Mon arme au canon recourbé

L’autre soir, il faisait bon dans cette baraque de bord de mer, on avait bu juste ce qu’il faut pour avoir la trempe de peut-être se raconter un peu davantage. Le temps semblait s’être dilaté pour nous permettre de profiter d’une parenthèse délicieuse et festive.

La mariée, malgré l’heure tardive, n’avait pas renoncé à ses fonctions et voguait, encore vaillante, d’invité en invité, soulevant d’une main délicate le bas en mousseline de sa robe blanche. Elle avait un mot gentil pour chacun, s’attardait parfois et s’infligeait de pénibles conversations avec des convives trop imbibés.

J’étais sur la piste de danse et je me trémoussais avec un plaisir jubilatoire. Plus rien n’existait autour de moi que le rythme et les mouvements que commandait instantanément ma tête à mon corps, heureux, en symbiose. C’est pour cela que j’aime la danse : pour l’abandon qu’elle procure, ce moment où les mots perdent leur poids, où ni qui l’on est, ni ce que l’on fait, ni où l’on va n’a d’importance. Sur quelques mètres carrés, plusieurs générations oublient qu’elles doivent avoir des choses à se dire, d’habitude, se situer quelque part, ailleurs que sur un espace de danse. Une forme d’expression nouvelle se crée, mêlant l’intime et le collectif.

Je fuis tous les regards, je veux profiter de cette épiphanie commune et en retirer un plaisir égoïste.

La fumée qui sortait d’une machine louée pour l’occasion était chassée par les faisceaux bleus, rouges, verts des lumières. Les taches colorées venaient lécher les corps, le sol et les murs. Je sentais confusément que le petit groupe que nous formions, nous les danseurs sur la piste, se soudait le temps de quelques refrains, scandés par nous avec une énergie outrancière.

Nous formions un cercle au diamètre variable mais résistant.

Les mariés tressautaient sur les épaules des plus forts. La jeune mariée avait un peu peur, ça se voyait à la façon dont elle s’agrippait à eux de ses petites mains fragiles. La mousseline découvrait maintenant ses sandales tressées, ses chevilles, ses genoux. J’eus peur un instant qu’elle ne vacille. Elle tint bon.

Je me disais que j’avais tant de choses à raconter, que cette scène de rien du tout pouvait tellement donner à écrire, j’étais convaincue, enflammée, certaine que l’existence ne demande rien de mieux que d’être racontée, encore et encore et dans ses moindres détails, qu’il faut soulever les pans, explorer les recoins, que dans les nombreuses anecdotes que j’avais entendues tout au long de la soirée, il y avait autant de pistes de nouvelles histoires. Les voix de ceux qui les avaient partagées résonnaient encore, leurs visages collaient désormais à leurs mots. Dans les mariages, on cause avec des tas de gens que l’on ne reverra pas. Ils sont quelques heures durant nos plus proches semblables et le lendemain autant de personnages possibles puisqu’ils ne nous liront jamais.

J’étais presque débordée par la somme de toutes mes considérations mais euphorique, heureuse quand une petite douleur vint me surprendre. Un truc con. Une vertèbre déplacée sans doute. Mais suffisante pour briser d’un coup d’un seul mon humeur légère.

Dégrisée, je regardais de nouveau les autres autour de moi, je voyais leurs lèvres bouger, leurs bras, leurs pieds, leurs cravates de travers, les robes corail froissées d’être restées plissées tout le temps du dîner, les auréoles sous les bras levés, la fatigue particulière de l’alcool et de cette heure avancée de la nuit. Ils avaient l’air bienheureux, c’était rassurant. Je savais que malgré toutes les histoires possibles, je n’en raconterais sans doute jamais vraiment aucune. Plus personne sur cette piste n’avait vingt ans, y compris moi. Je m’en voulais soudain de me laisser bercer par les mêmes chimères que je me répétais depuis si longtemps. C’était agréable, léger, facile et vain. J’étais triste soudain et je masquais ma peine dans le nuage de la machine à fumée.

Je levais les yeux. Le marié et sa mère étaient accoudés au rebord d’un bar comme s’ils étaient seuls au monde, au milieu d’anonymes. Elle et sa très longue chevelure, ses fringues un peu bohème, lui, son fils cadet, ses Zizis blanches et son allure un peu sèche mais charmante. Ils se murmuraient des choses à l’oreille, chacun leur tour, sans doute parce que la musique était trop forte, peut-être aussi parce que leur échange était de l’ordre de ce qui se murmure, peu importe en fait la nuisance des décibels autour. Il y avait dans la façon dont ils se tenaient, dont ils s’approchaient l’un de l’autre, une tendresse toute en retenue, très émouvante. Ils avaient des choses à se dire en ce jour spécial, pour fixer un peu l’émotion de l’instant. Je me délectais d’être le témoin de leur affection, je voulais observer combien de temps ils se parleraient et comment leurs gestes et leurs expressions traduiraient combien ils s’aiment.

Je ne ressentais plus la douleur. Mon esprit diverti avait effacé le souvenir du corps, une vérité s’imposa alors nettement : j’aurais toujours envie de raconter des moments comme ceux-là, si j’écrivais trop peu et maladroitement, c’était tout de même pour retenir entre mes doigts et à jamais de tels instants.

Je me remis à danser.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

2 réflexions sur « Mon arme au canon recourbé »

  1. Combien d’auteurs en devenir ont laissé perdre combien d’histoires ?
    Deux questions en une et aucune réponse… Parmi les centaines de livres qui s’étalent dans les libraires, combien racontent la même histoire au fond, et combien ne racontent pas celles qu’on voudrait lire ? Difficile de profiter de l’instant et ensuite de se replonger dans cette émotion-là pour en faire une histoire. Dis-toi qu’au moins, cette émotion-là, tu l’as ressentie, cette histoire-là, qui s’est perdue quelque part, tu en as profité, toi. Ce n’est pas le cas de tout le monde…
    Bonne continuation littéraire, c’est toujours un plaisir de te lire.

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