L’échange

Les enfants descendent de la voiture. Ils ne se retournent pas, ils ne font plus de signe de la main à leurs parents depuis quelques mois quand ils les quittent. Ce geste semble devenu dépassé, c’est un signe supplémentaire du fossé invisible qui se creuse entre eux, sans que personne ne cherche à y remédier. Laurence fixe la silhouette menue de sa fille, le blouson en velours, le sac à l’épaule, les cheveux blonds comme les siens, elle reconnaît à peine le dos de cette grande tige blonde, comme elle pourtant.

« Margaux change énormément en ce moment, dit-elle tout bas, comme pour elle-même. Physiquement, je veux dire ».

Son regard lâche son enfant, se pose sur le tableau de bord. 8h23. Elle n’a pas vu le corps de l’adolescente trembler, esquisser un demi-tour avant de renoncer, ça n’a duré que l’espace de quelques secondes. Son frère et elle ont franchi le perron de la grande maison. Est-ce que ça aurait changé quelque chose ?

Pierre tourne le contact, la voiture redémarre et recule dans la contre-allée.

« Tu veux que je te dépose quelque part ? » demande-t-il.

Les deux mains arrimées au volant, il regarde la route.

« Non, ramène-moi à la maison si ça te va, ou à la gare, comme ça t’arrange… »

Laurence élève à peine la voix, il tend l’oreille.

« Je n’ai pas de rendez-vous ce matin, j’ai le temps, je vais te déposer ».

Pierre a fait exprès de ne rien prévoir. Ils ont un peu de route avant de rentrer chez eux, il espère sans l’avoir formulé qu’être coincés tous deux leur permettra de faire ce à quoi ils n’arrivent pas autrement : parler.

Ils sortent du quartier résidentiel où vivent les parents de Pierre.

« Ca va faire bizarre de ne pas voir les enfants pendant 8 jours, non ? »

Pierre dit ça en l’air, il cherche à amorcer n’importe comment la conversation.

« Hum… elle soupire en regardant par la fenêtre sur le côté.

–       Le dernier bulletin de Margaux est plutôt bon, on devrait l’encourager, aller quelque part avec elle, dans un endroit qui lui plaît, tu ne crois pas ?

Il se demande si Laurence ne va pas trouver bizarre cet intérêt  soudain pour les enfants. Il a réalisé qu’il se contente depuis longtemps de savoir simplement s’ils vont bien, guettant parfois le bruit de fond vaguement rassurant qui traverse les parois de leurs chambres respectives.

 

–       Peut-être, oui, dit Laurence en dodelinant de la tête ».

Mais elle ne relance pas la conversation. Pierre poursuit.

« Et Antoine, penses-tu qu’il joue trop avec ses jeux ? Je suis un peu inquiet, un de mes collègues m’a parlé du fils d’un de ses amis qui ne sortait plus du tout de chez lui depuis des mois, je n’ai pas envie qu’Antoine…

–       Non, Pierre, enfin, Antoine n’est pas comme ça ».

Il faudrait être idiot pour ne pas percevoir le poids si lourd de la lassitude dans la voix de sa femme. Pierre a manqué de jugeote mais il ne peut plus supporter les choses comme elles sont. Les enfants pouvaient être une façon d’entamer la discussion qu’il veut avoir avec elle. Cela ne fonctionne pas et il n’a songé à une aucune autre option.

Ils tombent dans les bouchons du centre-ville. Les vitrines des magasins, la boulangerie, l’opticien, la pharmacie, les pompes funèbres, les deux banques, Laurence les regarde mais ne les voit pas. Elle est ailleurs, son corps aux côtés de Pierre dans l’habitacle confortable de la berline familiale mais son esprit est loin. Mabel le lui a dit : pendant les semaines qui restent, il ne faut pas se focaliser sur son enveloppe ; elle n’a aucune espèce d’importance.

« Je vais m’absenter ce week-end et peut-être aussi en début de semaine, murmure-t-elle »

Pierre a un hoquet. Elle ne va pas oser tout de même lui faire cet affront-là.

« Je sais que tu dois trouver ça bizarre mais j’en ai besoin »

Mabel a recommandé de ne pas donner trop de détails, de ne pas inventer de mensonges compliqués autant que faire se peut. Le moins d’explication pour le moins de soupçons. Il faut tenir bon pendant cette période transitoire.

Pierre éteint la radio dont il ne supporte soudain plus la musique classique jouée en sourdine.

« J’ai le droit de te demander ce que tu comptes faire, dit-il froidement. Tu ne t’es jamais absentée comme ça ».

–       Pierre, j’ai besoin d’un peu d’espace.

Laurence se gratte la gorge et tourne légèrement le buste vers son époux.

« Je pensais qu’une fois les enfants en vacances chez mes parents, nous aurions un peu de temps ensemble, Laurence, pour parler. Je voulais t’emmener demain dans ce petit restaurant italien, tu sais celui où tu m’as annoncé que tu attendais Margaux.

Elle ne peut réprimer un soupçon d’étonnement :

« Il est encore ouvert, depuis le temps ? »

Elle s’étonne, oui, parce que Pierre n’a jamais pris ce genre d’initiative.

 

« Oui, ça a été repris… mais peu importe. Laurence, je voudrais que tu restes, peu importe, en fait, où tu devais aller ».

La voix de Pierre s’étrangle dans le fond de sa gorge, il fixe la route, le feu passe au vert, ils sortent du centre, ils vont rouler mieux maintenant. Il ne veut pas que sa femme parte, il l’a compris depuis l’autre soir, où elle est rentrée si tard. Il l’a laissée ces dernières semaines aller et venir, de manière inhabituelle. Ce n’est pas qu’il s’en fiche qu’elle ait un amant, non mais il ne sait pas quoi faire, vraiment. Il sait juste : il ne veut pas qu’elle s’en aille. Il est blessé, à terre, comme jamais depuis leur rencontre, il y a vingt ans. Tout cela, il devrait le lui dire mais il n’y arrive pas.

Laurence, elle, a oublié déjà le léger émoi causé par la proposition de Pierre deux minutes plus tôt.

« Je pourrais peut-être ne partir que demain, si tu as réservé », finit-elle par bredouiller.

Mabel a dit aussi : « les concessions subtiles permettent parfois mieux de parvenir à ses fins », elle s’en souvient maintenant.

« Oui, ça me ferait plaisir », avoue Pierre, désarmé.

Laurence s’est de nouveau tournée vers l’extérieur et la chaussée qui défile. Elle ne verra pas la larme qui roule sur la joue mal rasée de son mari inquiet.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

4 réflexions sur « L’échange »

  1. La suite! La suite!!!!!
    Moi aussi j’ai presque une petite larme pour ce pauvre mari tellement à côté de la plaque et de sa femme. Si proches et pourtant tellement loin l’un de l’autre 😦

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