Intime conviction (5)

J’ai écouté sans l’interrompre cette femme me raconter sa longue histoire. Elle était venue pour un rendez-vous de contrôle qui n’aurait pas dû durer plus de dix minutes.

Paula était partie. Plus tôt, elle avait passé la tête dans l’entrebâillement de la porte du cabinet et glissé de sa voix flûtée :

– Je dois m’en aller maintenant, Docteur »

Elle ne m’avait pas laissé le temps de lui répondre quoi que ce soit. La garce. Je devais faire comprendre à Paula qu’elle ne fixerait aucune règle. Ses seins veloutés, ses yeux coquins et ses boucles blondes ne lui suffiraient pas à faire ce qu’elle voulait de moi.

Des petits culs roulés comme le sien, j’en culbutais plein. Je m’étonnais presque d’ailleurs de ne pas encore avoir cédé et palpé celui-là. Mais Paula était la troisième assistante que j’embauchais en huit mois, j’en avais marre de tout devoir réexpliquer, mes habitudes, mes humeurs, les choses à respecter, la manière de trier les dossiers, la discrétion à observer. J’en avais marre de leurs manières, de leurs grands airs et de leurs espoirs à la con.

Alors du cul de Paula, je me tenais suffisamment éloigné, même si souvent, seul, tard, ennuyé dans mon lit le soir, je me masturbais avec frénésie, l’imaginant en train de me chevaucher ou agenouillée face à moi.

J’avais poussé un long soupir blasé en pensant à Paula et à tout ce que je ne lui ferais peut-être pas, fixé le dossier ouvert sous mes yeux et déchiffré sans réfléchir le nom et le prénom de la patiente qui s’était installée cinq minutes plus tôt dans mon bureau. Yvert, Marianne A priori, il ne m’évoquait rien.

Elle s’était mise à parler. Je divaguai. Marianne Yvert. Hiver… Je voyais les pistes enneigées au mois de février, le panorama fascinant une fois que le télésiège m’avait emporté au sommet, le soleil comme un projecteur sur les centaines de silhouettes entre là-haut et en bas, autant de fourmis emmitouflées dans des combinaisons de ski, creusant de sinueux sillons dans la poudreuse brillante. J’adore le ski. Marianne Yvert. Un pivert ? Un oiseau dont le petit bec acéré martèle le tronc d’un arbre, un dessin animé, un truc gamin et ridicule, agaçant. Ah oui, ça y est, j’avais débarrassé cette femme de la croche posée en plein milieu de son visage. Mes yeux balayaient le compte-rendu de l’opération, absolument ordinaire. Une de plus parmi une longue liste. Pas de quoi en faire une histoire drôle et sanguinolente à partager autour d’un verre avec mes confrères. Dans quelques temps, je remonterais peut-être le petit cul de Paula affaissé par le poids des années.

– Je ne sais pas s’il était absolument nécessaire que je revienne vous voir, Docteur mais votre assistante n’a pas eu l’air étonné quand j’ai téléphoné pour prendre rendez-vous, alors… »

Je me souviens avoir d’abord cru qu’elle voulait refaire autre chose. Certaines, j’en avais déjà rencontrées, y reviennent à peine après avoir commencé à y goûter. Retoucher les pommettes qui commençaient à s’avachir  peut-être ? Je n’avais pas maté son fessier, maintenant moulé dans l’une de mes chaises de designer. Est-ce que s’y était incrusté du gras à aspirer ? Elle avait, comme que je scrutais maintenant son visage, des rides assez marquées autour de la bouche. Elle appelait sûrement ça des fossettes. A son âge, dans l’entre-deux hypocrite de la beauté pas tout à fait flétrie, elles ont encore besoin de jouer les coquettes. Des yeux bleus. D’habitude, je n’aime pas les yeux bleus. C’est juste bon pour les huskis les yeux bleus mais les siens, entre le bleu et le vert d’eau, me faisaient étrangement penser à des billes œil de chat. Une implantation de cheveux assez haute qui laissait dégagé un grand front. Pas le plus facile pour un lifting.

Et puis, soudain, alors que je m’étais mis à la regarder, j’ai commencé à l’écouter. Ensuite, je me demanderais souvent comment s’était ouverte la brèche en moi. Elle a prononcé des milliers de mots et certains m’ont peut-être interpelé. Pourtant, son histoire était tellement banale : une enfant découvre qu’elle est vilaine en subissant les moqueries des autres. Des anecdotes comme la sienne, elles étaient toutes disposées à m’en raconter.

