Aujourd’hui…

Aujourd’hui, j’ai reçu un petit paquet.

Ce n’est pas un joli mot « paquet », ça m’évoque quelque chose de lourd, d’encombrant, d’un peu disgracieux. Et puis, pour être exacte, je ne l’ai pas vraiment reçu aujourd’hui. Il était déjà dans la boîte aux lettres hier, c’est seulement que le courrier n’avait pas été relevé.

Donc, je recommence. Aujourd’hui, j’ai trouvé et ouvert un précieux petit colis.

La vie est faite de grands chambardements parfois et, plus souvent, de toutes petites choses, d’une somme infinie de gestes discrets et silencieux, tel le mouvement souple d’une main qui dessine au stylo bille les lettres d’un prénom sur le recto d’une enveloppe.

Cela peut sembler presque rien mais, ce matin, l’idée même de ce geste fait pour moi, m’a émue. D’aucuns diraient que je suis trop sensible, sans doute à raison. Mais bon.

Recevoir cet envoi – un livre et un disque et une carte avec un petit mot tendre – m’a fait l’effet  d’une flèche fichée en plein coeur. J’ai imaginé ce livre choisi à bon escient, en écho à des conversations passées, cet album saisi sur l’étal d’un disquaire avec le souhait qu’il me plaise, les mots rédigés avec délicatesse sur un petit carton rose puis ce même petit carton glissé dans son enveloppe bleue.

L’existence recèle parfois des trésors de douceurs et ce matin j’en ai déniché un dans la boîte aux lettres.

 

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Ils m’ont menti

Ils m’ont menti.

Je crois que j’ai toujours su qu’ils me mentaient. J’ai juste préféré faire semblant, donner le change. C’était finalement plus confortable de prétendre être celui qui ne se doute de rien. Et puis, si j’avais osé une remarque, elle, elle m’aurait sans doute traité de paranoïaque, en me regardant de travers, de son air souvent fâché. « T’es complètement parano, mon pauvre Max », haussant les épaules, secouant ostensiblement la tête jusqu’à la détourner, elle aurait fini par pousser un long soupir, lasse.

Notre histoire était classique. Je la connaissais depuis le collège, nous étions ensemble depuis le lycée, je l’avais épousée juste avant qu’elle n’arrête son mastère de lettres. Elle avait fait autre chose, j’avais trouvé un bon travail dans un grand bureau. Nous avions habité Paris puis déménagé pour nous acheter une jolie maison, une voiture, nous avions commencé à nous offrir de belles vacances, nous avions fait deux enfants, nous étions bien. Bien sûr, notre amour s’était transformé, comme nos silhouettes et nos désirs mais j’avais vu chez tant d’autres les mêmes changements s’opérer que je ne m’en étais jamais inquiété.

Bien sûr, les premières années, les enfants l’avaient beaucoup occupée tandis que je grimpais les échelons comme les étages du grand bureau de la société dans la tour de verre. Puis, évidemment, elle s’était ennuyée, avait cherché à retravailler. Je lui avais dit que ce n’était pas la peine, elle avait insisté, nous nous étions un peu disputés et puis finalement, elle n’avait rien trouvé. C’est là que la colère s’était mise à sourdre en elle et que le regard qu’elle posait sur moi, sur nous, avait commencé à changer. Mais je ne voulus pas m’en apercevoir, je crois.

Et puis, un peu après, il était arrivé. Elle voulait prendre des cours de piano pour faire enfin usage de celui qui encombrait notre salon depuis l’emménagement et n’avait suscité que brièvement l’intérêt des enfants. Je l’avais encouragée, elle traversait une mauvaise passe, cela lui ferait du bien.

