Intime conviction (2)

Héloïse

Quand Maman nous a annoncé qu’elle avait pris la décision de se faire opérer, nous avons d’abord pensé qu’elle plaisantait.

Je me souviens très précisément de la scène. Nous étions dans la cuisine, elle préparait le dîner, Joachim faisait ses devoirs, Papa avait ouvert la porte du frigo et cherchait un truc à grignoter, j’étais accoudée au bar à scroller mon fil Instagram. Elle s’était tournée vers nous, une cuiller en bois à la main et avait déclaré qu’elle avait décidé de se faire raccourcir le nez. Joachim avait levé son stylo et planté ses yeux écarquillés dans les siens et Papa était resté bloqué devant la porte béante.  Il y avait eu un silence. Puis Papa s’était approché d’elle, avait subtilisé la cuiller en bois et, en la pointant vers son nez, s’était écrié: abracadabra ! Joachim avait ri, soulagé. Maman avait haussé les épaules, rattrapé la cuiller puis s’était retournée vers la cocotte posée sur le feu. J’avais alors pressenti que c’était sérieux.

Pendant des jours, nous n’en avions pas reparlé. Ses mots flottaient dans l’air, je les entendais de nouveau quand j’apercevais son profil et tout son corps penché vers le miroir, le matin en passant devant la salle de bains entrouverte. Elle se préparait après nous et souvent je saisissais cet instant où elle faisait glisser le gros pinceau, plein de poudre, d’un geste délicat sur les contours de son visage. Je les réentendais le soir, au moment du dîner, quand elle s’asseyait à côté de moi et qu’elle souriait distraitement aux blagues de Joachim et de Papa. Je les entendis encore une fois vraiment quand elle employa un jour au cours d’une conversation téléphonique avec une amie,  peu de temps après, le terme chirurgical : rhinoplastie.  Je crois que ce fut là que vraiment, je compris.

Faire raccourcir son nez. Maman était Pinocchio. Une rhinoplastie. Maman était un corps endormi sur une table d’opération.

J’avais les yeux bleus délavés de Maman et le nez légèrement en trompette de Papa. J’avais toujours trouvé Maman très belle, même avec son nez singulier. J’envisageais avec difficulté que Maman puisse changer, même à seize ans, je ne voulais pas d’une autre maman. Sa transformation était inconcevable, j’étais persuadée que nous n’allions plus la reconnaître. J’étais en colère contre elle, elle qui nous répétait à ma sœur aînée et moi depuis l’enfance de nous aimer comme nous étions. Elle trahissait de son propre fait les principes qu’elle avait si ardemment défendus. Je ne disais rien, je taisais l’incompréhension, le dépit qui montait en moi et formait une boule au fond de ma gorge, tandis que chaque jour nous rapprochait de l’opération.

La veille de la date fatidique, je rentrais du lycée et je la trouvais alanguie sur le canapé, les yeux mi-clos, les bras repliés au-dessus de la tête. Elle s’était assoupie. Sans réfléchir, je laissais tomber mon sac à dos, me débarrassais de ma veste en jean et de mes baskets. Je la voyais à travers la porte vitrée du salon, qui était fermée. Avec toute la délicatesse possible, j’appuyais sur la poignée, je pinçais les lèvres, plissais les yeux dans une tentative absurde de l’empêcher de grincer trop fort, de peur de la réveiller. J’avançais doucement vers elle, observant sa silhouette étendue, son visage caressé par les rayons du soleil qui perçaient à travers les rideaux. Elle ronflait légèrement. Son torse se soulevait un peu à chaque respiration, ses narines expulsaient l’air dans une vibration sonore. Je m’approchais de plus en plus près, jusqu’à venir m’agenouiller à ses côtés. Je la regardais quelques secondes, j’observais le grain de sa peau, ses bras, ses mains, ses bracelets, ses doigts, ses bagues pour revenir à son visage, encadré par sa chevelure châtain, son nez. Elle était si paisible, si belle ma mère… Mes larmes se mirent à couler. D’abord, doucement, des perles rondes glissant le long de mes joues, puis plus fort. Je fus secouée par un premier spasme comme une vague, qui me propulsa encore plus près d’elle. J’enfouis ma tête dans son cou. Alors que je sanglotais, rompant le calme dans lequel elle s’était réfugiée, je sentis ses bras m’enserrer, sa respiration changer et quelques instants plus tard, nous pleurions de concert l’une contre l’autre, mère et fille réunies dans une étreinte d’une tristesse infinie.

Le lendemain matin, avant que je ne parte en cours, elle était en route pour la clinique.

Le Docteur Hermann

Cette femme allongée sur la table d’opération est la huitième que j’opère cette semaine. C’est un corps allongé, inerte, à la merci des pratiques de la médecine. Elle, comme toutes les autres, a voulu être là, accepté d’être l’objet de méthodes barbares pour satisfaire le goût de son apparence. Elle et toutes les autres, je les méprise profondément.

Pourtant, je sais être disert, j’aime même leurs yeux brillants quand, en rendez-vous préparatoire, je partage les simulations modifiant la morphologie de leur pyramide nasale. Je jubile devant leurs mimiques extatiques. Leurs faciès déséquilibrés, disgracieux se transforment quand opère la magie du logiciel, face à moi leurs sourires se tordent en  rictus et elles se vautrent dans le fantasme d’une joliesse toujours rêvée. Elles choisissent d’ignorer qu’il y aura les mèches, le pansement et l’attelle, les bandelettes adhésives, l’œdème et la gêne respiratoire. Leur beauté n’a d’autre prix que celui fixé par mes honoraires.