Mais quelque chose de sa voix, de ses gestes, ses doigts caressaient les breloques colorées de son sautoir, de ses expressions, sa bouche pincée quand elle semblait émue, a stoppé en moi le flot permanent de pensées sombres, sales, délibérément immondes qui jamais ne voulait s’arrêter. J’ai oublié un instant les culs de Paula, de Daphné, de Jasmine, je n’ai pas envisagé de quoi serait fait le reste de ma journée. J’étais là et je l’écoutais parler. De mon comportement, je ne comprenais rien.

Elle s’est tue et il y eut un long silence.

« Eh bien merci, Docteur. Combien je vous dois ? »

Elle avait sorti et posé sur le bureau son chéquier. Elle débouchait un stylo, ses yeux étaient fichés dans les miens.

« Voyez ça avec mon assistante, téléphonez demain. »

J’aurais pu lui dire combien c’était, j’aurais pu lui dire que je n’en avais rien à foutre de ses histoires, qu’elle pouvait partir sans payer, que franchement, pour moi, ça ne changerait rien.

Ce soir-là, allongé en étoile sur mon matelas king size, j’appelais de mes vœux mes fantasmes les plus salaces, défilaient dans la tête le petit cul de Paula, sa taille fine, sa poitrine douce et ferme, sa gorge palpitante, ses cheveux en bataille après les caresses. Mentalement, je balayais ses formes, du galbe de ses mollets à la rondeur de son visage comme on détaille les courbes d’une belle voiture. Je voulais visualiser chaque morceau pour mieux bander. Mais j’y arrivais à moitié. J’y arrivais à peine. Je n’y arrivais pas. Plongé dans le noir, je ne voyais que le bleu des yeux de Marianne.

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Intime Conviction (4)

« J’avais huit ou neuf ans à l’époque. Je n’arrive plus à me souvenir quelle année c’était précisément. Il faut dire que tous les étés de mon enfance se sont passés au même endroit, dans cette belle et grande maison de vacances à laquelle la famille tenait tant.

D’un juillet-août à l’autre, les variations s’illustraient davantage à travers les micro événements qui émaillaient le déroulé des vacances que par une vulgaire question calendaire.

Il y avait l’année où ma cousine Laure s’était cassée le bras en tombant de vélo, celle où sous les vivats de Maman postée sur la plage, j’avais nagé un 200 mètres en mer, celle où mon grand-père avait fait brûler la viande du barbecue et le barbecue, celle où Brigitte avait eu l’idée fameuse d’acheter un pédalo, celle où l’on avait dîné sur la terrasse du bas puis la suivante où l’on s’était dit finalement que c’était une très mauvaise idée un soir où le vent avait tout emporté. L’année où il y avait eu ou trop de moustiques ou trop de méduses, une série de terribles orages et des tempêtes de sable. Toutes celles où, courant août, nous les enfants, on s’allongeait têtes bêches sur l’herbe, les bras en croix derrière la tête et l’on passait une bonne partie de la nuit à contempler les étoiles filantes en égrenant des vœux tout bas. L’année où devant le portail, j’avais fini par échanger un premier baiser tandis que Laure et son petit frère m’épiaient depuis leur chambre dont ils n’avaient pas fermé les volets exprès, celle où après une violente dispute avec mes parents, je m’étais échappée, j’étais sortie danser et j’avais oublié l’heure à laquelle il eût été raisonnable de rentrer.

Dans cette maison, chaque été, les conversations étaient aussi toujours un peu les mêmes : est-ce que le rosé est assez frais ? Qui serait partant pour une pétanque ? Il y a des méduses aujourd’hui, tu crois ? Et le vent, il est comment ? Va ranger les bouées ! Il faut racheter des glaces à l’eau pour les enfants. Où sont mes lunettes de soleil ? Ah… Et la crème ?… Encore des tomates ! Minuit ! Non, allez 1 heure s’il-te-plaît… Minuit et demi et c’est mon dernier mot ! On s’ennuie ici, je veux rentrer à Paris ! Non, je ne peux pas croire que les vacances sont déjà finies.

Quand j’essaie de me rappeler le moment précis dont j’aimerais vous parler, l’évocation de tous ces souvenirs semble constituer un passage obligé. Il faut que se déverse tout ce flot d’images, de bruits, d’odeurs pour que je puisse accéder à ce qui se cache en dessous. Tout est trop fort, c’est la vie dans un état insouciant, du plaisir pur, de la légèreté, le déni du moindre problème. Nous sommes plus ou moins jeunes, plus ou moins heureux le reste de l’année mais dans cette maison, nos soucis s’envolent à mesure que nos peaux brunissent.

