De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

Chez Septime

Le vin est servi dans de jolies carafes qui ressemblent à de grosses fioles de chimistes. Le breuvage dégusté est mystérieux, d'un joli jaune mordoré, et délicieux. L'atmosphère est douce, la lumière chaleureuse et intimiste. Des suspensions afffleurent au-dessus de nos têtes et diffusent leurs rayons tamisés, entourant d'un doux halo des conversations qui ne peuvent qu'être agréables dans un tel écrin. De gros bouquets d'hortensias ornent les tables et parfument l'air où flottent les voix paisibles en harmonie avec le tintement calme des couverts. La décoration est sobre et soignée. Elégante.

Le personnel est jeune, dynamique, présent mais discret. J'ai d'ailleurs plaisanté avec l'un d'eux en arrivant et s'il n'avait vraiment rien à voir avec le De Funès du Grand Restaurant, il n'était pas dénué d'humour. Il s'affairent dans un harmonieux balai, sobrement vêtus de grands tabliers blanc cassé, noué autour de leurs tailles minces.

Je suis assise avec mes amis sur une table d'hôte en bois brut et je préside en bout. C'est une soirée qui  ressemble à un clap de fin mais j'ai décidé de la savourer sans la teinter de la saveur spéciale d'une dernière fois. De faire comme si je ne savais pas qu'il s'agissait d'un final. Pour en profiter sereinement, sans gravité. De toute façon, l'émotion viendra un peu plus tard, je le sais, je n'ai pas envie qu'elle m'embarasse maintenant, alors j'arrête le temps et je savoure autant le contenu de l'assiette que les caractères de mes compagnons. Leurs préoccupations rappellent parfois qu'ils quitteront deux jours plus tard l'Hexagone mais si je les écoute avec attention, j'éteinds à l'intérieur tous les voyants qui me signalent la peine que pourra me procurer leur absence.

Je savoure les mets raffinés que l'on nous présente précisément, parce que déguster est ici une affaire importante, et qui se succèdent à un rythme impeccable, chacun de mes sens entièrement tournés vers cette soirée. Une bien belle soirée.