Un soir de Noël

L’heure tourne et ils ne sont toujours que tous les deux.

–          Tu leur avais dit 7 heures, t’es sûre ?

Jean-Marc n’attend pas la réponse de la bouche de sa femme et se lève. Véronique soupire  et regarde ses ongles, parfaitement  laqués rouge sang. Les flammes  des photophores vacillent quand l’air s’engouffre par la porte-fenêtre. Jean-Marc sort fumer une cigarette sur le petit balcon.

–          Elles sont toujours en retard, de toute façon.

Elle a prononcé ces mots dans le vide. Elle se lève et  observe son reflet dans le miroir au-dessus de la cheminée murée.  Les enfants ont arrangé la crèche là et à chaque fois, Véronique a envie de shooter de la pointe de son escarpin dans les santons de Provence  de la Tante Martine. Elle déteste ces figurines grotesques,  transmises comme des reliques  par la famille de son mari.

Elle fixe de nouveau son image, arrange ses cheveux. Elle n’a pas appelé Frédéric depuis une semaine, elle n’a pas eu le temps,  Jean-Marc, les enfants, les préparatifs de ce dîner ont occupé chaque instant. Elle a pourtant juré de lui donner une réponse avant  la fin de l’année.

Jean-Marc hésite à balancer le mégot dans la rue, il voit deux voitures qui se garent, des grappes humaines qui se hâtent sur les trottoirs. Il croit reconnaître la série de silhouettes qui traverse n’importe comment leur rue avant de disparaître, avalée par l’ombre des immeubles haussmanniens. Une très vieille dame avec un énorme manteau de fourrure, deux autres femmes plus jeunes et une enfant. Il fait mine de les viser avec le bout de cigarette éteint, soupire et le jette finalement dans le bac à fleurs suspendu à la rambarde.

–          Geneviève, tu as bien pris les cadeaux ?

–          Oui, Maman

–          Sophie, attention  où tu marches !

La petite fille sautille jusqu’au trottoir et adresse, en se retournant, un sourire édenté aux trois femmes. Elle a mis sa robe de princesse pour impressionner sa cousine et parce que ce soir c’est Noël. Elle ne croit plus depuis l’an dernier au gros bonhomme en rouge et blanc. Ca la rend un peu triste parfois de se dire qu’en vrai, il n’existe pas. Mais elle se fait tout de même une fête de ce réveillon dans le bel appartement de son oncle Jean-Marc et de sa tante Véronique, si belle, si chic.

Geneviève et Joëlle, les bras chargés de paquets, entourent leur mère dont la petite a hérité, entre autres, le prénom.

D’un seul corps, elles franchissent la porte cochère. Arrivée au pied de du bel escalier, Joëlle réalise qu’elle a laissé la bûche dans la voiture. Elle rebrousse chemin et abandonne le reste de la troupe qui s’entasse dans le minuscule ascenseur. La petite Sophie disparaît presque dans les plis de l’énorme fourrure noire de sa grand-mère.  Elle respire les poils doux et chauds et fait attention à ne pas se moucher, ni à baver.

Joëlle ouvre le coffre de la voiture et n’y trouve pas ce qu’elle cherche. Elle va voir, à tout hasard, sur la banquette arrière mais  le dessert n’y est pas. Véronique ne va pas manquer de se moquer d’elle : être en charge d’une seule  simple chose et l’oublier. Et elle ne peut pas compter sur son frère pour la défendre, il a horreur d’intervenir dans leurs histoires de bonnes femmes. Finalement, cela tombe bien, Joëlle n’est pas pressée de les rejoindre tous là-haut. Elle sait à peu près d’avance comment la soirée va se passer.

–          C’est vrai, Geneviève, tu n’aimes pas les huîtres ?

Geneviève soupire : depuis quinze ans, sa belle-sœur souffre de troubles de la mémoire bien pratiques consistants à oublier temporairement et opportunément au moment des fêtes tout ce qu’elle n’aime pas pour mieux les servir à dîner. Peste. Véronique n’a jamais pu les piffrer, Joëlle et elle. Elle le sait, elles le savent mais elles font soigneusement semblant que ce n’est pas le cas.

–          T’embêtes pas, les cacahuètes m’iront très bien pour faire l’entrée.

Geneviève détaille la silhouette de Véronique moulée dans une robe en soie noire, ses escarpins à la semelle rouge et aux talons vertigineux et ses bijoux en or, tout ça doit bien coûter un mois de son salaire à elle, brut. Elle se demande si depuis la dernière fois, Véronique ne se serait pas refait faire quelque chose. Elle n’a jamais compris pourquoi cela durait entre elle et Jean-Marc. Elle aime bien son frère malgré les grands airs qu’il se donne parfois.

Véronique échappe à la conversation de sa belle-sœur et sa belle-mère. Elle abandonne les deux femmes et se dirige vers la cuisine où elle a du citron à couper et du pain de seigle à disposer dans une corbeille. Elle trouve, comme d’habitude,  que Geneviève n’a fait aucun effort : elle a grossi sans doute, elle est fagotée dans un tailleur marron, elle a dû trouver ça chez Emmaüs, c’est bien son genre. Véronique se demande où l’élégance de sa belle-mère s’est envolée, puisqu’aucune de ses deux filles n’en a hérité. Joëlle est peut-être un peu moins vilaine que sa sœur mais pas beaucoup.