Je vois encore ma mère se redressant sur sa serviette et plaçant la main en visière au-dessus de ses yeux pour distinguer ma petite silhouette au bord de l’eau, entrain de jouer avec une pelle et un râteau, ma grand-mère qui tranche de gros oignons rouges et le bruit sec de la lame du couteau qui entame le bois de la planche à découper. Je me souviens des après-midis où il fait trop chaud pour sortir et du ventilateur resté allumé pour brasser l’air brûlant. La télé montre les cyclistes en nage sur les routes du Tour de France tandis que sur le front de mon grand-père assoupi devant le poste, dégoulinent de grosses gouttes de sueur. Je sens encore l’odeur de l’après-soleil dont Laure s’enduit chaque soir religieusement quand elle sort de la douche. Les images, les bruits, les parfums, ils sont innombrables et se superposent pour former le plus merveilleux des collages, celui d’une enfance choyée, heureuse, protégée, la mienne.

Et ces nombreux souvenirs me permettent aussi de ne pas penser en premier à cet épisode, ce fameux été, celui où j’ai huit ou neuf ans, donc. Moi qui me rappelle de tant de choses superficielles comme la marque des céréales qu’achetait pour nous ma grand-mère ou de la casquette en coton à carreaux bleu et vert que portait souvent mon grand-père, ma mémoire me joue des tours quant à ces vacances-là et certains détails majeurs m’échappent. Etait-ce juillet ou août ? Laure, son petit frère et ma tante Brigitte nous avaient-ils déjà rejoints ? Je ne sais plus, je ne sais pas.

Les adultes m’ont envoyé me coucher après un long dîner qu’ils ont bien arrosé. Mon père est arrivé ce soir pour passer deux semaines avec nous. Il est blanc, nous sommes déjà bronzés et il n’a pas encore les traits détendus de celui qui a rangé ses problèmes au coffre et en a jeté la clef. Il lui faudra deux ou trois jours. Ma mère le regarde à plusieurs reprises au cours du repas et lui adresse des petits sourires crispés, elle pose sa main sur la sienne discrètement mais il est encore ailleurs, loin, à Paris malgré tous les kilomètres qu’il a parcourus. Grand-père pose plein de questions sur son travail à Papa. J’ai quitté la table il y a longtemps, bien avant qu’ils n’aillent chercher les digestifs mais plutôt que de rester dans la chambre où j’étouffe, je suis venue m’allonger sans bruit sur l’un des transats de la terrasse du haut, là où je peux les entendre parfaitement sans qu’eux ne devinent que je suis là. J’ai dû parcourir sur la pointe de mes pieds nus la distance qui sépare ma chambre de la terrasse mais de ça non plus je ne me souviens pas. Il faut dire que seule me préoccupe cette envie : profiter du clair de lune et m’assoupir en écoutant distraitement les grands. Comment ai-je eu cette idée ? Quel esprit malin me l’a soufflée ? Je suis à l’époque une enfant docile, calme, sans originalité.

Je crois que j’étais vraiment toute prête de m’endormir, dans cet état second agréable et vertigineux où la conscience bascule, juste avant que le corps ne convulse une bref seconde comme pour mieux s’abandonner. Oui, maintenant que je cherche à me rappeler précisément cette soirée, les impressions deviennent plus nettes.

Et mon grand-père prononce mon prénom. Trois fois de suite. Marianne, Marianne, Marianne. Il le répète et en guise de réponse, ma grand-mère marmonne le sien. La voix de ma mère s’élève: elle dit Marianne à son tour et d’autres choses que je comprends mal. Mais ils ne m’appellent pas, ils m’évoquent. De la torpeur dont ils m’extraient, je le sais immédiatement. Je me souviens maintenant des battements de mon cœur s’accélérant. Je crois que je n’ai jamais entendu personne parler de moi. A huit ou neuf ans, je suis surprise de pouvoir être le sujet d’une conversation d’adultes. Presque folle de joie. Après l’excitation, vient la peur qu’ils ne me découvrent, alors je me recroqueville en boule sur le transat, puis la fierté d’être au cœur de leurs préoccupations. Moi, Marianne, les grands, mes parents, parlent de moi quand je ne suis pas là. Wouah.

