De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

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La Poudre (à mes oreilles)

La Poudre est un bien joli nom pour une émission. C’est celui du podcast de Lauren Bastide que j’ai commencé à écouter parce qu’elle recevait Juliette Armanet.

Juliette Armanet a écrit ce qui est pour moi, après une écoute intensive et appliquée de son premier album Petite Amie, le plus beau titre français du moment, une chanson d’amour élégante, sensuelle et raffinée : Alexandre…

Mais revenons-en à la Poudre. Après avoir entendu l’entretien de Juliette Armanet par Lauren Bastide et malgré les quelques fois où j’avais pu tiquer, j’ai décidé, à la faveur de mes longs trajets quotidiens, de poursuivre mon écoute.

Ce matin, c’était au tour d’Héléna Noguerra. Une figure publique iconoclaste. Une femme aux talents multiples. Une carrière riche et variée : auteure, actrice, chanteuse, mannequin, cinéaste…

Pourtant, ce numéro, je n’ai pu l’écouter jusqu’au bout. Ces portes ouvertes qu’on enfonce sous couvert de féminisme m’ont insupportée. J’ai trouvé ça lourdaud, poussif, caricatural. J’avais envie d’apprécier, je n’y suis pas arrivée.

J’ai tenu, tenu et puis à un moment, elles m’ont tout à fait perdue. Héléna évoque l(s)a beauté du Diable qui se flétrit et fait ce terrible constat : tout le monde est plus beau à vingt-cinq ans qu’à cinquante, hommes et femmes confondues. Claudia Cardinale comme Jean-Paul Belmondo. Vlan, prends ta leçon de féminisme, toi petit auditeur, petite auditrice. Merci. Je n’ai peut-être jamais été suffisamment belle pour avoir conscience de mon propre aspect défraîchi et finalement, quand je l’écoute, je me dis tant mieux. Les rides sont moins attractives qu’un ovale rebondi ? Merci. Je n’envisage pas la beauté comme un atout tamponné d’une date de péremption. Cette beauté-là ne m’intéresse pas. Je la nie peut-être parce que je ne l’ai jamais possédée, oui. Et si cela m’arrange d’éviter de trop penser aux marques que le temps laisse et laissera sur moi, je persiste et je signe, cette beauté, pour moi, n’est pas la vraie. Selon moi, la beauté est impalpable, elle n’existe que dans l’oeil de celui qui la regarde. La beauté est chimique. Là où je suis d’accord avec Héléna, c’est que toujours elle ne dure pas. J’ai aimé et je trouvais très beau. Je n’aimais plus, il n’avait plus d’intérêt. La beauté se niche dans un instant sublime, dans un regard que l’on porte ou qui s’échange. La beauté s’associe à un émoi, la beauté fait tressaillir, vibrer, trembler, remue quelque chose là, tapi au fond de soi. La beauté n’existe que si on le veut bien, si l’on a envie de se laisser emporter, d’aimer.

Il ne faut pas tout confondre. Oui, la beauté est un idéal esthétique. Oui, les diktats de la société font que personne n’échappe à la pression du plaire. Mais la beauté, la vraie, ça doit être plus que de cocher les cases d’une grille d’évaluation : peau de bébé, check, no cellulite, check, bouche pulpeuse, check, yeux en amande, check, jambes de 2 mètres, check. De La Poudre (aux yeux) mais certainement pas de la beauté. La beauté, c’est beaucoup plus que cela, tu ne penses pas ?

Je crois que je vais me trouver un nouveau podcast à écouter.

Intime Conviction (4)

« J’avais huit ou neuf ans à l’époque. Je n’arrive plus à me souvenir quelle année c’était précisément. Il faut dire que tous les étés de mon enfance se sont passés au même endroit, dans cette belle et grande maison de vacances à laquelle la famille tenait tant.

D’un juillet-août à l’autre, les variations s’illustraient davantage à travers les micro événements qui émaillaient le déroulé des vacances que par une vulgaire question calendaire.

Il y avait l’année où ma cousine Laure s’était cassée le bras en tombant de vélo, celle où sous les vivats de Maman postée sur la plage, j’avais nagé un 200 mètres en mer, celle où mon grand-père avait fait brûler la viande du barbecue et le barbecue, celle où Brigitte avait eu l’idée fameuse d’acheter un pédalo, celle où l’on avait dîné sur la terrasse du bas puis la suivante où l’on s’était dit finalement que c’était une très mauvaise idée un soir où le vent avait tout emporté. L’année où il y avait eu ou trop de moustiques ou trop de méduses, une série de terribles orages et des tempêtes de sable. Toutes celles où, courant août, nous les enfants, on s’allongeait têtes bêches sur l’herbe, les bras en croix derrière la tête et l’on passait une bonne partie de la nuit à contempler les étoiles filantes en égrenant des vœux tout bas. L’année où devant le portail, j’avais fini par échanger un premier baiser tandis que Laure et son petit frère m’épiaient depuis leur chambre dont ils n’avaient pas fermé les volets exprès, celle où après une violente dispute avec mes parents, je m’étais échappée, j’étais sortie danser et j’avais oublié l’heure à laquelle il eût été raisonnable de rentrer.

