De passage

Lune sertie de nuages« J’ai oublié depuis le temps !

Le sourire de Mario m’irradie, ses yeux pétillent, il est heureux. Moi, je n’oublie jamais. En guise de réponse, j’esquisse un petit rictus, les commissures de mes lèvres tremblent. Je ne sais pas vraiment comment faire beaucoup mieux. Je ramasse les quelques pièces de monnaie posée sur le comptoir et je me redresse.

Mario est un beau gars, sa peau mate fait ressortir son sourire, ses dents toute blanches, éclatantes, qu’il a. Il est brun comme je suis pâle.

Il y a des années, Mario et moi devions aller boire un verre et je ne suis jamais arrivée, l’histoire banale d’un rendez-vous manqué. Nous étions beaucoup plus jeunes alors et je crois qu’il était amoureux. Moi, je ne sais plus vraiment. Un peu peut-être mais j’étais trop préoccupée déjà pour me concentrer, comme les filles de mon âge, sur les atermoiements de mon cœur.

Mario est beau. Il est léger, élastique. Je lui envie ça. Il me sourit encore, il parle, il parle, je n’écoute rien, je regarde seulement ses traits s’animer, je me fiche un peu de ce qu’il dit, il touche beaucoup la monture de ses lunettes, du revers de la main il se frotte la barbe, d’un doigt il se gratte le cou.

Ce n’est pas tout ça mais il faut y aller, il est tard… j’entends.

Plus tard, nous sommes au lit et je vois qu’il a, là où il a gratté, une petite marque rouge. Il ronfle sur le dos, la tête sur le côté. Nous sommes chez lui, dans son petit appartement. Je trouve ça un peu touchant. Je place un doigt entre sa bouche et son nez pour sentir son souffle apaisé et quand je suis complètement sûre qu’il dort, je me lève et je me glisse vers la cuisine. J’ai soif.

Ce ne devait être qu’un verre, un simple verre. J’avais croisé Mario bêtement dans le métro, il m’avait reconnue. D’habitude, je ne laisse personne m’aborder mais cette fois… C’était ce sourire sans doute ou sa façon de bouger qui, des années plus tard, m’émeut toujours un peu.

J’ai accepté qu’on se revoie.

Au moment de le quitter sur le trottoir, il a effleuré ma joue. Il y avait si longtemps qu’un homme ne m’avait pas serrée dans ses bras.

Notre étreinte a été hâtive et brouillonne, celle de corps pressés d’en finir avec leur désir.

Dans sa minuscule cuisine, il y a une bouilloire en inox brossé. Je n’ai pas allumé mais il fait si clair, la pleine lune ardente brille, il n’y a pas besoin d’autre chose. Je distingue une silhouette déformée dans le reflet de la machine, mon cou, mon buste, le haut de mes jambes, ma tête est coupée.

J’ai oublié le goût d’un quotidien banal : avoir des amis, des amants, une famille, des charges, du courrier. L’appartement de Mario sent tout ça. Une vie normale.

Quand il a ouvert la porte, osant à peine lâcher ma main, j’ai pris de plein fouet ce parfum comme la gifle d’une existence dépassée. Je n’ai rien laissé paraître mais quand il m’a emmenée vers la chambre, me caressant, me cajolant, m’attirant tout contre lui, malgré les baisers j’ai regardé tout, partout.

J’ai vu les photos posées sur la console de l’entrée, les enfants de Mario, deux beaux enfants à des âges différents. J’ai vu la petite corbeille à côté avec les enveloppes à moitié ouvertes, les trousseaux de clés, les post it. La pile de journaux par terre. Le parapluie dans le coin du mur. Tout ce fouillis rassurant, naturel.

J’ai envie d’un thé maintenant. C’est à cause de cette jolie bouilloire.

Après l’amour, Mario a posé quelques questions, les mêmes que celles du bar, auxquelles j’avais à peine répondu. J’ai pourtant une version bien rodée mais ce soir…

« Qu’as-tu fait pendant toutes ces années ? Pourquoi t’es jamais venue ce soir-là ? Ni même revenue ? Pourquoi t’as quitté la ville du jour au lendemain ? Pourquoi t’as pas donné de nouvelles ni à moi ni aux copains ? Même à ta mère ? »

Après l’amour, je n’ai pas davantage répondu.

