Intime conviction (3)

Seuls mes très proches étaient au courant de l’opération et je les avais avertis, maintenant que j’y réfléchis, davantage par obligation que par choix. J’avais noté dans mon agenda les rendez-vous préliminaires sans précision, au travail, le calendrier de ma boîte Outlook affichait des « rdv avec Dr H » puis un simple « Off » pour signaler mon absence.

Mais ce matin, j’étais de nouveau « On », je retournais travailler.

La courte période de ma convalescence s’était déroulée comme dans du coton. Je sortais le moins possible ou affublée d’un chapeau et d’une écharpe masquant la plus large partie de mon visage. J’avais soigneusement évité mes repères familiers, envoyant les enfants chercher le pain à la boulangerie d’en bas, oubliant mes réguliers passages à la pharmacie du coin de la rue ou au café, délaissant quasi toutes mes habitudes au profit de ma bulle ouatée.

Depuis mon retour de la clinique, les enfants et Pierre me regardaient me remettre avec une sorte de distance polie et de la curiosité. Héloïse et Joachim avaient momentanément cessé leurs disputes bruyantes, pactisant au nom du calme qu’ils pensaient nécessaire à leur mère et à table, personne n’osait plus faire de blague. Nous avions mis en suspens notre vie sociale et passions nos soirées devant l’écran de la télé dans une communion silencieuse, notre famille rendue muette et liée par une espèce de drôle de petit secret inavoué.

Ce matin-là, je restais longtemps devant la penderie grande ouverte à me demander ce que j’allais mettre. L’appartement bruissait de l’énergie du matin. J’entendais les enfants aller et venir entre leurs chambres, la cuisine, la salle de bains, le café en train de couler puis la capsule être éjectée de la machine, les cliquetis du cartable que Joachim refermait, Pierre siffloter et vaguement les informations, très loin, passer à la radio dont le volume avait été mis en sourdine. Finalement, j’optai pour une veste colorée, rouge, voyante. Aussi des escarpins à talons hauts, une étole noire et blanche à carreaux, un pantalon ajusté : une tenue dramatique. J’enfilai mon costume de théâtre. J’embrassai tout le monde, mes lèvres fardées effleurant tour à tour une bouche, une joue, un front. Ils partirent avant moi, ce qui avant n’arrivait pas.

Je donnai deux tours de clés et descendis en prenant l’escalier, poussai la lourde porte cochère et me retrouvai brusquement projetée dans la lumière. Il faisait très beau : un grand ciel bleu froid, un immense soleil un peu blanc, beaucoup de vent. Une fois sur le trottoir, je frissonnai, resserrant la ceinture de mon trench, collant mon sac plus près de mon flanc. Je restai quelques minutes stoïque au coeur de la foule dense, bourdonnante qui vaquait dans tous les sens sur la grande avenue. J’étais encore invisible. La bouche de métro, un peu plus loin sur la gauche, avalait goulûment des centaines de silhouettes. Je partis dans la direction opposée, j’avais envie de marcher. Mes pas me conduisirent jusqu’au bistrot où je prenais parfois une noisette le matin, un petit blanc le soir mais j’accélérai en passant devant la façade. J’avais envie d’un café, mais pas de le prendre là, dans cet endroit tenu par des gens auxquels mon visage était si familier.

Malgré les talons, j’ai continué de marcher, assez longtemps jusqu’à changer de quartier, observant la ville petit à petit se métamorphoser, le style des gens, les boutiques et les façades se modifier. Je cherchais à dépasser les limites d’un environnement trop familier. Je me moquais de l’heure qui tournait, je me fichais littéralement aussi de celle à laquelle je franchirais le seuil de mon bureau. J’étais totalement libre et inconnue quelques instants et je réalisais mon désir presque violent d’en profiter. J’étais une anonyme au milieu de la jungle urbaine et c’était une source de plaisir inattendu. Etait-ce à cause de ce nouveau nez ? Celui à cause duquel j’avais pourtant ressenti le besoin quelques temps de me replier, de m’enfermer, celui que j’évitais depuis l’opération de regarder puisqu’on me disait qu’il risquait encore de changer, de légèrement bouger,  celui que j’avais si peur de montrer à tous ceux qui me connaissaient d’avant ?  Ce matin-là, de mes nombreuses et obsédantes questions je me sentais brièvement affranchie.

Il y avait un petit café quelconque de l’autre côté du passage clouté. Je traversai et y entrai, les lieux étaient presque vides, je m’installai à une petite table collée à la vitre. Un jeune serveur ne tarda pas à venir me voir, il courba sa silhouette massive vers moi, scruta un instant mon visage puis se mit à parler.

– Bonjour, qu’est-ce qui vous ferait plaisir, Madame ?

Avant de lui répondre, je ne pus m’empêcher de lui adresser un grand sourire.

 

De l’inspiration

Parfois, je me relève la nuit pour noter rapidement une phrase, une suite de mots qui sonnent bien tandis qu’ils forment une boucle dans ma tête. J’ai peur de l’oubli, inéluctable. 