Dans cette maison, chaque été, les conversations étaient aussi toujours un peu les mêmes : est-ce que le rosé est assez frais ? Qui serait partant pour une pétanque ? Il y a des méduses aujourd’hui, tu crois ? Et le vent, il est comment ? Va ranger les bouées ! Il faut racheter des glaces à l’eau pour les enfants. Où sont mes lunettes de soleil ? Ah… Et la crème ?… Encore des tomates ! Minuit ! Non, allez 1 heure s’il-te-plaît… Minuit et demi et c’est mon dernier mot ! On s’ennuie ici, je veux rentrer à Paris ! Non, je ne peux pas croire que les vacances sont déjà finies.

Quand j’essaie de me rappeler le moment précis dont j’aimerais vous parler, l’évocation de tous ces souvenirs semble constituer un passage obligé. Il faut que se déverse tout ce flot d’images, de bruits, d’odeurs pour que je puisse accéder à ce qui se cache en dessous. Tout est trop fort, c’est la vie dans un état insouciant, du plaisir pur, de la légèreté, le déni du moindre problème. Nous sommes plus ou moins jeunes, plus ou moins heureux le reste de l’année mais dans cette maison, nos soucis s’envolent à mesure que nos peaux brunissent.

Je vois encore ma mère se redressant sur sa serviette et plaçant la main en visière au-dessus de ses yeux pour distinguer ma petite silhouette au bord de l’eau, entrain de jouer avec une pelle et un râteau, ma grand-mère qui tranche de gros oignons rouges et le bruit sec de la lame du couteau qui entame le bois de la planche à découper. Je me souviens des après-midis où il fait trop chaud pour sortir et du ventilateur resté allumé pour brasser l’air brûlant. La télé montre les cyclistes en nage sur les routes du Tour de France tandis que sur le front de mon grand-père assoupi devant le poste, dégoulinent de grosses gouttes de sueur. Je sens encore l’odeur de l’après-soleil dont Laure s’enduit chaque soir religieusement quand elle sort de la douche. Les images, les bruits, les parfums, ils sont innombrables et se superposent pour former le plus merveilleux des collages, celui d’une enfance choyée, heureuse, protégée, la mienne.

Et ces nombreux souvenirs me permettent aussi de ne pas penser en premier à cet épisode, ce fameux été, celui où j’ai huit ou neuf ans, donc. Moi qui me rappelle de tant de choses superficielles comme la marque des céréales qu’achetait pour nous ma grand-mère ou de la casquette en coton à carreaux bleu et vert que portait souvent mon grand-père, ma mémoire me joue des tours quant à ces vacances-là et certains détails majeurs m’échappent. Etait-ce juillet ou août ? Laure, son petit frère et ma tante Brigitte nous avaient-ils déjà rejoints ? Je ne sais plus, je ne sais pas.

Les adultes m’ont envoyé me coucher après un long dîner qu’ils ont bien arrosé. Mon père est arrivé ce soir pour passer deux semaines avec nous. Il est blanc, nous sommes déjà bronzés et il n’a pas encore les traits détendus de celui qui a rangé ses problèmes au coffre et en a jeté la clef. Il lui faudra deux ou trois jours. Ma mère le regarde à plusieurs reprises au cours du repas et lui adresse des petits sourires crispés, elle pose sa main sur la sienne discrètement mais il est encore ailleurs, loin, à Paris malgré tous les kilomètres qu’il a parcourus. Grand-père pose plein de questions sur son travail à Papa. J’ai quitté la table il y a longtemps, bien avant qu’ils n’aillent chercher les digestifs mais plutôt que de rester dans la chambre où j’étouffe, je suis venue m’allonger sans bruit sur l’un des transats de la terrasse du haut, là où je peux les entendre parfaitement sans qu’eux ne devinent que je suis là. J’ai dû parcourir sur la pointe de mes pieds nus la distance qui sépare ma chambre de la terrasse mais de ça non plus je ne me souviens pas. Il faut dire que seule me préoccupe cette envie : profiter du clair de lune et m’assoupir en écoutant distraitement les grands. Comment ai-je eu cette idée ? Quel esprit malin me l’a soufflée ? Je suis à l’époque une enfant docile, calme, sans originalité.

