La théorie du grain de riz

IMG_4014C’était l’époque des t-shirts Waïkiki, de la Macarena ou de Nirvana et des prénoms sur des grains de riz. J’avais douze ans, presque treize et je portais les cheveux au carré permanentés. J’étais gauche, sauvage, maladivement timide, un gros bébé.

J’avais passé commande d’une robe chez un grand vépéciste après avoir religieusement feuilleté puis corné les pages de son catalogue et rempli au stylo bic le bon de commande de ma petite écriture ronde. Elle était arrivée sous un blister plastique, pliée impeccablement. C’était une robe toute con : un coton jersey noir un peu stretch, un tube avec deux espèces de manches courtes découpées. Deux bouts de tissu pour souligner l’arrondi des épaules.

C’était mon premier été de papillon, je me sentais transformée, grande, vaguement conquérante sans savoir en quoi, ni pourquoi. J’étais un torrent d’impressions et d’émotions mêlées, sans rien y comprendre.

Nous nous promenions ce soir-là avec mes parents le long d’un petit port de plaisance. Parfum diffus de soin après-soleil, monstrueux cornets de glaces à la chantilly, vendeurs de lavande et de bracelets brésiliens, gadgets en tous genres, les étals se succédaient et la foule compacte des estivants ondulait doucement, sonnée par trop au soleil. Je marchais un peu devant, deux mètres, pas plus, bêtement contente d’étrenner mon achat ce soir-là.

Une main s’est posée sur mon épaule. Un court instant, un frisson m’a parcouru : ce n’était pas un geste familier de la part de mon père ou de ma mère, la pression légère de la pulpe des doigts dans le creux  de mon cou montrait que cette main ne s’était pas posée là par mégarde. Je me suis retournée et en une autre minuscule seconde, j’ai vu dans le regard de celui qui me faisait face le même effroi que celui qui devait habiter le mien. J’avais douze ans, lui la trentaine bien sonnée. Mon père a surgi, me rattrapant et l’inconnu a disparu tout aussi vite. Voilà, c’était fini.

Je discutais l’autre jour avec un homme dont la belle-fille, a cet âge particulier post-adolescent, où l’on n’a pas encore tout à fait l’idée de ce que veut dire séduire, où l’envie de plaire est là, quelque part, tapie mais inconsciente.

Cette conversation a fait remonter ce souvenir, ce moment où moi, j’étais à l’intérieur une enfant avec une enveloppe toute neuve de femme. Je me suis dit que ce passage complique la vie des jeunes filles, surtout quand, comme ce fut le cas pour moi, la métamorphose est brutale.

J’ai eu de la tendresse pour celle que j’étais alors, j’aurais aimé lui faire savoir qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, que tout allait bien se passer…

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De l’autre côté

L’autre soir, si vous aviez assisté à un événement dans un hôtel parisien et eu devant vous une petite assiette vide ou un verre sale, il eut été possible que vous m’ayez vu arriver vers vous d’un pas alerte quoique mal assuré, un plateau entre les mains.

Je vous passerai les détails, bien qu’ils soient surprenants – laissons un peu planer le doute, ce sera toujours plus amusant, sur le pourquoi du comment je me retrouvai à assurer le service d’un cocktail de 150 personnes (d’ailleurs, je n’avais jamais remarqué avant à quel point ça fait beaucoup (de vaisselle) 150 personnes) où je ne devais initialement qu’assister (les mauvaises langues diraient faire potiche peut-être).

C’était un peu comme de passer de l’autre côté du miroir.

D’abord, redécouvrir les coulisses. J’avais déjà eu l’occasion de pénétrer les cuisines d’un restaurant, cela m’est arrivé à plusieurs reprises depuis l’enfance et j’y retrouve toujours cette même odeur particulière indéfinissable, ni bonne ni mauvaise, permanente et unique. La place du corps y est calibrée, les mouvements optimisés et les gestes réduits à l’essentiel.

Ensuite, assurer le service, desservir plutôt, la tâche que je m’auto attribuai, naviguer entre le dehors et le dedans, les entrailles et la scène.

Il suffit d’un plateau pour observer le regard des autres sur soi changer. Il y a ceux qui ne voient plus la personne mais son utilité et qui déposent  leurs verres et leurs assiettes sans faire attention, se fichant bien de savoir si tout ça va tenir même de guingois, une fois débarrassés, ce n’est que votre affaire. Il y a ceux aimables et moins nombreux qui vous regardent, ont même un peu pitié, il ne fallait pas être bien malin pour voir que le service était assuré par des personnes dont ce n’était pas le métier. Il y a ceux qui vous parlent mal d’un coup justement à cause du plateau.

– Une fourchette, vite, j’attends, j’ai faim.

– Oui, oui, bien sûr, tout de suite (Seulement une fois que j’aurais réussi à retourner à la cuisine – c’est-à-dire à à traverser la salle, descendre quatre marches, en remonter autant, franchir la porte battante des cuisines, sans renverser le tas de vaisselle sale que j’ai entre les mains) Monsieur, j’arrive.