Elle avait tout de suite adoré ça. Je rentrais le soir et l’entendais depuis l’entrée, gaie, virevoltante, raconté au téléphone à ses amies ses progrès, comme c’était joyeux et délicieux d’enchaîner toutes ces notes sur le clavier. Elle allait beaucoup mieux. Quand elle jouait ou mimait la musique, il n’y avait plus de colère au fond de ses beaux yeux noirs et c’était un indice que moi, j’ai encore une fois refusé de voir.

Rapidement, le piano devint une obsession. En jouer d’abord et puis assister à des récitals. Je la quittais le matin, encore emmitouflée dans sa robe de chambre, assise sur le tabouret face aux touches noires et blanches, concentrée, son thé fumant posé à côté, absorbée, captivée, déjà absente et je lui réclamais un baiser. Du bout des lèvres, elle me saluait avant de replonger. Le soir, soit elle lisait des partitions en préparant le dîner, soit je retrouvais sur le lit de notre chambre des habits jetés en vrac. Ceux des tenues qu’elle avait successivement essayées avant de se décider et de partir à un concert. J’étais heureux pour elle car depuis longtemps, je ne l’avais vue aussi vivante, aussi vibrante. Je n’osais rien dire, j’y pensais parfois pendant ses absences, seul devant la télé, mais lorsqu’elle revenait de ses soirées, nous faisions souvent l’amour comme aux premiers temps. Là aussi, j’aurais dû m’interroger, j’ai préféré bêtement en profiter.

« Tu sais, Max, je ne sais pas jouer devant ceux que j’aime. Ta présence est une ombre au dessus de mes doigts lorsque je suis sur scène. Je tremble quand vous êtes là, les enfants et toi. Ca va te paraître bizarre mon Max, je sais, mais pour être meilleure, j’ai besoin que dans la salle, personne ne m’aime ».

Depuis qu’elle jouait, quand elle me parlait dans l’obscurité de notre chambre, c’était pour me dire des choses bizarres comme celle-là.

Pourtant, ce soir, les enfants et moi avons décidé d’aller l’applaudir. Elle l’ignore. Elle participe à une représentation de grande envergure, même si cela ne fait que trois ans qu’elle joue. Elle m’a expliquée comment cela était arrivé la veille d’un jour où je rendais un gros dossier. Je crois que je n’ai pas bien écouté. Il n’empêche que nous sommes un peu fiers d’elle.

D’ailleurs, j’ai failli lui proposer de l’accompagner car hier, sa voiture est tombée en panne. Mais avant que je ne me décide à gâcher la surprise, elle a surgi ce matin de la salle de bains en s’écriant que tout était arrangé, qu’un autre concertiste pourrait venir la chercher et la ramener. Secrètement, nous sommes tous restés sur le programme que nous avions imaginé.

Quand nous sommes arrivés à la salle de concert, je l’ai croisé, lui et j’ai senti confusément sa gêne. Il a gratté doucement le sommet des crânes de chacun des enfants, comme on caresse un chien entre les oreilles puis m’a souri machinalement.

« Vous êtes là, Max ! C’est formidable, elle sait, elle ne sait pas ?

Il souriait mais bizarrement, la bouche tordue. Que faisait-il là ? Il ne venait plus lui donner des cours depuis un petit moment.

– Elle ne sait pas, c’est une surprise, elle n’aime pas ça, les surprises, mais une occasion pareille, ça ne se rate pas.

-Oui, je comprends »

Il a filé.

J’ai installé les enfants au troisième rang. Nous étions très en avance. La salle était quasi vide. Ce type était étrange mais j’avais toujours mis ça sur le compte du fait qu’il est un peu artiste et de la pire espèce, un artiste raté. Mais ce soir, quelque chose m’a sommé de me réveiller.

J’ai demandé à une voisine de rangée de surveiller un instant les enfants et j’ai rejoint les coulisses, soi-disant pour aller encourager ma femme.

C’était minuscule et facile à trouver.

