Démaquillage (1)

Je sais que le précipice est tout près. Je sens le souffle terrible qui s’en échappe tourbillonner autour de moi, m’aspirer lentement. Je défaille chaque seconde davantage. Au début, je résiste un peu, je fais le dos rond. Je me raccroche aux branches formées par le reste de ma vie. 

Le sourire de Manon, les petits détails : l’odeur des madeleines de Maman, celui de ce gel douche au parfum de pomme acidulée, un bon restaurant, du chocolat, la trousse à maquillage. J’ai déjà ressenti cela des milliers de fois depuis l’enfance. Seule l’intensité de la douleur varie. Le fossé dans lequel je tombe, c’est celui où est tapi depuis longtemps mon désespoir. Voilà, c’est ainsi que ça se passe, en général.

D’autres, un peu comme moi, m’ont raconté une tristesse qui leur saute à la gorge et les étrangle; la respiration est coupée, les larmes montent, ils geignent, se tordent, ils se débattent. Moi non, moi je tremble un peu puis plus fort et je chute. C’est vertigineux. 

A quel moment est-ce pire ? Si un inconnu venait à demander, je répondrais lorsque je suis seul. C’est plus simple car c’est ce que tout le monde imagine, c’est effrayant pour beaucoup la solitude. Mais non, non, pas pour moi. Je tombe au milieu des autres, parfois s’ils sont indifférents, toujours s’ils sont hostiles. La solitude est bienveillante, elle est un écrin dans lequel je me cache, panse mes blessures, la solitude est une amie, une armure.

Le désespoir, lui, m’attrape dans de toutes autres conditions. Par exemple la journée: je suis assis au milieu d’eux, ces gens dont je n’aime rien et qui me le rendent bien et là, d’un seul coup, je glisse. Une phrase, un regard absent, je suis fatigué ce jour-là et je disparais. Je crois qu’ils voient mais non, ou ils font semblant de rien.

J’ai une sainte horreur de ceux qui mettent le désespoir à toutes les sauces. Comme le génie d’ailleurs. Un jour, ma voisine dit d’un film : « C’est génial, c’est génial ! » et le lendemain, elle sonne… « Tu sais, je suis désespérée ». Elle fond en larmes et dans mes bras. Je pense « Non, chérie, tu ne l’es pas, tu viens juste de te faire plaquer par un connard » mais comme elle pleure, je la serre contre moi. Elle est triste, pas désespérée. Moi si, moi je vais mal, toujours, un peu, tout le temps. 

Même lorsque je joue, je chante, je danse, je le suis. Mon agent, maintenant qu’il me connaît, me demande certaines fois de me concentrer sur ce sentiment jusqu’à l’exacerber s’il faut, c’est pour le bien du numéro. Il remarque quand j’ai eu mal, si je me redresse tout juste, quand j’ai encore peur de vaciller, ça se voit dans mon regard « Ils sont si beaux, dans ces moments-là, tes yeux » il ajoute en ayant un petit geste gentil.

C’est stupide, depuis leurs fauteuils, les spectateurs ne les voient pas, mes yeux mais j’en rajoute, comme il demande, parce que je l’aime bien mon agent, presque autant que mon désespoir.

Je l’aime, oui. C’est mon syndrôme de Stockholm à moi. Il me fait mal bon sang, atrocement. Parfois je souffre si fort à cause de lui que j’ai l’impression que je ne tiens plus, que tout serait peut-être apaisé une fois pour toutes si le sol se dérobait pour de bon sous mes pieds. Un dernier tour de piste, de l’élan, une poussée vers l’avant et pas de filet en dessous. Je ne chercherai plus les applaudissements. C’est mon terrible bourreau. Il me maltraite et pourtant je l’aime.

Après tout, même si c’est effroyable et très cynique, il est une des rares choses stables de ma vie. Comme Maman.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

6 réflexions sur « Démaquillage (1) »

    1. Merci, je le relis et j’y vois beaucoup d’imperfections… mais il me semble aux commentaires que je reçois que l’émotion passe quand même… C’est finalement l’essentiel !

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