Puis, la conversation n’est plus légère, je sens vaguement la tension monter. Mon grand-père parle avec colère des fils du voisin qui se moquent beaucoup de moi, sale sorcière, corne de rhinocéros, Pinocchio, face de youpin… Youpin ? Je ne sais pas ce que cela veut dire mais quand grand-père prononce ce mot, soudain ils se taisent. J’entends le bruit d’une chaise que l’on tire, Papa souhaiter bonne nuit à tout le monde et s’en aller. Il passe devant moi sans me distinguer à travers l’obscurité. Je retiens ma respiration et enfouit ma tête au creux de mes bras.

Voilà, cette nuit-là, j’ai compris que si, en fait, j’étais originale et que ma première singularité, en plus, je la portais sur mon visage ».

Marianne n’a plus rien à dire et un silence de plomb envahit le cabinet. Elle qui fixait ses mains depuis tout à l’heure, lève enfin les yeux vers le Dr Hermann. Elle pense qu’il n’était sans doute pas la meilleure personne à laquelle raconter cette histoire.

Parler couramment

Et puis, un jour, un mot avait été mis sur cette singularité : Germain était hyperpolyglotte.
Les réactions autour de nous avaient plu : ses parents étaient très contents, ils pensaient qu’enfin, avec pareille corde à son arc, Germain trouverait un travail, tant son incroyable compétence susciterait la convoitise. Il recevrait des propositions si alléchantes qu’elles lui donneraient le courage de se lever le matin, de s’habiller et de sortir, enfin, de chez nous. Ils voyaient en la capacité de leur fils un trésor inespéré, la clef de bien des énigmes après tant d’années à ne rien comprendre, ni lui, ni ses problèmes.
Sa psy était toute aussi excitée mais dans un registre bien différent. Elle m’avait retenue dans son bureau lors de notre dernière séance pour me glisser que son mari, neurolinguiste réputé, serait enchanté de faire la connaissance de Germain. J’avais lu dans son regard et entendu aux trémolos de sa voix, d’habitude monocorde, qu’elle avait trouvé en mon mari le parfait trophée. Tandis que je l’écoutais me vanter les mérites de son grand scientifique, m’était apparue soudain l’image de Germain tel un petit animal mort  dans sa gueule et dont elle déposerait délicatement au pied de son maître le cadavre encore chaud.
Toute la semaine, mon cousin Thierry, à la tête d’une startup parisienne en vogue, avait laissé plusieurs messages sur mon répondeur. Il avait su par Maman. Il voulait proposer à Germain un projet sensationnel, il venait d’opérer une levée de fonds, il était au top et il croyait au potentiel de mon mari, il avait toujours décelé chez lui des facultés exceptionnelles, sans trop pouvoir les définir toutefois jusqu’ici mais là, on y était, c’était une nouvelle absolument géniale et il voulait mettre à profit le talent de Germain, qu’il fasse parti de son aventure, des profils comme le sien, c’était le succès assuré.
La télé locale avait appelé, aussi, plusieurs fois.
Je n’avais pas mentionné ces multiples coups de fil à Germain. D’ailleurs, depuis que nous savions, nous parlions encore moins. Germain, en pleine phase de rejet, ne voulait plus pratiquer le français et je ne connaissais suffisamment aucune autre langue pour que nous puissions avoir la moindre conversation digne de ce nom. Je sentais bien que nous étions toujours dans une impasse.
Contrairement aux autres, je n’avais pas cru que la révélation de sa capacité change quoi que ce soit à notre quotidien. Toujours, Germain resterait enfermé dans notre chambre de huit heures à midi. A midi une, il appuierait sur le bouton du micro-ondes pour réchauffer l’assiette que je lui aurais préparée le matin. Puis de midi trente à tard le soir, avec une bouteille d’eau et un paquet de gâteaux au chocolat, il retournerait dans la chambre et passerait le temps restant, avant de tomber de sommeil, à compulser les pages des tréfonds d’Internet, les yeux rougis par l’écran bleu.
Pourtant, Germain n’avait pas une soif d’apprendre intarissable, s’il emmagasinait des tonnes de savoir, c’était seulement par la force des choses. Il ignorait simplement quoi faire d’autre de son existence, n’avait envie de rien et tuait ses jours et une partie de ses nuits à ingurgiter, tel un monstre boulimique, le contenu sans fond agrégé sur la toile. Germain parlait treize langues couramment mais il savait aussi comment boucler ses cheveux avec des pailles, pourquoi appliquer du dentifrice sur ses boutons, fabriquer un haut-parleur pour son Iphone avec un rouleau de papier toilette et deux gobelets en plastique et des millions d’autres choses qu’il listait religieusement sur un document Word ouvert depuis des années.
Germain est hyperpolyglotte. Très bien. Mais Germain est surtout autiste. Je n’avais pas besoin d’un neurolinguiste pour m’en être rendue compte.