Là, derrière une porte, j’ai entendu leurs voix puis le bruit ridicule d’un long baiser mouillé. Je suis resté quelques secondes interdit. Je me suis dit, bien sûr, ils m’ont menti. J’ai eu un haut-le-cœur et je suis parti.

Immédiatement, j’ai décidé qu’il valait mieux continuer de faire comme si.

La transition

J’ai l’impression de naviguer à vue. Le matin, je passe le badge, marqué de mon nom et mon visage en photo, sur la borne, le portique s’ouvre et je monte dans l’ascenseur pour me laisser transporter jusqu’au sixième étage.

J’avance à pas feutrés dans le couloir aux teintes douces. Il y a sur le mur une citation de Martin Luther King :  » tout le monde peut être important car tout le monde peut servir à quelque chose ».

Je m’installe à la place qui m’a été attribuée, j’allume mon petit ordinateur portable, je bois un café dans un mug siglé du logo de l’entreprise et j’ouvre ma boîte mails, effectuant toute une série de gestes banals et encore neufs.

La journée s’écoule au rythme des micro-événements de ma nouvelle vie professionnelle : une personne que l’on me présente (un nom, un visage et une fonction à retenir), un sujet abordé, un premier échange (signant une première impression), une conversation à laquelle je participe, un message ou un appel. Petit à petit, les couches se superposent et forment la base de cette autre expérience comme autant de moments apparemment insignifiants et primordiaux en même temps.

Je n’arrive pas encore  à imaginer le jour possible où tout ce contexte, ces gens, avec leurs petites habitudes, me seront devenus si familiers qu’ils ne m’étonneront plus, où je les aurai connus sous différents jours et où je maîtriserai les mécanismes de l’ensemble de leurs interactions. Pourtant, il viendra, sûrement.

En attendant, je tâtonne : souriante, observatrice, dynamique, ouverte, curieuse, motivée, enthousiaste, à l’écoute, disponible… Je suis la meilleure somme d’adjectifs possible.  Je m’implique, m’applique à convaincre ce nouvel entourage.

Lorsque je franchis le seuil de l’entreprise, le soir, je ne vois plus l’Arc de Triomphe et les touristes sur les Champs-Elysées, maintenant le café est gratuit, mon boss était un garçon désormais c’est une fille. Mon quotidien a changé et je suis en pleine acclimatation.

Bref, j’ai un nouveau job.

L’autre soir

IMG_9608L’autre jour, je passais une belle soirée dans un coquet appartement parisien. Je buvais du vin, je grignotais, j’écoutais, j’observais la faune rassemblée, admirant l’insolente beauté désinvolte de la jeunesse contemporaine.

J’étais parmi les invités les plus âgés de cette soirée sans en être, bizarrement, trop affectée. Le poids de quelques années supplémentaires me conférait, dans ce cadre particulier, l’assurance dont je manquais jadis cruellement. Je n’étais là pour convaincre personne, ni pour séduire et libérée de ces pressions que j’exerçais avant inutilement à mon encontre, j’étais plus légère, enthousiaste et sincère.

Pour la seconde fois en peu de temps, j’étais dans le pur plaisir d’être présente.

Depuis des mois, j’ai délaissé ce blog, quelque peu accablée, comme tant, par la sombre actualité perpétuelle. Par paresse aussi, peut-être un peu, mais surtout trouvant mes mots ridicules et dérisoires face à toutes les atrocités perpétrées, répétées, aux directions effrayantes prises par le monde. J’ai rangé les carnets, rebouché les stylos. Je me suis tue.

Parmi cette jeunesse si vivante ce soir-là, certains portaient leurs idées, leurs talents, leurs projets en bandoulière, fiers, avec une fougue épatante. Et de ce groupe vibrant, heureux, comme d’un seul coeur palpitant, je me suis dit que je pouvais aussi modestement faire partie.

Alors, depuis, et ce malgré notre flagrante vulnérabilité, j’ai de nouveau envie follement d’écrire, ici et ailleurs et beaucoup.