« T’as des cigarettes ? »

Oui, bien sûr, il en avait mais avant, je ne fumais pas avant, non ? Avant, c’était avant, ai-je dit sèchement, dans un mouvement d’humeur. J’ai saisi le paquet et le briquet, j’ai mis son t-shirt et je suis sortie sur le balcon. Quand je suis revenue, il s’était endormi. Je me suis allongée à côté de lui, j’ai calé mon souffle sur le sien, j’ai fermé les yeux mais pas longtemps. Je ne dors jamais longtemps.

J’ouvre les placards, je cherche le thé, je n’arrive plus à penser à autre chose que me faire un thé dans cette petite cuisine pimpante. Et s’il a des biscuits aussi. J’ai envie de thé et de biscuits.

Je n’ai généralement aucun problème à n’être que de passage, à virevolter, je me rêve en papillon, légère, légère, capable de me fondre dans le décor pour mieux me protéger. Ou alors, je suis une araignée, j’ai vu une nuit à la télé que certaines sont dessinées pour repousser leurs prédateurs. Voilà, c’est ça, je suis une araignée, effrayante effrayée.

Demain, Mario et moi pourrions nous lever et aller au ciné. Ou bien rester ici, lire et paresser au lit. Je lui poserais à mon tour des questions sur son travail, ses enfants, peut-être sur leur mère aussi, le divorce. Je lui raconterais mes voyages, mes absences, comme je ne sais pas poser mes valises, je ne peux pas. Nous irions au restaurant en bas, au dessert, il me demanderait si j’aime toujours autant les moules-frites et le lendemain, il me conduirait au bord de la mer où j’en dévorerais des marmites. Il serait amoureux, amoureux comme si nous avions toujours dix-neuf ans. Au bout de quelques semaines ou quelques mois, je ne sais pas comment font les gens, il me présenterait à ses parents. Sa maman, généreuse, avenante comme lui, me prendrait dans ses bras, me dirait « bien sûr qu’on se souvient de toi », son papa aurait des sourires polis pour faire comme si. Un week-end, je verrais entrer dans l’appartement une fillette avec des nattes qui demanderait crânement à Mario du haut de ses huit ans « c’est qui la dame assise là, Papa ? » comme si je n’entendais pas. Son petit frère caché derrière m’adresserait des sourires sous cape tandis que Mario se pencherait vers sa fille, tournerait les yeux vers moi et, m’adressant un clin d’œil complice, glisserait « une amie de Papa » pour finir par les conduire jusqu’au canapé, à mes côtés. Je recommencerais à ne plus fumer.

Mon thé est fini et j’ai mangé ce qui restait de biscuits. Je n’y voyais plus rien, la lune était cachée par les nuages. Alors, je suis partie.

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Presque rien

Presque rien. Il me fallut presque rien pour remarquer qu’elle avait changé.
Est-ce que ce fut d’abord son regard et la poussière triste au fond de ses prunelles ou bien la commissure de ses lèvres, tremblant imperceptiblement ?
Sa beauté ne s’était pas fanée. Elle avait conservé cette grâce dont il n’est tout à fait possible de définir la recette, un surplus d’élégance. Je me souvenais d’une enfant délicate, d’une jeune femme séduisante, elle était désormais une belle dame. Son rire cristallin, ses allures soignées, son maintien, tout chez elle depuis sa naissance concordait à charmer. Les hommes ne lui résistaient guère, les femmes non plus d’ailleurs.
Quand elle s’exprimait, elle accompagnait ses propos de gestes délicats, ses mains fines virevoltant comme autant de possibles caresses adressées à ceux suspendus à ses lèvres. Elle avait toujours de bonnes histoires pour son auditoire captif. Nous étions hypnotisés, des victimes consentantes. Nous osions à peine rire quand elle se taisait, concentrés au son de sa voix.
Ce n’était pas une femme dont j’avais jamais été jalouse puisque nous étions bien trop différentes pour que je souffre d’une comparaison. J’étais saine, solide, concrète, elle était charmante, gracile, piquante. Nous étions deux mondes, deux idées, les opposées.
Il y avait vingt ans ans que je ne l’avais pas vue.
En entrant dans la pièce où se tenait la réunion, je ne l’avais pas remarquée immédiatement. Pourtant, elle était déjà installée. Il y avait du monde et du bruit, j’étais fatiguée. Au fur et à mesure, chacun avait pris place sur les chaises disposées en un large arc-de-cercle, les grosses voix s’étaient transformées en chuchotis. A mon tour, je m’assis. Je reconnus plusieurs visages mais aucun ne me surprit jusqu’à la vue du sien. Un coup sur la tête, le ventre noué, c’était indéniable, la revoir après si longtemps me faisait quelque chose. Je ne pensais pas que cela puisse arriver jamais et encore moins dans pareilles conditions.
Je m’étais tassée sur ma chaise pour éviter qu’elle ne me voit mais elle ne regardait personne. Elle fixait un point invisible par devers tous, d’un air buté et ému. Oui, à cet instant précis je m’étais dit qu’elle n’était plus la même, à cause de ses yeux un peu brillants. Elle venait pour la première fois et son regard trahissait sa peur, la honte sans doute un peu aussi. Une part de moi avait envie de se lever, de faire un pas, de tendre la main, de faire chut chut taisez-vous, regardez comme elle est belle toujours, écoutez comme elle est brillante : ma vieille admiration était en veille et ne demandait qu’à se raviver. Le reste de ma personne souhaitait profiter de cette situation, assister tranquille au spectacle, voir comment elle allait s’en sortir cette fois pour séduire l’assistance avec toutes les choses vilaines qu’elle devait avoir à raconter. Oui, le coin de sa bouche tremblait, je m’en étais aussi aperçue.
Elle était là pour les mêmes raisons que moi, seulement j’étais follement pressée d’entendre son récit. Si d’ici là, bien trop empêtrée dans son marasme, elle ne me remarquait pas, j’aviserais sur la meilleure attitude à adopter.

