De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

Valentin

Valentin est un jeune homme bien mis. Ongles propres et coupés nets, chemise fraîchement repassée, barbe blonde bien taillée. Il a assurément l’allure d’un saint.

Chaque matin, Valentin se rend à son travail et croise sur ce chemin des milliers de vies. Il aime beaucoup observer les visages, les silhouettes, les allures, les coiffures, les grains de beauté, la couleur des iris, les manteaux, les talons, les écharpes et les mains. Les mains.

Une fois, il en a eu le coeur soulevé. Dans une rame du métro, une femme s’est assise  face à lui. Blonde elle aussi, discrète dans son trench beige, le visage marqué et maladroitement maquillé. Deux mains sur ses genoux posées, dont une. Une main comme il n’avait pas pensé  qu’une femme puisse en avoir, une main déformée, énorme, effrayante. Une main dont son regard, par répulsion puis respect, s’est détaché avant d’y revenir, juste une seconde, à deux ou trois reprises pour être bien sûr de ce qu’il avait vu.

Une main qu’on ne serre pas, qu’on ne caresse pas, une main qu’on ne demande pas, une main qu’on ne baise pas. Une main privée des égards auxquelles les autres ont droit, s’est-il dit un peu plus tard et tristement, ce jour-là.

En épiant les autres, Valentin songe souvent à toutes leurs histoires d’amour. Pas uniquement à celles de la réalité, non, il ne s’attarde pas trop sur ceux qui se cajolent, c’est l’évidence. Il pense plutôt avec une sorte de tendresse à ces nombreuses histoires qui éclatent sans bruit dans les têtes et les coeurs. A celles qui laissent des âmes résignées. A celles imaginaires qui se patinent et s’embellissent au fur et à mesure que se rejouent les séances des mêmes fantasmes.

Il s’amuse à tenter de reconnaître dans l’abysse des silences et des regards perdus les amours frustrées, ratées avant d’être nées, faites de peut-être, de si jamais et de trop tard.

Valentin croit en l’amour de manière absolue, comme les enfants attendent le Père Noël. Ses amis, une meute cynique moderne, se fichent souvent en choeur bien fort de lui pour ensuite le jalouser en silence, une fois chacun retourné dans la solitude de sa vie respective.

Valentin ne se formalise pas, au contraire Valentin insiste : toutes les amours méritent d’exister. Celles officielles, sincères, durables, profondes, lumineuses, solides mais aussi celles silencieuses, tapies dans les recoins des âmes sensibles. Ce sont autant de sentiments qui vivent, qui vibrent comme une onde danse et même s’il entend le rire de la meute rugir à ses oreilles, Valentin sait que dans ce triste monde il n’y a jamais trop de ces sentiments. Si c’est un prétexte, ce n’est pas le pire.

Valentin repense à cette femme blonde, à son trench beige. Pas à sa main.

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Pouce

Albert pourrait rentrer chez lui s’il se souvenait de là où il habite.

Seulement, il a tout oublié. Il se souvient seulement de ce prénom, Albert.

Albert saurait qu’il est dépenaillé s’il pouvait voir de quoi il a l’air. Il faudrait qu’il trouve son reflet. Une passante accepterait peut-être de lui montrer son visage dans l’un des petits miroirs que l’on trouve au fond du sac des dames. Mais c’est la nuit et il n’y a pas un chat dehors. Le réverbère à l’angle grésille, Albert craint de se retrouver plongé dans l’obscurité. Il n’y a ce soir ni lune, ni étoile.

Albert ne sait même pas l’âge qu’il a. Il touche son visage comme si ses mains allaient l’aider à deviner, au contact de la peau, en pinçant, en jaugeant l’épaisseur du grain, la douceur. Ce n’est pas facile alors il regarde ses mains et remarque qu’il y voit un peu trouble. Elles sont sales, noires, ses ongles aussi. Il n’est pas bien avancé.

Albert pourrait être triste mais la tristesse, c’est bon pour ceux qui savent.

Albert ignore tout de lui et du monde. Il sait qu’il est homme, il reconnaît le trottoir, les vitrines éteintes et les mannequins inanimés qui les habitent, les feux, les voitures garées. Mais le reste, les connaissances, le savoir, l’actualité, la sienne et celle des gens, tout ça il a ne sait pas.

Il ne peut d’ailleurs déterminer s’il n’a jamais su ou s’il a oublié.

Albert est une page blanche, il peut tout lui arriver mais a l’obscure intuition que son état est aussi dangereux que privilégié. Silencieux, ses pas glissent tout doucement dans les rues endormies, il est seul, léger comme un ballon, innocent.

Demain, il fera jour, Albert devra trouver des réponses et une situation. Alors, il marche plus qu’il n’avance, il profite confusément d’un état de grâce retrouvé, celui de l’inconscience. La sienne et celles de ceux qui ne demandent rien encore, quelques heures assoupis au fond de leurs lits.

Perché(es)

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Ce dimanche, il semblait que tous les éléments avaient compris que nous basculions en automne. L’air était nettement plus frais que la veille, les feuilles étaient plus brunes et tombaient plus vite, les nuages gris épais s’amoncelaient au-dessus de nos têtes, volant tout au long de la journée la vedette au soleil. L’été avait un peu lutté contre les cartables et les cahiers, les marrons et les habits neufs mais ce jour-là perdait la manche.

Je résistais aussi encore, arpentant la ville bras nus mais je n’ignorais pas que bien vite je me laisserais moi aussi glisser dans l’humeur de l’automne.

En attendant, j’attachais à ma mémoire le haut du tableau, ce beau ciel bleu admiré quelques jours plus tôt, cette lumière bien jaune, bien forte, propre à la chaude saison et ces chaises d’arbitre posées là. Quatre sièges propices à bien des histoires : qui s’y assied ? Que regardent-ils et quelle idée, pourquoi ? Quand et comment avaient-ils songé à installer là des perchoirs d’où guetter une partie du reste du monde ?

Le temps nous entraînait dans son sillage irrémédiablement, il ne nous empêchait pas toutefois de nous interroger et d’inventer nos légendes. Moi, en tout cas, je n’arrêterai pas.