A l’autre bout du couloir,  les fillettes se maquillent dans la glace : Sophie et Elsa rivalisent à coup de paillettes et de rose à lèvres, se servant dans la trousse de toilette qui déborde de Véronique. Elles se griment davantage en clowns qu’en femmes.  Elles sont loin encore des mesquineries adultes, des rivalités intestines, des non-dits douloureux. Elles ont huit ans et elles s’amusent comme des folles.

–          Joëlle, écoute, tu aurais dû me dire pour le dessert, je m’en serais chargé

–          Pour que ta femme fasse un scandale ?

Joëlle presse le pas vers le boulevard Malesherbes, elle n’a pas encore trouvé de boulangerie ouverte, elle a appelé son frère pour discrètement le prévenir.

–          C’est dommage que Michel  n’ait pas voulu venir

A l’autre bout de la ligne, Joëlle se tend. Elle s’en veut de s’être confiée à Jean-Marc maintenant à propos de Michel, c’est trop tôt, elle ne sait pas ce qu’il ressent, elle ne sait pas s’il veut  vraiment quitter sa femme ou si ce sont des belles paroles prononcées pour l’amadouer, entre les draps. Elle ne sait même pas ce qu’il fait ce soir. Elle ne sait pas si elle peut encore avoir confiance en un homme.

–          Maman n’aurait pas apprécié, ta femme non plus, c’est mieux comme ça.

–          On t’attend, dépêche-toi !

Un peu plus tard dans la soirée, Véronique découpe une brioche aux fruits confits,  en faisant peser un lourd regard réprobateur sur Joëlle. Sophie préside l’assemblée, elle ne dit pas grand-chose. Elle les observe un par un.

Les fillettes sont mignonnes, encore épargnées par les tourments de l’âge ingrat qui sonne toujours trop tôt, elles se ressemblent même un peu, elle lui rappelle sa sœur Martine et elle, au même âge. Bien longtemps avant que Martine n’oublie qu’elle avait une sœur. A table, il manque le fils de Jean-Marc, il a préféré aller faire du ski avec ses copains et comme Jean-Marc ne fait montre d’aucune autorité… Aussi mou que son père celui-là. Véronique finira  par le quitter, elle doit juste attendre qu’Elsa soit assez grande, à l’entrée en sixième peut-être ? En plus, l’argent, c’est elle qui le gère et c’est son appartement. Avec qui partirait-t-elle ? Son chirurgien ? Il est doué, le bougre ! Joëlle et sa mine renfrognée, ah Joëlle, son enfant préféré, cette fille dont elle envie le parcours parce qu’elle n’a pas grand-chose mais cette liberté qu’elle, elle a troqué contre des bijoux et des fourrures il y a des décennies. Elle s’y accroche comme s’ils suffisaient pour lui donner une raison d’encore exister, après toutes ces années. Joëlle n’a pas l’air heureux en ce moment mais Sophie n’a pas le courage de beaucoup s’en soucier. Et ce ne sont pas ses affaires. Enfin Geneviève, qui se ressert une deuxième part de brioche. Geneviève, son aînée. Geneviève caresse l’espoir d’emmener sa mère vivre avec elle, sur la côte, en Bretagne. Geneviève fait du compost dans son jardin et ses propres confitures. Si  Sophie accepte, elles ne se supporteront pas longtemps. Alors, elle laisse couler, faisant mine que tout va bien dans son petit appartement parisien.

Elle se tait et se régale à la vue de son petit monde, elle connaît à peu près leurs conflits, un peu mieux les histoires de chacun, elle voudrait leur dire comme ils sont tous un peu bêtes mais elle sait bien que cela ne servirait à rien.

Alors, elle lève la flûte de champagne sur lequel son rouge à lèvres corail a laissé une empreinte et dit simplement :

« Joyeux Noël mes enfants ! ».

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

6 réflexions sur « Un soir de Noël »

  1. Oh la la, mon Noël de cauchemar!!
    Oui les fêtes réveillent ce type de tensions, d’hypocrisies et de petits mensonges. Très beau texte en tout cas!

  2. Les fêtes exacerbent les liens familiaux, dans tous les sens. C’est un moment très intéressant à dépeindre d’un point de vue d’écrivant… surtout que je pense qu’on est souvent le cliché de quelqu’un d’autre dans la famille… 🙂 Merci de m’avoir lue.

  3. Comme d’habitude, j’ai envie d’en savoir plus, de les connaître mieux, de savoir si Véronique partira, si l’histoire de Joëlle et Michel passera le cap de la nouvelle année… Bref, j’ai envie de lire UN LIVRE DE TOI! Mais ça tu le sais déjà!

  4. La contradiction du sourire affiché parfois forcé et des reproches qu’on aimerait quand même laisser filer! Très bon comme toujours, pis moi aussi tiens je réclame un livre!

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