Introspectif

Je suis certain que son regard se balade sur ma nuque. Je le sens, il y a un point qui me démange là, juste derrière, à la base de la racine des cheveux.

Cela me rappelle un jeu auquel je jouais avec Maman, tout petit. Elle faisait dans mon dos une série de grimaces, je comptais jusqu’à cinq, elle se retournait et je hurlais, médusé, devant son visage déformé. Elle riait alors et je me jetais dans ses bras.

La démangeaison s’intensifie, les yeux du Docteur brûlent ma peau en un point précis. Il ne faut pas, cette fois, que je me retourne. On ne joue pas, ou en tout cas on le croit.

Je suis un peu gêné d’avoir ôté mes chaussures maintenant. Pourtant, je l’ai fait sans qu’il me le demande. Je ne veux pas salir le joli divan sur lequel c’est à mon tour de m’étendre. Tant de corps ont déjà dû prendre place ici. A quelle fréquence change-t-on ce divan ?

Sur le chemin qui me menait au cabinet du Docteur, j’ai bien songé à tout ce que je voulais lui dire. J’ai mis plus d’une heure depuis chez moi, il y avait une grève sur la ligne de métro. Je me suis demandé si c’était un signe, debout sur le quai, alors que me heurtait en un flot continu coulant vers la sortie la masse des usagers pressés, agacés de cette déconvenue. Je me suis posé la question dix minutes, le temps de voir passer les rames saturées de travailleurs entassés, triste spectacle. Je n’ai pas voulu me mêler à eux.

Alors je me suis extrait à mon tour, j’ai coulé mon corps dans le courant de la vague humaine qui remontait vers l’extérieur. La bouche du métro nous a recraché et j’ai pris deux fois le bus. Il pleuviotait.

Assis dans le 51, j’ai ignoré le petit pépé qui s’agrippait à la barre dans les virages, lunettes épaisses, casquette vissée sur la tête, ses lobes d’oreilles vieux, immenses, dégoûtants. Généralement, je me comporte plus civilement mais ce matin, je n’avais pas le courage.

Depuis ce petit déjeuner où Jeanne est partie, j’ai un peu moins le courage de tout.

Faut-il que j’évoque cette bassesse tout de suite au Docteur ? Les lobes distendus me débectent aussi. Faut-il que je commence avec ce détail ou bien plutôt que je lui dise tout de go que je vais mal ? Cette deuxième option ne serait-elle pas trop banale ? Il me semble que tout à l’heure, sur les centaines de mètre entre l’arrêt de bus et son cabinet, je savais. J’ai oublié.

Il faut dire qu’assis dans le 51, je profitais du spectacle : le Paris des cartes postales défilait sous mes yeux. Le pont Alexandre III, le Musée du Quai Branly, la Tour Eiffel ! Absorbé par le décor, un instant je ne songeais plus au poids que je traîne depuis des semaines. L’absence de Jeanne. Je n’ai pas réalisé tout de suite qu’elle me manquait. Comment quelqu’un qu’on connaît si peu peut-il tant manquer ? Le moment suivant, je la rêvais postée là, belle et lumineuse comme une actrice de cinéma.

Les monuments m’évitaient aussi de tourner la tête de l’autre côté, d’être pris de hauts le cœur à la vue des lobes déformés, immenses, pendants. En fait, peut-être est-ce plutôt pour ça que je n’ai pas laissé ma place. Pas tant à cause de cette fatigue chronique dont Maman se moque, elle pense que j’ai surtout besoin de retourner au travail. Non, plutôt pour le punir, ce vieux, de son aspect disgracieux. La chair peut être si laide et de ça je lui en veux.

 La chair de Jeanne méritait d’être couverte de baisers. Jeanne a disparu. Une semaine après la nuit que nous avions passée ensemble, j’avais compris vaguement avoir commis une erreur. J’étais retourné là-bas penaud, à la pizzeria puis à l’hôtel. Jeanne était absente et personne ne voulait donner de ses nouvelles à un inconnu. Comment étaient les lobes de Jeanne ? Pouvait-on déjà savoir s’ils pendraient une fois qu’elle serait une vieille dame ? Auquel cas pouvait-elle continuer à habiter mes fantasmes ? Je n’avais pas réfléchi à cela avant.

 Le bus avait marqué mon arrêt. J’étais descendu sans me retourner et regarder si oui ou non le vieux avait fini par prendre ma place, j’avais marché les centaines de mètres me séparant du cabinet, un peu rasséréné par l’air glacial de ce matin de février. Je pensais grand I, grand II, petit a, petit b. Je croyais savoir, à peu près. J’avais franchi le seuil et le lieu m’avait fait perdre mon peu de moyens.

 Le Docteur se gratte la gorge, ma nuque continue à me piquer. Il faut que je dise quelque chose. Je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis là, étendu, offert mais il faut que je parle. Je voudrais qu’il suffise que ma carcasse allongée délivre en silence son message à ce spécialiste mais son raclement de gorge appelle une réponse, un commencement. Je visualise un ouvre-boîte géant qui libérerait mes maux, j’attends le ploc du couvercle de mon pot de confiture. Ma tête n’est que de la marmelade prête à être étalée sur le tapis.

 Voilà, c’est ça, je vais commencer par raconter au Docteur comment depuis dix ans, je consigne tous les repas que je prends sur un petit carnet. Ensuite, la fois suivante, je parlerai des autres carnets, un pour chaque passion. Mettons-le ainsi en appétit, je parlerai de Jeanne et des lobes d’oreilles de vieux plus tard, bien plus tard, je les garde en plat de résistance.

Publicités

Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

2 réflexions sur « Introspectif »

  1. Je te retrouve, avec bonheur dans ce texte très maîtrisé. Joie d’entendre à nouveau ta musique. Vraiment.

    1. Merci !! Je me retrouve aussi en postant par ici… même si j’ai hésité car je ne suis pas fan de ce texte, écrit un soir de grosse fatigue… 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s