A d’autres moments, cela sort immédiatement : c’est un jaillissement, j’expulse ce qu’il y avait coincé là à l’intérieur, entre le coeur et la gorge, je le modèle pour lui donner une forme intéressante, parlante, moins intime aussi peut-être. 

Enfin, de temps en temps, rien ne vient, alors je cherche des idées parce que l’envie est plus forte que tout : je compulse des notes prises à propos de n’importe quoi, je regarde des images, celles postées sur mon fil Instagram, les articles aimés ici là ou ailleurs, j’écoute de la musique, celle que je connais bien et me renvoie vers la malle déjà chargée de mes souvenirs ou bien de l’inédit pour plonger dans des univers inconnus. J’essaie de faire avec tout cela le plus intéressant des collages.

Ce soir, je lis et relis cet extrait de Proust découvert dans un ouvrage récent et qui me laisse si songeuse, je scrute ma photo de cette plage catalane, celle de Calella de Parafrugell, le long de laquelle je me baladais au soleil, il y a à peine trois jours, je réécoute Maarten, un groupe rouennais dont Internet ne semble plus vraiment avoir entendu parler depuis 2006.

Je me dis que c’est bien dommage que Maarten n’ait pas continué à dérouler ses mélodies, que Proust avait une conscience aiguisée de l’humanité et je me demande qui sont ces gens figés alanguis là, profitant, à l’instant où je les capture, d’une pure forme de détente, être à la plage, quels sont leurs secrets, leurs petites hontes, les joies et les chagrins sur lesquels ils ont dû jeter un mouchoir, qui est cet homme en bas à droite de l’image, celui qui quitte la plage en se passant la main dans les cheveux avec désinvolture , s’il va rejoindre quelqu’un qui l’attend, s’il fuit nonchalamment, s’il va revenir plus tard, s’il en a envie ou pas.

Et puis, je découvre une jolie chanson…

Intime conviction (2)

Héloïse

Quand Maman nous a annoncé qu’elle avait pris la décision de se faire opérer, nous avons d’abord pensé qu’elle plaisantait.

Je me souviens très précisément de la scène. Nous étions dans la cuisine, elle préparait le dîner, Joachim faisait ses devoirs, Papa avait ouvert la porte du frigo et cherchait un truc à grignoter, j’étais accoudée au bar à scroller mon fil Instagram. Elle s’était tournée vers nous, une cuiller en bois à la main et avait déclaré qu’elle avait décidé de se faire raccourcir le nez. Joachim avait levé son stylo et planté ses yeux écarquillés dans les siens et Papa était resté bloqué devant la porte béante.  Il y avait eu un silence. Puis Papa s’était approché d’elle, avait subtilisé la cuiller en bois et, en la pointant vers son nez, s’était écrié: abracadabra ! Joachim avait ri, soulagé. Maman avait haussé les épaules, rattrapé la cuiller puis s’était retournée vers la cocotte posée sur le feu. J’avais alors pressenti que c’était sérieux.

Pendant des jours, nous n’en avions pas reparlé. Ses mots flottaient dans l’air, je les entendais de nouveau quand j’apercevais son profil et tout son corps penché vers le miroir, le matin en passant devant la salle de bains entrouverte. Elle se préparait après nous et souvent je saisissais cet instant où elle faisait glisser le gros pinceau, plein de poudre, d’un geste délicat sur les contours de son visage. Je les réentendais le soir, au moment du dîner, quand elle s’asseyait à côté de moi et qu’elle souriait distraitement aux blagues de Joachim et de Papa. Je les entendis encore une fois vraiment quand elle employa un jour au cours d’une conversation téléphonique avec une amie,  peu de temps après, le terme chirurgical : rhinoplastie.  Je crois que ce fut là que vraiment, je compris.

Faire raccourcir son nez. Maman était Pinocchio. Une rhinoplastie. Maman était un corps endormi sur une table d’opération.

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Ils m’ont menti

Ils m’ont menti.

Je crois que j’ai toujours su qu’ils me mentaient. J’ai juste préféré faire semblant, donner le change. C’était finalement plus confortable de prétendre être celui qui ne se doute de rien. Et puis, si j’avais osé une remarque, elle, elle m’aurait sans doute traité de paranoïaque, en me regardant de travers, de son air souvent fâché. « T’es complètement parano, mon pauvre Max », haussant les épaules, secouant ostensiblement la tête jusqu’à la détourner, elle aurait fini par pousser un long soupir, lasse.

Notre histoire était classique. Je la connaissais depuis le collège, nous étions ensemble depuis le lycée, je l’avais épousée juste avant qu’elle n’arrête son mastère de lettres. Elle avait fait autre chose, j’avais trouvé un bon travail dans un grand bureau. Nous avions habité Paris puis déménagé pour nous acheter une jolie maison, une voiture, nous avions commencé à nous offrir de belles vacances, nous avions fait deux enfants, nous étions bien. Bien sûr, notre amour s’était transformé, comme nos silhouettes et nos désirs mais j’avais vu chez tant d’autres les mêmes changements s’opérer que je ne m’en étais jamais inquiété.