Traverser une foule compacte avec son plateau chargé m’a causé une bonne suée et je ne dis pas que je n’ai pas cogné dans quelques convives, forcément outrés. Mais je n’ai rien renversé. Enfin, il y a ceux qui ne vous regardent plus, pour lesquels vous n’existez pas parce que vous êtes juste une petite main (fort heureusement, ce soir-là j’en avais deux).

C’était une expérience inédite et fatigante. Je ne suis pas faite pour être serveuse, comme pour aucun métier manuel d’ailleurs. Mais j’ai aimé ça, j’ai aimé ce que ça m’a montré : les attitudes des autres, leur petite mesquinerie bien crade ou au contraire leur gentillesse… Je me suis promis de faire attention, la prochaine fois que je suis invitée, à tout le monde bien regarder…

Des paires de chaussures

Le paradoxe de mon quotidien est une paire de talons planquée sous un bureau.

Sagement, la nuit, ils attendent leur tour, de retrouver la chaleur d’un pied, du contact d’un collant, des doigts, d’une plante, cette plénitude que la matière de la chair, des tendons et des os va leur concéder. Ils n’existent que pour cette chaleur douillette, ne connaissent pas les agressions de l’extérieur.

Ainsi préservés, ils ignorent les matins pressés, les soirs stressés, l’allure rapide et cadencée subit par d’autres si vite éreintées par le contact du macadam, les interminables un peu tristes couloirs de métro, piétinés par leurs confrères dont les propriétaires se tassent, s’agglutinent sans vergogne aux heures de pointe.

Ma vie c’est une paire de chaussures en cuir noir, huit centimètres de talon et un petit détail doré sur le côté mais des boots aussi. Je suis les deux, par moment perchée, masquée, habitée par le rôle que la société et moi avons choisi que j’allais jouer. Mes talons, mes semblants d’élégance et de fierté : ma contenance. Mes chaussures plates aussi : mon envie de courir, de ne surtout rien perdre de ce temps si précieux et volatile, de rattraper ceux que j’aime, ceux qui me touchent, ceux qui me parlent, de les stopper un instant dans leur propre trajectoire pour partager un peu, avec eux. Un mélange, dans l’allure, de lourd et de léger. Du bonheur, des talons un peu hauts qui cassent, d’autres plats qui glissent, dérapent, quelques larmes. Tous les jours, je suis un peu de ça.

Ils me donnent l’aplomb, le courage, ce petit surplus nécessaire pour affronter ce dont parfois je me crois parfaitement incapable, mes chaussures plates, elles, me pressent vers l’amour, l’amitié, sans fard, m’ancrent plus près du sol, de mes racines. Mes talons me font flirter avec en haut. Je ne suis ni tout à fait l’une ni l’autre, ni petite ni grande, je suis un composite, je suis un clown, je suis une poupée de papier.

Humeur

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Aujourd’hui, au téléphone, quelqu’un m’a demandé :

– Alors, comment va la mère de famille ?

La question m’a laissée pantoise, provoquant profond à l’intérieur une espèce de révulsion capillaire. Pour être tout à fait juste et donner un peu de contexte à l’anecdote, je dois signaler que je n’ai pas d’affinité particulière avec celui qui prononça ces mots. Oui, c’est un homme. Pourquoi cette question a-t-elle provoqué mon courroux ?

Entendons-nous bien : j’aime mon fils entièrement, profondément, viscéralement et j’aime aussi le nouveau rôle aux responsabilités vertigineuses qu’involontairement il m’a fait endosser. Parent. Maman. Je ne veux pas accélérer le temps et profiter de maintenant mais au fond, là, dans le ventre, je sais que ça tremblera la première fois qu’il le prononcera. Maman.

Alors, qu’est-ce-qui me pose problème avec cette petite phrase a priori anodine ? Mère de famille, c’est affreux, c’est tout. Il aurait tout aussi bien pu demander « Comment va la ménagère de moins de cinquante ans ? ». L’effet sur moi aurait été similaire. Est-ce que je lui demande, mielleuse, comment, lui, il va monsieur la mari de machine, s’il est en forme, lui, le père de truc ? Non. A ceux qui pourraient penser que je m’enflamme trop vite, je veux seulement dire ce soir que résumer qui que ce soit à l’une de ses fonctions, aussi belle et passionnante soit-elle, est un tort. Nous sommes tous des mosaïques, tour à tour ami, amant, copain, compagnon, collègue, frère, soeur, à un moment, dans un décor, fort et puissant, à un autre fragile et sensible…

Cette façon réductrice de catégoriser les gens me paraît une façon bien pauvre de penser. Qu’en 2014, alors que je travaille à temps complet, que j’essaie de m’investir pleinement dans chaque compartiment de ma vie, où pour être heureuse j’ai besoin d’être passionnée, où la famille n’a plus une seule façon de se raconter, je n’accepte pas d’être ainsi réduite.

La prochaine fois, je vous raconterai la suite de la conversation, toute aussi gratinée. Ou bien simplement, je passerai à autre chose parce que ce genre de remarque n’en vaut pas trop la peine.