Je crois que j’étais vraiment toute prête de m’endormir, dans cet état second agréable et vertigineux où la conscience bascule, juste avant que le corps ne convulse une bref seconde comme pour mieux s’abandonner. Oui, maintenant que je cherche à me rappeler précisément cette soirée, les impressions deviennent plus nettes.

Et mon grand-père prononce mon prénom. Trois fois de suite. Marianne, Marianne, Marianne. Il le répète et en guise de réponse, ma grand-mère marmonne le sien. La voix de ma mère s’élève: elle dit Marianne à son tour et d’autres choses que je comprends mal. Mais ils ne m’appellent pas, ils m’évoquent. De la torpeur dont ils m’extraient, je le sais immédiatement. Je me souviens maintenant des battements de mon cœur s’accélérant. Je crois que je n’ai jamais entendu personne parler de moi. A huit ou neuf ans, je suis surprise de pouvoir être le sujet d’une conversation d’adultes. Presque folle de joie. Après l’excitation, vient la peur qu’ils ne me découvrent, alors je me recroqueville en boule sur le transat, puis la fierté d’être au cœur de leurs préoccupations. Moi, Marianne, les grands, mes parents, parlent de moi quand je ne suis pas là. Wouah.

Puis, la conversation n’est plus légère, je sens vaguement la tension monter. Mon grand-père parle avec colère des fils du voisin qui se moquent beaucoup de moi, sale sorcière, corne de rhinocéros, Pinocchio, face de youpin… Youpin ? Je ne sais pas ce que cela veut dire mais quand grand-père prononce ce mot, soudain ils se taisent. J’entends le bruit d’une chaise que l’on tire, Papa souhaiter bonne nuit à tout le monde et s’en aller. Il passe devant moi sans me distinguer à travers l’obscurité. Je retiens ma respiration et enfouit ma tête au creux de mes bras.

Voilà, cette nuit-là, j’ai compris que si, en fait, j’étais originale et que ma première singularité, en plus, je la portais sur mon visage ».

Marianne n’a plus rien à dire et un silence de plomb envahit le cabinet. Elle qui fixait ses mains depuis tout à l’heure, lève enfin les yeux vers le Dr Hermann. Elle pense qu’il n’était sans doute pas la meilleure personne à laquelle raconter cette histoire.

Living ULTRALIFE

Je ne suis pas une fan girl. Mais quand j’aime, c’est pour de vrai.

En 2015, j’ai découvert Oh Wonder. Je ne sais plus comment, sans doute en lisant une critique dans l’une des bibles du bon bobo, Télérama, je crois. Une jolie chronique, les portraits bien croqués d’un duo enchanté, la promesse d’une pop stylée : il ne m’en fallait pas davantage pour avoir envie de succomber.

Du miel, du sirop, de la douceur soit mais aussi suffisamment de caractère. Je crois avoir commencé à me délecter de leurs sons avec Livewire :

Et puis il y a eu Drive, Lose it, Without You (leur plus gros hit à ce jour sans doute ?), White Blood… J’ai aimé les voix en choeur, les mélodies, le charisme évident – le minois à la Hepburn de Joséphine, la carrure de super héros d’Anthony…- et leur manière de raconter leur musique.

Pour le premier album, ils ont commencé à enregistrer et diffuser, sans encore de label, un titre par mois dès septembre 2014, formant un album complet un an plus tard. Stratégie marketing ou démarche artistique ? Peut-être un peu des deux ? Les sites musicaux où l’on parle d’eux ne me le disent pas. En tout cas, ce choix s’est avéré payant, le buzz enflant sûrement autour de leurs compositions.

Un brin soporifique pour certains, follement romantique pour d’autres, il n’empêche qu’avec douze titres, ils ont réussi à tourner autour du monde, à vivre leur révolution en à peine deux ans.

Fin mars, nouveau cycle, ils annoncent un deuxième album et commencent à en partager de premiers extraits. C’est un peu moins sirupeux dans l’ensemble mais ma préférence parmi les trois titres aujourd’hui disponibles va à celui qui m’émeut, me touche, fait vibrer quelque chose là, au fond, tu vois… il est l’un de ces genres de chansons à cause desquels je ne pourrais me passer de musique, parce qu’elles rendent un peu rêveur et mélancolique, qu’elles transportent, qu’elles effacent tout le reste… même si c’est seulement pour 4 minutes 54 secondes.

Leur nouvel album s’appelle ULTRALIFE et je crois qu’ils n’ont pas fini de me plaire, eux, leur petite musique et l’histoire qu’ils tissent autour…

Je ne suis pas une fan girl mais j’aime vraiment Oh Wonder.