Je ne sais même plus comment elle s’appelle. Je me mets au travail, j’exécute les gestes précis mécaniquement, je n’ai même plus besoin d’y songer maintenant.

Demain, je pars en vacances, loin, très loin, dans un club où je retrouverai sans doute beaucoup de mes pairs. Nous jouerons au golf, nous ferons du jet ski, nous baiserons quelques corps élastiques qui n’attendent que cela. Nous prendrons du bon temps pour mieux revenir charcuter d’autres bouts de viande, surtout ces femmes entre deux âges, ces précieuses ridicules qui espèrent retrouver le plaisir, jouir d’elles-mêmes un peu plus longtemps grâce à un autre nez, de nouveaux seins ou des lèvres repulpées. Elles me dégoûtent.

D’abord, j’affine la pointe du nez en retirant le bord supérieur des cartilages puis j’opère un recul et une remontée en diminuant la projection de la cloison nasale, enfin vient le moment de l’ablation de la bosse, suivie d’un rétrécissement de la racine du nez, ce qui m’amuse encore un peu mais à peine, franchement. Je préfère encore refaire des poitrines, je crois.

Tout est parfait, c’est du beau boulot, comme d’habitude, propre, impeccable. Je fais signe à l’équipe que ma part du travail est terminé. Quelques instants plus tard, le corps endormi est transbahuté sur le brancard. Pauvre chose qui sera si contente et croira que c’est le début d’une nouvelle vie. Pauvre idiote au porte-feuilles bien garni.

J’ai encore deux opérations à pratiquer aujourd’hui.

Marianne

Ils avaient dit que je n’aurais pas mal. Je n’avais pas mal mais j’étais terrifiée. Je me souviens maintenant m’être réveillée très brutalement : je ne pouvais pas respirer par le nez, encombré par les mèches qu’ils y avaient fourrées, ni rien voir puisque des compresses recouvraient mes yeux. Quelques interminables secondes, j’ai cru étouffer, je me suis mise à prendre d’énormes bouffées d’air par la bouche.

A ce moment, une infirmière est entrée dans la chambre. J’ai perçu une silhouette derrière les compresses, entendu le bruit de ses sabots sur le linoléum.

« Calmez-vous, tout va bien, vous croyez que vous ne pouvez pas respirer c’est normal mais vous y arrivez, votre corps le fait pour vous, regardez, sentez…»

Elle, elle était habituée. Elle a posé une main sur mon avant-bras, en signe d’apaisement. C’était doux et réconfortant.

J’ai commencé à me calmer et réaliser comme mon corps tout entier était tendu à cause de la panique. Six heures durant, j’ai eu l’impression d’être un légume, je bougeais à peine, je me sentais trop faible et c’était risqué.

Mon humeur changeait d’une minute à l’autre. J’étais tranquille quelques instants puis l’angoisse me paralysait, je tanguais d’un état à l’autre, j’avais envie de vomir.

L’infirmière disait que c’était l’effet de l’anesthésie et avait promis, pour le soir, un calmant. Je voulais ôter les compresses, les mèches mais elle demandait d’attendre le passage du docteur. A la nuit tombée, un interne, qui aurait pu être mon fils, est venu s’en charger, le docteur était occupé.

Quand j’ai vu enfin clair, je me suis pressée de rallumer mon portable. Huit messages. J’avais dit que je préférais donner des nouvelles, que je ne voulais personne à mon chevet d’hôpital. La voix de mon mari et de Joachim sur mon répondeur, des textos des filles. Deux amies, mes parents. Je me mis à pleurer. Je croyais que ça allait être simple, bénin, qu’une fois ma décision prise avec une forme d’assurance absolue, je ne douterais plus de rien. Je l’avais vraiment pensé. C’était ce que je désirais profondément, alors comment pouvait-il en être autrement ? Je me réveillais heurtée, triturée, traumatisée. Quelque chose avait dû mal se passer.

Mon mari est venu me chercher le lendemain matin. Sur le seuil de la chambre, j’ai senti son regard circonspect se poser sur moi, il s’est avancé pourtant, voulait m’embrasser mais le plâtre l’impressionnait, l’en empêchait.

« Tout le monde t’attend à la maison, les filles préparent un brunch et tes parents arrivent dans une heure, il ne faut pas traîner.

– Ils ne vont pas être déçus, j’ai marmonné avec un sourire piteux

Et si moi, dans quelques jours, quand on retirerait le plâtre, j’étais déçue ? Mon portable a vibré, en l’attrapant au fond de mon sac, j’ai vu sur le fond d’écran la photo de nous tous à la plage cet été que j’avais choisi d’y afficher. J’ai distingué mon nez, mon ancien nez, celui que j’avais fait raboter sans pitié. J’ai eu envie de me remettre à pleurer mais devant mon mari, je n’acceptais pas de me laisser aller. Nous avons quitté la clinique et la vie d’une autre a débuté.

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Auteur : Lzarama

J'aime la mode, les bons restos, les chats mais ici je n'en parlerai pas. Enfin, je crois.

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