L’incipit

« Nous, on faisait que les attendre, chacun avait son tour, son heure, et en plus on ne se pressait pas, on fumait peinards, de temps en temps Lopez le négro s’amenait avec un café« .

Notre petite bande se supportait tant bien que mal. Trois énergumènes poussés-là par un violent courant. Je n’ai jamais pensé que la souffrance soude mais depuis cette époque, je sais qu’elle regroupe.

Lopez était celui qui ne se rendait compte de rien. Il croyait pointer tous les matins, comme dans sa vie d’avant. Il arrivait avec son thermos, s’asseyait sur le banc à côté de moi et remplissait sa tasse. Toujours, il râlait parce qu’il avait oublié son morceau de sucre et parce que personne d’autre n’en prenait et puis il buvait son café en faisant la grimace. Lopez inventait des missions pour la journée, les réunions à venir et les dossiers en cours. Nous ne réagissions pas, nous ne l’écoutions pas à dire vrai. Mais il n’avait pas besoin de nous pour continuer de parler.

Grégo, poings et mâchoires serrés, glissait des « ta gueule » tout bas, les yeux brillants. Grégo était le plus sensible d’entre nous, le plus violent aussi. C’était l’un des tics de Grégo les « ta gueule », tous plein de rage contenue, chacun tel le sifflement d’une soupape, au bord de l’implosion.

Les dames qui s’occupaient de nous venaient nous chercher quand les aiguilles de l’horloge marquaient le quart ou la demie et emmenaient l’un puis l’autre à l’intérieur. Le reste de nous suivait des yeux celui qui partait puis l’attente recommençait, jusqu’au tour des aiguilles d’après.

Les dames nous faisaient inlassablement répéter les mêmes choses, posaient quelques questions pleines de compassion, entendaient pour une énième fois les mêmes bribes de réponses. Enfin, je crois, pour ceux qui arrivaient à parler. Grégo n’évoquait jamais le détail de ses rendez-vous et parfois, en croisant son regard au sortir d’une séance, je l’imaginais fermé, replié, totalement hermétique à la désarmante compréhension de celles à qui avait été confiée la charge de nous délester de nos souffrances. Je me demandais s’il s’empêchait de leur dire « ta gueule ».

Nous avions été jetés, balayés, expulsés, vidés, pompés, sucés, absorbés, recrachés exsangues… Nous n’étions que des coquilles vides, des poupées de chiffon. Un flot de paroles ne suffirait pas à nous redonner vie. Nous aspirions seulement à rester tranquilles, entre nous, serrés, peinards.

Quand nous étions tous passés, nous nous retrouvions au même endroit. Lopez voulait boire du calva à la place du café. Mais la cafétéria n’en servait pas. A la place, il allait y manger une gaufre à la chantilly. Lopez était gourmand. Grégo maugréait en lui emboîtant le pas. Ce n’est pas comme si nous avions eu autre chose à faire que ça.

Enfermés dans cette enclave, coupés du reste du monde, nous devions crever l’abcès, défaire les noeuds causés par nos souffrances, accepter notre folie.

L’après-midi, je restais souvent seul dans ma chambre, incapable de rien, sans envie d’aucune sorte. Allongé, je fixais des heures durant les minuscules fissures qui partaient en étoile depuis l’ampoule fixée au plafond. Cette ampoule, c’était moi, éteint pour toujours, ces fissures autant de cicatrices laissées par ce sale traumatisme. Vers quinze heures, une gentille dame venait voir si tout allait bien. Les premiers temps, j’avais trouvé sa question bien étrange. Si j’étais là, c’est que rien n’allait bien, n’est-ce-pas ?

Lopez passait une tête un peu plus tard, il s’excusait vainement d’avoir été retenu par une urgence. Grégo le suivait, toujours en pestant. La journée suivante se passait de la même façon.

Le meilleur moment, c’était le matin, quand on attendait, chacun son tour, son heure, en ne se pressant pas, en fumant peinards, avec Lopez qui souvent s’amenait un café.