Ils m’ont menti

Ils m’ont menti.

Je crois que j’ai toujours su qu’ils me mentaient. J’ai juste préféré faire semblant, donner le change. C’était finalement plus confortable de prétendre être celui qui ne se doute de rien. Et puis, si j’avais osé une remarque, elle, elle m’aurait sans doute traité de paranoïaque, en me regardant de travers, de son air souvent fâché. « T’es complètement parano, mon pauvre Max », haussant les épaules, secouant ostensiblement la tête jusqu’à la détourner, elle aurait fini par pousser un long soupir, lasse.

Notre histoire était classique. Je la connaissais depuis le collège, nous étions ensemble depuis le lycée, je l’avais épousée juste avant qu’elle n’arrête son mastère de lettres. Elle avait fait autre chose, j’avais trouvé un bon travail dans un grand bureau. Nous avions habité Paris puis déménagé pour nous acheter une jolie maison, une voiture, nous avions commencé à nous offrir de belles vacances, nous avions fait deux enfants, nous étions bien. Bien sûr, notre amour s’était transformé, comme nos silhouettes et nos désirs mais j’avais vu chez tant d’autres les mêmes changements s’opérer que je ne m’en étais jamais inquiété.

Bien sûr, les premières années, les enfants l’avaient beaucoup occupée tandis que je grimpais les échelons comme les étages du grand bureau de la société dans la tour de verre. Puis, évidemment, elle s’était ennuyée, avait cherché à retravailler. Je lui avais dit que ce n’était pas la peine, elle avait insisté, nous nous étions un peu disputés et puis finalement, elle n’avait rien trouvé. C’est là que la colère s’était mise à sourdre en elle et que le regard qu’elle posait sur moi, sur nous, avait commencé à changer. Mais je ne voulus pas m’en apercevoir, je crois.

Et puis, un peu après, il était arrivé. Elle voulait prendre des cours de piano pour faire enfin usage de celui qui encombrait notre salon depuis l’emménagement et n’avait suscité que brièvement l’intérêt des enfants. Je l’avais encouragée, elle traversait une mauvaise passe, cela lui ferait du bien.

Elle avait tout de suite adoré ça. Je rentrais le soir et l’entendais depuis l’entrée, gaie, virevoltante, raconté au téléphone à ses amies ses progrès, comme c’était joyeux et délicieux d’enchaîner toutes ces notes sur le clavier. Elle allait beaucoup mieux. Quand elle jouait ou mimait la musique, il n’y avait plus de colère au fond de ses beaux yeux noirs et c’était un indice que moi, j’ai encore une fois refusé de voir.

Rapidement, le piano devint une obsession. En jouer d’abord et puis assister à des récitals. Je la quittais le matin, encore emmitouflée dans sa robe de chambre, assise sur le tabouret face aux touches noires et blanches, concentrée, son thé fumant posé à côté, absorbée, captivée, déjà absente et je lui réclamais un baiser. Du bout des lèvres, elle me saluait avant de replonger. Le soir, soit elle lisait des partitions en préparant le dîner, soit je retrouvais sur le lit de notre chambre des habits jetés en vrac. Ceux des tenues qu’elle avait successivement essayées avant de se décider et de partir à un concert. J’étais heureux pour elle car depuis longtemps, je ne l’avais vue aussi vivante, aussi vibrante. Je n’osais rien dire, j’y pensais parfois pendant ses absences, seul devant la télé, mais lorsqu’elle revenait de ses soirées, nous faisions souvent l’amour comme aux premiers temps. Là aussi, j’aurais dû m’interroger, j’ai préféré bêtement en profiter.

« Tu sais, Max, je ne sais pas jouer devant ceux que j’aime. Ta présence est une ombre au dessus de mes doigts lorsque je suis sur scène. Je tremble quand vous êtes là, les enfants et toi. Ca va te paraître bizarre mon Max, je sais, mais pour être meilleure, j’ai besoin que dans la salle, personne ne m’aime ».

Depuis qu’elle jouait, quand elle me parlait dans l’obscurité de notre chambre, c’était pour me dire des choses bizarres comme celle-là.

Pourtant, ce soir, les enfants et moi avons décidé d’aller l’applaudir. Elle l’ignore. Elle participe à une représentation de grande envergure, même si cela ne fait que trois ans qu’elle joue. Elle m’a expliquée comment cela était arrivé la veille d’un jour où je rendais un gros dossier. Je crois que je n’ai pas bien écouté. Il n’empêche que nous sommes un peu fiers d’elle.

D’ailleurs, j’ai failli lui proposer de l’accompagner car hier, sa voiture est tombée en panne. Mais avant que je ne me décide à gâcher la surprise, elle a surgi ce matin de la salle de bains en s’écriant que tout était arrangé, qu’un autre concertiste pourrait venir la chercher et la ramener. Secrètement, nous sommes tous restés sur le programme que nous avions imaginé.

Quand nous sommes arrivés à la salle de concert, je l’ai croisé, lui et j’ai senti confusément sa gêne. Il a gratté doucement le sommet des crânes de chacun des enfants, comme on caresse un chien entre les oreilles puis m’a souri machinalement.

« Vous êtes là, Max ! C’est formidable, elle sait, elle ne sait pas ?

Il souriait mais bizarrement, la bouche tordue. Que faisait-il là ? Il ne venait plus lui donner des cours depuis un petit moment.

– Elle ne sait pas, c’est une surprise, elle n’aime pas ça, les surprises, mais une occasion pareille, ça ne se rate pas.

-Oui, je comprends »

Il a filé.

J’ai installé les enfants au troisième rang. Nous étions très en avance. La salle était quasi vide. Ce type était étrange mais j’avais toujours mis ça sur le compte du fait qu’il est un peu artiste et de la pire espèce, un artiste raté. Mais ce soir, quelque chose m’a sommé de me réveiller.

J’ai demandé à une voisine de rangée de surveiller un instant les enfants et j’ai rejoint les coulisses, soi-disant pour aller encourager ma femme.

C’était minuscule et facile à trouver.

Là, derrière une porte, j’ai entendu leurs voix puis le bruit ridicule d’un long baiser mouillé. Je suis resté quelques secondes interdit. Je me suis dit, bien sûr, ils m’ont menti. J’ai eu un haut-le-cœur et je suis parti.

Immédiatement, j’ai décidé qu’il valait mieux continuer de faire comme si.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

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