite sur le mur, affiche vingt-heures cinquante deux. D’abord étonné, Pierre est maintenant légèrement inquiet. Ce ne sont pas dans les habitudes de Laurence de rentrer tard. S’il y réfléchit bien, puisqu’il n’a que ça à penser, Laurence ne rentre jamais tard, Laurence ne rentre pas. Laurence est toujours à la maison quand lui et les enfants reviennent. Ce soir d’ailleurs, il est soulagé, il s’en est sorti avec eux. Un mac do, la permission des jeux vidéo, ça a été pas été très compliqué, en fait. Ils n’ont pas eu à discuter.

Pierre a appelé une fois le portable de Laurence. Elle était sur répondeur, évidemment. Cela n’a rien d’étrange : elle ne l’allume presque jamais. Lui et les enfants se moquent beaucoup d’elle à cause de ça. Il s’est demandé un bref instant s’il n’y avait pas quelqu’un à appeler mais à part sa belle-mère, personne ne lui est venue. Il ne connaît à sa femme aucune amie intime. Laurence entretient un nombre restreint de relations aussi polies que distantes avec les gens.

Dehors, il entend une voiture. Il tressaille. Que doit-il dire ? Tout occupé à l’attendre, à patienter dans son profond canapé, il n’a pas songé à la manière dont il accueillerait ce retour tardif. Faut-il demander d’où elle vient, ce qu’elle a fait, pourquoi si tard ? Une petite part de lui en a envie pour soulager la curiosité qui le démange. D’un autre côté, c’est jeudi, il a une bonne partie de sa semaine dans les pattes et il hésite déjà depuis près d’une heure à l’attendre là-haut, dans leur chambre. Mais le véhicule passe devant leur pavillon sans s’arrêter. Ce n’est pas Laurence. Pierre soupire et, d’une pression légère sur la télécommande, allume la télé. Il y a des inspecteurs américains devant un cadavre entrain de refroidir et ça lui va très bien.

Le grincement de la porte d’entrée le réveille. Sur l’écran, un animateur branché a chassé les super flics. Il distingue à travers le flou de sa myopie galopante la silhouette de sa femme, immobile, tapie dans un coin de l’entrée. Il enfile ses lunettes et se redresse en grognant.

« Laurence ? »

Muette, elle fait deux pas vers lui, de telle manière que le halo du plafonnier l’éclaire. Pierre s’approche d’elle, soudain agacé par ses étonnantes simagrées. Il est désormais assez près pour voir son visage et il remarque petit à petit les pommettes rougies, les lèvres entrouvertes, les yeux fiévreux. Pierre s’aperçoit que Laurence est un peu différente, ce soir.

« Je vais me coucher, Pierre » murmure-t-elle, en évitant son regard, fixant la pointe de ses pieds. Elle se déchausse à la va-vite et abandonne ses bottes là, comme ça, au pied de l’escalier, qu’elle monte à toute vitesse. Pierre observe les bottes choir et ne reconnaît pas Laurence. Il reste là, penaud, les bras ballants. Il s’est passé quelque chose. Il cherche la dernière fois où il a vu Laurence comme ça. D’abord, il ne se souvient pas. Sa femme est toujours calme, placide même. Elle ne tremble pas, ne cille pas non plus. Tout glisse sur elle et il l’admire parfois un peu, en secret, pour ça. Il fouille tout de même sa mémoire. Il y a longtemps, très longtemps, des années, du temps où ils faisaient encore vraiment l’amour peut-être… Pierre porte sa main à sa bouche pour taire sa stupéfaction : si Laurence est rentrée si tard ce soir, c’est parce qu’elle a un amant !

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

4 réflexions sur « Seule (3) »

  1. Coucou ! Je répète ce que j’ai « dit » sur twitter le point de vue de Pierre est super intéressant et à mon avis tellement juste. Je n’aurais peut-être pas formulé aussi clairement sa suspicion d’adultère (dernière phrase) mais bon ce n’est que l’avis d’une lectrice et non d’un écrivain 😉

    1. J’entends ta remarque et pourquoi pas ;)… mais en explicitant sa suspicion, je voulais accentuer encore le fait que pour Pierre les choses sont blanches ou noires, évidentes.

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