Exercice de style

Chaque session de l'atelier d'écriture est divisée en deux temps : une proposition longue destinée à stimuler nos plumes et nos imaginaires et une proposition courte sur la forme avec des contraintes stylistiques. Cette semaine, nous devions reprendre un extrait de Tahar Ben Jelloun où il expose les raisons pour lesquelles il aime Naples. Raisons qui ne sont pas celles de la majorité. L'idée était d'en évoquer d'autres, d'aller au-delà des clichés et de travailler ses images…

Il fallait donc dire :"ce que j'aime à…. ce ne sont ni, ni, ni… mais ce sont…". Voici ma proposition.


Ce que j'aime dans les fêtes foraines, ce ne sont ni les manèges réservés aux intrépides, ni l'odeur sucrée des pommes d'amour et des barbes à papa, ni le regard des enfants implorant et traînant leurs parents vers les stands où l'on peut gagner de grosses peluches mais c'est regarder des adultes, partout ailleurs responsables, de leurs familles, à leur travail, s'affranchir du ridicule pour aller se cogner dans les vitres sales d'un petit labyrinthe nommé pompeusement palais des glaces, faire semblant de frémir dans un train fantôme, ce sont les têtes de proue des petits wagons qui les emmènent, avec leurs gros nez grotesques peinturlurés et leurs yeux globuleux exorbités vers une frousse simulée. C'est observer la joie se fabriquer et être surjouer à coup de néons géants, de musique boum boum diffusée trop fort à travers des amplis qui saturent, c'est s'apercevoir comme chacun s'échine, les forains haranguant les badauds hésitants  d'une part, les visiteurs se gavant de sucre et de sensations de l'autre, à créer cette dimension parallèle que représente une fête foraine. C'est enfin le point de rupture sur lequel la fête semble poser en équilibre, fragile, versant dans le mauvais goût, prête à sombrer dans le glauque, toujours à l'extrême limite de basculer.

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L’incipit

Retour des transcriptions de l'atelier d'écriture. L'animatrice nous a proposé une liste d'incipits, premières phrases de romans, aussi diverses que nombreuses (sans mentionner l'ouvrage et l'auteur pour ne pas nous influencer). Nous étions 5 écrivants et n'avons choisi que 2 phrases sur les quinze offertes. La mienne : J'ai reçu les papiers du divorce ce matin.

J'ai reçu les papiers du divorce ce matin. Je m'étais levé après une courte nuit, avais bu un café et puis j'étais descendu acheter le journal en bas. La buraliste m'avait jeté le même regard que d'habitude, celui qu'elle m'adressait depuis qu'elle m'avait vu débarquer vêtu de mon vieux jogging, mal rasé, le teint grisâtre, des cernes monstrueuses bien des semaines plus tôt. J'avais eu fière allure mais ça, c'était avant.  

J'allais remonter mais je m'étais arrêté devant la boîte aux lettres. Je devais commencer à aller un peu mieux ce jour-là parce que jusqu'alors j'avais évité autant que possible le réceptacle satanique : il ne semblait annoncianteur que de mauvaises nouvelles. Factures, factures, relances, carte des enfants. Une carte dans une boîte, normalement, c'est heureux. Dans mon cas, en recevoir équivalait à un coup de poignard. C'était le constat du bonheur de mes enfants, sans moi. J'en ai une petite pile sur le dessus du réfrigérateur. Courchevel, Palma de Majorque, la Vendée… Les destinations où le nouveau Jules de leur mère emmène les petits s'additionnent. Et je suis leur père. Ermite vieillissant qui croupit dans un studio miteux. 

L'enveloppe était épaisse et portait le sceau d'un cabinet d'avocats des quartiers chics. Mon coeur s'est mis à battre plus vite, j'ai grimpé quatre à quatre l'escalier, ouvert la porte brutalement et jeté les clefs, le journal et l'enveloppe avec violence sur la table basse. Elle me brûlait les doigts. 