Introspection

NDLA : Ce texte répond à une demande dans le cadre de l’atelier. J’ai hésité à le poster ici, entre orgueil et pudeur, pour finalement trancher. Il a sa place sur ces pages comme la marque d’une réflexion sur mon processus d’écriture.

J’ai beaucoup repoussé le moment d’écrire ces lignes. Pourtant, je savais bien que je n’avais d’autre choix que d’en passer par là.

Je relis ces mots et même sitôt après les avoir tapés, je les trouve outranciers. Ce n’est pas grave.

Mais sérieux, important.

« Et maintenant, que veux-tu faire de cela ? » tu demandes.

Tu crois que je ne me la suis pas posée des tas de fois cette question ? Tu crois que je n’ai pas déjà mille fois tracé des plans sur la comète ?

Non je ne m’énerve pas.

Non, tu ne le crois pas. Tu sais sans doute et si jamais tu l’ignores, tu auras deviné un peu, peut-être, à force de me lire, ce qui se cache derrière mes mots. Je n’ai jamais été douée dans l’art de la dissimulation.

Voilà un an et demi que j’écris de façon plus régulière, que ma plume crache, court, s’assouplit au fur et à mesure des exercices d’écriture. Jamais je n’avais tant produit. Parfois, j’ouvre l’onglet du dossier sur l’ordinateur, je regarde la liste des fichiers qui s’étend et je suis stupéfaite par leur quantité. Je sélectionne un document au hasard et je parcours en diagonale les mots pour me rappeler, humer le texte, ressentir sa substance, me rappeler les personnages.

Je relis rarement en profondeur. Tu sais pourquoi ? Parce que j’ai peur de trouver ça salement mauvais. Je suis toujours si contente lorsque j’achève un texte, un peu fiévreuse aussi … Relire et m’apercevoir que les lignes ne sont pas dignes de l’excitation qui m’a gagnée au moment de leur rédaction est une déception que je préfère m’éviter. C’est un peu lâche, un peu facile.

Les textes s’empilent virtuellement, la liste grossit au fil des mois. Seulement maintenant quoi ? A quoi j’aspire pour continuer l’atelier sans me poser la question ?

J’aimerais des choses contradictoires: aborder l’écriture avec plus de légèreté, ne pas me sentir écrasée par le poids de la discipline que je sais nécessaire mais aussi creuser davantage, aller plus loin relire, réécrire, retravailler, peaufiner, améliorer, ciseler et ne plus laisser s’enfuir les idées.  Ne pas me contenter de la matière encore trop brute de sous mes doigts, aller plus loin, plus profond. Chercher la pépite. Dit comme ça, ça fait très prétentieux mais ça ne l’est pas. Ma pépite, c’est peut-être juste un zircon. Mais j’aimerais déjà le déterrer.

J’écris depuis l’enfance, en dilettante. J’aimerais ne plus être inconséquente, voir mon désir surpasser le poids de la paresse et de la crainte.