Bien sûr, les premières années, les enfants l’avaient beaucoup occupée tandis que je grimpais les échelons comme les étages du grand bureau de la société dans la tour de verre. Puis, évidemment, elle s’était ennuyée, avait cherché à retravailler. Je lui avais dit que ce n’était pas la peine, elle avait insisté, nous nous étions un peu disputés et puis finalement, elle n’avait rien trouvé. C’est là que la colère s’était mise à sourdre en elle et que le regard qu’elle posait sur moi, sur nous, avait commencé à changer. Mais je ne voulus pas m’en apercevoir, je crois.

Et puis, un peu après, il était arrivé. Elle voulait prendre des cours de piano pour faire enfin usage de celui qui encombrait notre salon depuis l’emménagement et n’avait suscité que brièvement l’intérêt des enfants. Je l’avais encouragée, elle traversait une mauvaise passe, cela lui ferait du bien.

Elle avait tout de suite adoré ça. Je rentrais le soir et l’entendais depuis l’entrée, gaie, virevoltante, raconté au téléphone à ses amies ses progrès, comme c’était joyeux et délicieux d’enchaîner toutes ces notes sur le clavier. Elle allait beaucoup mieux. Quand elle jouait ou mimait la musique, il n’y avait plus de colère au fond de ses beaux yeux noirs et c’était un indice que moi, j’ai encore une fois refusé de voir.

Rapidement, le piano devint une obsession. En jouer d’abord et puis assister à des récitals. Je la quittais le matin, encore emmitouflée dans sa robe de chambre, assise sur le tabouret face aux touches noires et blanches, concentrée, son thé fumant posé à côté, absorbée, captivée, déjà absente et je lui réclamais un baiser. Du bout des lèvres, elle me saluait avant de replonger. Le soir, soit elle lisait des partitions en préparant le dîner, soit je retrouvais sur le lit de notre chambre des habits jetés en vrac. Ceux des tenues qu’elle avait successivement essayées avant de se décider et de partir à un concert. J’étais heureux pour elle car depuis longtemps, je ne l’avais vue aussi vivante, aussi vibrante. Je n’osais rien dire, j’y pensais parfois pendant ses absences, seul devant la télé, mais lorsqu’elle revenait de ses soirées, nous faisions souvent l’amour comme aux premiers temps. Là aussi, j’aurais dû m’interroger, j’ai préféré bêtement en profiter.

« Tu sais, Max, je ne sais pas jouer devant ceux que j’aime. Ta présence est une ombre au dessus de mes doigts lorsque je suis sur scène. Je tremble quand vous êtes là, les enfants et toi. Ca va te paraître bizarre mon Max, je sais, mais pour être meilleure, j’ai besoin que dans la salle, personne ne m’aime ».

Depuis qu’elle jouait, quand elle me parlait dans l’obscurité de notre chambre, c’était pour me dire des choses bizarres comme celle-là.

Pourtant, ce soir, les enfants et moi avons décidé d’aller l’applaudir. Elle l’ignore. Elle participe à une représentation de grande envergure, même si cela ne fait que trois ans qu’elle joue. Elle m’a expliquée comment cela était arrivé la veille d’un jour où je rendais un gros dossier. Je crois que je n’ai pas bien écouté. Il n’empêche que nous sommes un peu fiers d’elle.

D’ailleurs, j’ai failli lui proposer de l’accompagner car hier, sa voiture est tombée en panne. Mais avant que je ne me décide à gâcher la surprise, elle a surgi ce matin de la salle de bains en s’écriant que tout était arrangé, qu’un autre concertiste pourrait venir la chercher et la ramener. Secrètement, nous sommes tous restés sur le programme que nous avions imaginé.

Quand nous sommes arrivés à la salle de concert, je l’ai croisé, lui et j’ai senti confusément sa gêne. Il a gratté doucement le sommet des crânes de chacun des enfants, comme on caresse un chien entre les oreilles puis m’a souri machinalement.

« Vous êtes là, Max ! C’est formidable, elle sait, elle ne sait pas ?

Il souriait mais bizarrement, la bouche tordue. Que faisait-il là ? Il ne venait plus lui donner des cours depuis un petit moment.

– Elle ne sait pas, c’est une surprise, elle n’aime pas ça, les surprises, mais une occasion pareille, ça ne se rate pas.

-Oui, je comprends »

Il a filé.

J’ai installé les enfants au troisième rang. Nous étions très en avance. La salle était quasi vide. Ce type était étrange mais j’avais toujours mis ça sur le compte du fait qu’il est un peu artiste et de la pire espèce, un artiste raté. Mais ce soir, quelque chose m’a sommé de me réveiller.

J’ai demandé à une voisine de rangée de surveiller un instant les enfants et j’ai rejoint les coulisses, soi-disant pour aller encourager ma femme.

C’était minuscule et facile à trouver.

Là, derrière une porte, j’ai entendu leurs voix puis le bruit ridicule d’un long baiser mouillé. Je suis resté quelques secondes interdit. Je me suis dit, bien sûr, ils m’ont menti. J’ai eu un haut-le-cœur et je suis parti.

Immédiatement, j’ai décidé qu’il valait mieux continuer de faire comme si.