J'ai laissé passer la journée sans y toucher, sans même lui jeter un regard. J'ai travaillé un peu aux menus travaux de traduction que quelques relations apitoyées m'avaient confiés. Je savais bien que je faisais peine à voir et en jouer pour décrocher des contrats était bien au-dessus de mes forces. Restaient donc les deux ou trois amis que j'avais dans le métier pour me nourrir. C'était bien peu et je savais que cette situation ne pouvait plus durer. Mais je n'étais pas encore prêt à m'en sortir. Vers dix-huit heures, j'ai pris une douche. J'ai mis un jean, enfin le seul que j'avais. Nous nous étions quittés avec un tel fracas que je n'avais presque rien emporté. Je me suis fait une plâtrée de pâtes au ketchup que j'ai mâchouillé devant un jeu télévisé. Je mettais toujours la télé trop fort. La voisine du dessus s'était déjà plainte auprès du syndic. Mais ça me donnait l'illusion de la vie. En reposant mon assiette vide sur la table basse, mon regard s'arrêta sur l'enveloppe.  Je la saisis, la fourrai dans ma sacoche, enfilai mes chaussures. Bref, j'avais un sursaut d'amour propre. Je devais l'ouvrir, faire face puisque je savais ce qu'elle contenait.

Lorsque j'ai franchi la porte du bar, Rémi a su que c'était sérieux. Il s'est tourné vers sa rangée de bouteilles rutilantes et m'a servi un double bien tassé d'un alcool quelconque. J'ai bu cul sec, à peine une fesse posée sur un tabouret. J'ai sorti et déchiqueté l'enveloppe. C'étaient bel et bien les papiers du divorce. Ils stipulaient de manière officielle la volonté de mon épouse, puisqu'elle l'était encore, la douce et belle Odile, à rompre le contrat que nous avions passé douze ans plus tôt devant l'officier d'état civil. "Et celui passé devant Dieu ?!!" avais-je hurlé un jour de désespoir particulièrement aggravé. De sa gorge était sorti un petit rire  et d'une voix glacée, elle avait rétorqué : "Ah oui ? Parce que maintenant tu crois en Dieu ?".

J'ai demandé à Rémi un autre verre. Ce soir, je serai saoûl. Je savais que ce jour arriverait. Pas celui où j'aurais trop bu, ça c'était monnaie courante… le jour où j'aurais ces papiers entre les mains.  Comme d'autres choses de l'existence, je n'y étais pas complètement préparé. Il signifiait la fin concrète d'un tome de ma vie. A partir de demain, me disais-je en sirotant le troisième verre, tout redémarre. Tu vas écrire de nouvelles pages. Rémi opinait du chef en essuyant doucement des verres, tant et si bien que je me demandais si je m'étais exprimé à voix haute. Le bar était désert. Ca valait mieux, je n'avais pas besoin de spectateurs pour assister à ma déroute. Toi, Paul Berthier, tu recommences, tu remets les compteurs à zéro. S'il le faut, tu te battras pour les enfants ! Oh !! Oui, tu n'es qu'un petit traducteur à la manque… mais tu es leur père, bordel !!

Après, je ne sais plus, on m'a dit que je m'étais écroulé ivre mort…

En effet, le lendemain, alors que pas un instant, même totalement envoûté par l'alcool, je n'avais cru à mes balivernes, moi, Paul Berthier, j'ai commencé une nouvelle vie et je m'en vais vous la raconter.

 

 

Carrie devant l’éternel

Je n’ai jamais été du genre fanatique, mes amis non plus me semble-t-il. Si j’ai aimé, un peu, voire beaucoup des artistes, à la scène, à l’écran, des personnages de roman et leurs auteurs, j’ai le sentiment que mon enthousiasme est toujours demeuré dans un registre modéré. Pourtant certaines figures, issues du reel ou de la fiction, ont laissé leur empreinte.

Je n’ai pas posté le texte que j’ai produit lors de ma seconde session d’écriture pour des raisons qui me sont personnelles. C’est très bien comme ça. Il s’agissait de traiter la tentation à travers le récit de notre choix.

Pendant les quarante-cinq minutes imparties, j’ai écrit un texte où j’ai mis beaucoup de moi à travers le personage féminin. Il s’agissait de l’histoire d’un premier rendez-vous et de son enjeu. Ce n’est ni la meilleure chose ni la pire que j’ai écrite. Ca manquait peut-être d’un peu de panache (j’avais au goût du groupe placé la barre haut la semaine précédente, avec ma proposition sur Hopper…) mais Frédérique, notre animatrice, compara mon résultat aux premiers episodes de Sex & the City. Je ne sus comment le prendre. Elle précisa que plus de seduction, mon texte parlait de codes relationnels, d’une affaire de victoire ou de perte face à l’autre selon les règles muettes qui sont fixées par l’esprit. Elle n’avait pas tout à fait  tort, peut-être même un peu raison… Je ne m’étais tout simplement pas aperçue que j’avais donné ce ton à mon récit, je croyais raconteur seulement un premier rendez-vous.

