L’intime conviction

A la radio, la météo avait annoncé de la pluie et des vents violents. En préparant mon dîner, j’avais écouté le bulletin, presque avec gourmandise. J’étais calfeutrée à l’intérieur, enfoncée dans le moelleux du canapé, j’écoutais gémir le bois des volets, enveloppée dans un plaid épais. Le contraste entre le tumulte du dehors et le confort dont je profitais était délicieux et provoquait en moi une forme subtile et délicate de jouissance calme. La pluie battante, la douceur de l’étoffe contre ma peau, les rafales, la chaleur du feu de la cheminée… tout était bon et bien.

J’étais arrivée assez tôt dans l’après-midi, le coffre de la Clio plein à ras-bord : un sac rempli d’habits, de bottes, de laine, d’imperméable et de bouquins, un autre avec des vivres, l’essentiel pour quelques jours sans ravitaillement. J’avais roulé sans problème, quittant judicieusement la capitale un mardi matin, dans l’indifférence la plus complète, toutes les autres voitures à contre-sens. J’étais partie avant que quelqu’un ne se lève, laissant un petit mot sur la console de l’entrée pour que personne ne s’inquiète.

On ne se soucierait pas vraiment de moi, ils seraient absorbés par la cadence infernale du quotidien, se réveiller, la douche, le pain grillé, les culottes propres, les chaussures à lacer, l’ordinateur portable, la cigarette du matin, le tramway, le téléphone, les copains, les collègues, les devoirs, l’ascenseur encore en panne, le courrier, le dîner, la machine à vider, les séries, la cigarette du soir, se coucher. Ils noteraient mon absence en levant une seconde le nez, avant de replonger.

Vendredi soir, à leur tour, ils feraient la route. Même en quittant Paris tard, ils n’éviteraient pas les bouchons. Ils le savaient bien mais n’en éprouvaient tous qu’une lassitude résignée.

En attendant, je savourais cette bulle où le tumulte n’existait pas. Je laissais au dehors le soin de supporter la rage de la tempête, aux branches de résister à l’assaut des bourrasques, à la mousse, la terre et à la pierre de récolter la fureur du ciel déchaîné. J’étais si bien. Un rare moment de grâce, en pleine conscience. Un instant de lucidité fugace aussi. De clairvoyance, voilà. A ce moment précis de ma vie, j’étais préservée par toute forme majeure de souffrance, un contexte dont je me disais qu’il se ferait, par la force des choses, de plus en plus rare. Il n’y avait aucune faille à la confiance que j’avais en mon jugement. Je n’étais presque plus jamais emportée, je n’étais pas fragile, ni épuisée. J’étais prête à m’écouter.

Ce soir-là, j’ai commencé à y songer. Tranquillement allongée, j’ai repensé à ce dîner auquel j’étais allée la semaine passée. Des amis de longue date, une grande tablée, des bons vins, des discussions animées, les vieilles piques d’une bande d’habitués, des rires à gorge déployées et puis, soudain, la remarque qui blesse un peu. Son martellement. Depuis des années en fait, très souvent, provenant de plusieurs voix différentes. Ce petit tacle insignifiant, ce détail par lequel les autres nous caractérisent. Cet indice qui nous personnifie. Dans ma tête, je les ai réentendus me taquiner, pouffer, je les ai revus se faire des clins d’œil complices en l’évoquant. Dans ma tête, je me suis vue ce soir-là leur offrir un sourire contrit et finir par entrer dans leur jeu parce que c’était facile et ce qu’ils attendaient de moi.

« Allez, te vexe pas Marianne, on t’aime comme ça

– Et malgré ça, Philippe t’a toujours trouvé vachement plus belle que moi !

– Et puis, entre nous, tu serais beaucoup plus banale sans

– Et t’aimerais pas ça, être banale, hein Marianne »

Leurs voix se confondaient. Pourquoi cette petite musique que j’avais entendue mille fois devenait soudain un acouphène, une nuisance? J’y repensais et de plus en plus montait en moi un sentiment étrange, un mélange de tristesse et d’agacement qui se transformait en une boule d’énergie compacte, en intime conviction.

Un grand vacarme m’éjecta de mes pensées. Quelque chose était violemment tombé au dehors, de l’autre côté de la maison. Je n’avais rien rentré, le vieux mobilier de jardin, que l’on laissait souffrir au gré du temps, avait ce soir payé. Sortie de ma torpeur, je gravis les quelques marches jusqu’à la chambre à coucher, décidée à m’éloigner toujours plus de ce tourment.

J’entrais dans la salle de bains et allumais seulement la lumière du miroir. Dans la pénombre, les contours de ma silhouette et de mon visage semblaient floutés, ne ressortaient que mes aspérités, les reliefs de ma personne. Je me jaugeais un long moment, sans complaisance. Ce nez. Long, légèrement busqué, au dessin extrêmement prononcé, ce nez dont la pointe luisait à cause de l’éclairage qui, sur elle, tombait. Ce nez à cause duquel, gamine, j’avais raté quelques baisers, la tête bizarrement penchée, ce nez souvent prétexte à caricature, ce nez hérité de mon père, ce nez comme une signature familiale, ce nez… A la naissance de chacun des enfants, je me rappelais ce bref moment : un mouvement de tout mon corps, comment le nourrisson à peine expulsé, je me tordais dans un ultime effort, pourtant épuisée, pour constater s’il en avait hérité. Mes yeux bleus délavés, oui deux fois. Mon nez jamais. J’avais surtout été soulagée pour ma fille. Puis je m’en étais voulu d’avoir été soulagée. Puis j’avais tout oublié.

Le vent soufflait toujours plus fort. Je fixais mon reflet. Les heures s’étaient arrêtées pour que la nuit dure le temps nécessaire à ma lente introspection. Pourquoi avais-je feint d’ignorer ce sentiment ? Je ne pouvais plus penser  à quoi que ce soit d’autre. Il me semblait désormais évident que j’avais oublié de me regarder, de me considérer, de m’interroger sur ce nez. Ce nez qui faisait tellement parler mon entourage, ce nez qui me résumait à leurs yeux et dont j’imaginais qu’il ne m’appartenait pas, qu’il était différent de moi. L’aimais-je ? Avais-je sciemment fait semblant de croire qu’il n’était pas vraiment mien ? C’était un héritage mais en voulais-je vraiment ? Ne devais-je pas finalement finir par faire un choix à son sujet ? Ce nez, était-il moi ou pas ? Il fallait que je tranche. Que je le coupe, que j’en sois fière, qu’il me signe ou que je le saigne.

Le lendemain, il fait beau, tout est encore humide, l’orage de la veille a laissé ses empreintes sur la nature un peu meurtrie mais le soleil et le ciel apaisés donnent à tout envie de reparaître. Je boiss tranquillement mon café à la table de la cuisine et puis sur mon calepin que j’ai posé à côté, j’écris soudain : en rentrant, appeler le chirurgien.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

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