Le rideau

Un jour, j’ai voulu retourner là où nous avions fait connaissance. Et l’endroit était fermé.

Il ne restait rien de la petite salle de spectacle que tu avais tant aimée. Apprendre qu’elle n’existait plus, c’était comme te perdre une nouvelle fois.

Je m’étais levée ce matin-là, la douleur plus violente au creux du ventre. Elle n’en finissait pas de me trouer les entrailles. Je savais que je ne m’en débarrasserais pas mais j’avais parfois le fol espoir que le temps atténuerait ses effets.

J’avais ouvert les yeux brutalement, comme extirpée par une main invisible de mon sommeil, lourd de médicaments. Ce n’était pas grave puisqu’aucun rêve ne l’habitait plus depuis longtemps mais cela restait surprenant, violent comme une claque inattendue sur mon visage.

Je sirotai doucement mon café : ma gorge faisait mal. Dans la douche, savonnant ma chair lasse, je souffrais. Devant les cintres du placard, rien ne trouvait grâce à mes yeux, rien n’était assez joli, ni assez coloré pour maquiller la peine, si tenace.

Pourtant, j’accomplissais les gestes du quotidien. Il ne me restait qu’eux pour ne pas tomber encore plus bas, tout au fond.

 Au travail, je fis semblant que tout était comme d’ordinaire. Les salutations, le second café, celui de la machine, les mails qui chargent sur l’ordinateur qui a mis trois plombes à s’allumer, les mêmes petits gestes de rien. Les séquences de ma vie se répétaient invariablement. Mais ce jour-là, j’eus encore plus mal que d’habitude. J’avais mal comme au lendemain de ton départ. Le matin, silencieuse et terrée devant mon écran, je serrais les dents, jusqu’à sentir chaque nerf de ma mâchoire. L’après-midi, je ne tenais plus et je commençai à chercher avec frénésie la raison de ce surplus de délirante tristesse.

A dix-huit heures tapantes, j’étais partie du bureau. Je ne pouvais tenir une seconde de plus, rongée par le chagrin comme d’habitude et pour une fois, par la violence de son pourquoi.

L’après-midi avait été une torture. D’abord, j’avais étudié le calendrier. Le jour n’y était pour rien, pas d’anniversaire, ce n’était pas ta fête, ni la mienne, ni un multiple de quoi que ce soit. J’étais allée jusqu’à lire la date à l’envers, mais non, rien que mon esprit malade n’ait pu trouver. J’avais fouillé les poches de mon manteau, mon porte-feuilles pour vérifier qu’il n’y avait pas quelque chose, un papier, une photo, un détail, une poussière laissé là pour accomplir son maléfice. Rien.

En dernier recours, j’avais commencé à taper ton nom dans le moteur de recherches : il devait t’être arrivé quelque chose et mon corps le sentait. Oui, ce devait être cela. Ce ne pouvait être que cela. Ma chair, encore chargée de l’empreinte de la tienne, hurlait. Elle me signifiait que toi aussi tu avais mal, tu allais mal. Les premières lettres sur le clavier seulement. Mes doigts tremblaient, mes poignets, mes bras, la chair de poule, les frissons, ils traversaient tout mon corps. Les larmes commençaient à poindre au ras des cils. Dix-huit heures, j’avais éteint, tellement effrayée, en appuyant sur le gros bouton de l’ordinateur.

 

J’avais marché jusqu’à la salle. J’avais couru même. J’ignorais les regards de certains qui croisaient mon chemin et percevaient ma folie. Je l’étais vraiment alors. Mais je m’en foutais. N’existait plus alors que la béance de ma plaie, cette cicatrice remise à vif comme si tu étais seulement parti la veille. Elle brûlait, saignait, empêchant toute autre sensation, même la plus élémentaire, de traverser mon âme. J’étais une bête à l’agonie. C’était un supplice.

A part des cafés, je n’avais rien avalé de la journée, à ce moment précis, je crois que j’aurais pu oublier de respirer, étourdie de douleur, par cette souffrance qui ne faisait que grimper crescendo… 

Haletante, quasiment détruite, j’étais arrivée devant la salle et le rideau de fer baissé dont la vue avait fini de me briser.

 « Mélanie, qu’est-ce que tu fais ici ?

 On me parlait. Je reconnus une vieille connaissance, un homme qui avait l’âge d’être mon père : Renaud, le patron du troquet voisin. Nous avions passé tant de temps chez lui, à boire des coups le soir, après des spectacles, avec tes amis.

Renaud m’avait prise par le bras, même il m’avait soulevée de terre et posée sur un des tabourets contre le bar, sans que l’on se dise rien. Il m’avait servi un verre qu’il m’avait quasiment forcé d’un geste brusque à avaler, puis un deuxième. Je n’avais rien dit, juste obéi. Au moins, lui voyait l’ampleur de ma souffrance.

–       Ils ont fermé la salle il y a deux semaines maintenant, il n’y aura plus rien de ce genre ici.

Il avait fini par me balancer ça, tout bas, même s’il n’y avait pas d’autre client dans le bar.

 –       A la place, on parle d’un grand magasin d’ordinateurs. J’ai rien contre l’informatique mais ces gens-là, ils boivent un peu moins que les artistes, tu vois…

Plus tard, ce soir-là, une fois la peine anesthésiée par l’alcool, j’avais décidé de rentrer. Renaud voulait appeler un taxi. C’était le début du printemps, il faisait bon, j’avais insisté : je préférais marcher. J’avais trop bu, au point où durant quelques instants, j’avais presque réussi à ne plus y penser, à ne pas penser. J’allais rentrer à pied, me dégriser et me souvenir.

J’étais restée figée devant le rideau de fer. Le cimetière de notre histoire était clos, je ne pourrais plus jamais m’asseoir à la dernière rangée, comme le premier soir, celui où je t’avais vu jouer. Je ne pourrais plus traîner dans le couloir, près du bar là où je t’avais attendu de nombreuses fois.

Tout ça c’était fini et je me plus à croire plus tard que je l’avais senti. Cette nouvelle disparition, c’était perdre parmi les dernières traces qu’il me restait de toi, c’était entendre une voix amère me dire que rien de nous n’existerait vraiment plus, comme si notre rupture n’avait pas été suffisante, comme si l’on voulait être bien certain que j’avais compris. C’était atroce, c’était fini. Fini.

J’aperçus parmi les vieilles affiches en lambeaux, collées puis déchirées, une de toi, ou plutôt un bout de toi. Ton épaule, ton bras, vêtus de ta fameuse petite chemise noire, un peu de tes cheveux, le contour d’un côté de ton visage. Je me suis mise sur la pointe des pieds pour t’effleurer. Mes doigts se sont posés sur ce qu’il restait de toi et mes larmes ont commencé à déborder.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

6 réflexions sur « Le rideau »

  1. J’aimerais bien avoir les bons mots pour parler de ton écriture, mais je ne les ai pas! Alors je laisse sortir comme ça, brut de décoffrage: c’est magnifique et terrifiant, j’ai le coeur un peu gros, je l’ai relu plusieurs fois et puis j’ai ravalé une ou deux larmes. Ah la la Lza, tu es faite pour ça.

    1. La manière dont tu m’adresses avec une grande régularité tes jolis commentaires est une grande source de satisfaction déjà !! Merci de m’encourager tellement !!

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