Puisqu’on est entre nous, je peux bien te le dire : je voudrais posséder la certitude que l’effort en vaut la peine pour avoir le courage de continuer, coûte que coûte. Certains disent que la flamme qui les anime est le seul carburant nécessaire à les faire avancer, je ne suis pas de ceux-là.  Je le regrette amèrement mais je n’ai plus assez de temps pour ne pas l’admettre.

L’atelier était une béquille les premiers temps, voire un produit dopant, il m’a donné le ressort nécessaire  pour construire des histoires, en faire filer certaines sur plusieurs propositions, m’apercevoir de mes faiblesses ou, au contraire de certaines de mes bonnes touches. Il m’a fait mettre un pied dans l’univers des écrivants, participer (même si à ce jour toujours en vain, oui, oui) à des concours, il m’a fait parler à beaucoup plus de monde de ce goût et agrandir le cercle de mes lecteurs. Il m’a fait admettre que j’aime ça, viscéralement.

Aujourd’hui, il doit continuer à être un appui formidable pour m’aider à passer à l’étape supérieure. Laisse-moi t’expliquer ce que j’entends par là : je veux construire une histoire avec des personnages épais, je veux tisser au moins une trame suffisante pour que mes bribes se lient les unes aux autres, tiennent debout, ensemble et fassent un récit solide auquel beaucoup puissent croire. Je veux reconstituer le puzzle complet, au moins une fois.  Et après ? Après, on verra.

C’est un peu flou, je te l’accorde, à la même question, toi tu aurais sans doute apporté une meilleure réponse, claire, pratique, structurée.

Si je ne m’aventure sur ce chemin-là, c’est sans doute  que je n’ose pas formuler des désirs un peu trop grands, un peu plus fous. Néanmoins, ce que je peux affirmer c’est vouloir que l’écriture continue à prendre de plus en plus de place dans ma vie.

Tu m’aides ?

Bienveillant(es)

La bienveillance. Une qualité à laquelle j’accorde, en prenant des années, de plus en plus d’importance. Jeune, je lui préférais la confiance en soi, l’aplomb. J’observais avec intérêt et envie ces gens que rien ou presque ne semblait destabiliser et qui partaient bille en tête mener leurs projets et exposer leurs idées à la face du monde.

Et puis, je me suis aperçue que même ceux-là parfois trébuchaient ou bien que leur orgueil les empêchait de discerner le bon du mauvais, bref que leur brillante qualité n’était pas toujours le garant de leur bonheur.

Maintenant, je lui préfère la bienveillance, cette qualité si belle peut-être parce qu’elle est tournée vers l’autre. Je crois que de bienveillance, je suis cernée. Ma petite famille si aimante, mes chers et tendres amis si encourageants, toi, toi, toi, toi et toi là que je ne connais pas (encore), vous me laissez souvent des petits mots qui réchauffent et qui aident à avancer.

Je suis un peu perdue sans ma séance d’atelier d’écriture hebdomadaire. Ma plume a un peu de mal à trouver sa voix, sans guide, sans démarreur. Je tente d’avancer privée de béquilles. C’est à la fois difficile et stimulant. J’ai hâte qu’en septembre, les sessions reprennent. Ce sera l’un des réconforts à avoir les vacances derrière soi.

J’aurai toutefois, je le sais, un peu de mal les premières séances car ce ne sera plus la même personne qui accompagnera mon écriture. C’est le jeu. Mais Frédérique me manquera. C’est à elle à laquelle je pense aujourd’hui en vous parlant de bienveillance.

Frédérique a un métier prenant en dehors de son rôle au sein de l’association, où elle anime un groupe trois heures par semaine et des ateliers courriel pour ceux qui n’ont que trop peu de temps ou qui ne sont pas parisiens. Elle trouve donc du temps, de l’énergie et de la bienveillance pour tous les textes qui lui sont soumis et les personnalités qui les produisent.

J’ai beaucoup avancé ces derniers mois, moi qui doute tant, grâce au soutien et à la bienveillance de Frédérique et de toi, et toi, et toi et même de certains qui ne lisent pas ces lignes. Ce billet pour dire « tout fort » merci. Grâce au carburant que vous me procurez à coup de petits mots, je progresse doucement. Et je vous le promets, comme je me le jure à moi-même, je ne vais pas m’arrêter là.