Carrie-with-her-mac-001Vendredi soir, avant d’éteindre tous les feux, un peu ivre de fatigue et de Mouton-Cadet, je tombais sur les derniers épisodes de Sex & the City. Carrie est à Paris, seule malgré le couple d'opérette qu'elle forme avec un danseur, Miranda s'est exilée en banlieue new yorkaise (c’est
plus glamour que la Courneuve, mais c’est la banlieue quand meme) avec homme et
enfant, Samantha a un boyfriend et un cancer (lequel des deux est le plus
sérieux, on l’ignore…) et Charlotte et son mari luttent pour devenir parents.
La série a perdu de la frivolité des premières années comme ses heroines ont
gagné quelques rides. Elles sont de mieux en mieux habillées mais moins
naturelles. Le spectateur s’est attaché malgré tout.

 

J’envoyais un message à un ami qui vit au
loin. Nous partageons un goût commun pour cette série, depuis que l’on se
connaît on l’évoque, il me dit que j’ai un je ne sais quoi de Carrie. Mon
penchant pour la mode, mes questionnements et mon macbook maintenant ? La
panoplie est complète. La série a vieilli, bien sûr, nous avec, on ne ferait plus la meme
aujourd’hui, la crise est passée par là. Mais quand meme, pour moi, ses
heroines sont éternelles. Je n’ai pas voulu voir les films, ça me va bien comme
ça les questionnements frivoles qui durent 26 minutes… Finalement, je crois que
je vais prendre le commentaire de Frédérique comme un compliment.

 

Les jumelles Chop Suey

Lecteur, tu vas comprendre vite la bizarrerie de ce titre.

Lors de la première session régulière d'atelier d'écriture, il nous a été demandé de choisir parmi une sélection d'images de tableaux de Hopper. Mon choix s'est porté sur celle ci-dessous. Il fallait ensuite imaginer qui étaient ses personnages, pourquoi ils étaient là et broder… Voici le résultat…

Hopper_Chop_Suey
Des soeurs jumelles. Des soeurs jumelles qui ne se sont vues depuis des années et qui se font face, plongées dans un mutuel silence. Elles se sont données rendez-vous dans un dinner du centre où traînent des hommes d'affaires bienheureux de pouvoir cacher leurs aventures dans un endroit aussi discret que quelconque.

La froide lumière du soleil d'hiver inonde leurs deux visages et rend palpable et ardente la tension muette qui gonfle… C'est à la première qui baissera les yeux. Elles sont des femmes adultes mais se livrent à des jeux finalement bien puérils. Seulement, avec le temps, le contraire de léger est devenu dur.  La dureté, la colère, le dépit, tout se confond pour tisser entre elles la toile solide d'un profond dégoût.

Ce qui est surprenant dans leur situation est qu'elles ont toutes deux de lourds reproches à s'adresser. Il leur faudrait peut-être un médiateur pour parvenir à balbutier des premiers mots qui soient autre chose que de la méchanceté ou du dédain.

Comment deux êtres si proches au point de départ, depuis la première fois où ensemble elles virent le jour, peuvent avoir glissé vers cela.  L'une d'elle, celle née la première d'ailleurs, est la manipulatrice des deux. Elle maquille sa colère d'un voile de tristesse savamment étudiée pour voir si sa jumelle, attrapée par ce subterfuge de pacotille, se laisse prendre et baisse la garde. Ce n'est pas pour rien qu'Aggie est devenue comédienne. 

Jane est rassurée : le verre de la vitre près d'elles est opaque et masque aux yeux du dehors la joute silencieuse à laquelle elles se livrent. Si Aggie est offusquée au fond d'elle avec l'éternelle flamboyance toute théâtrale qui la définit, elle, Jane, est tel un animal blessé, meurtri, à terre. Si Aggie a revêtu le masque du chagrin, Jane, elle, est vraiment malheureuse, croit-elle. 

Donc la vitre est opaque et elle tourne le dos à la salle : elle aura ainsi au moins l'impression de sauver les apparences. Elle sent la chaleur des corps, elle entend les pas derrière elle, le bruissement des vestes et des chapeaux que l'on ôte ou que l'on renfile mais elle ne les voit pas et, surtout, personne ne la voit.

Les minutes s'écoulent, aussi interminables que muettes. Aggie continue de jouer son rôle de composition. Elle trouve que, vraiment, il lui va comme un gant. Elle a envie de se lever, d'empoigner sa molle de soeur, d'éructer, de secouer cette fichue Jane avec toute la violence dont elle se sait capable. Mais ce serait si évident, ce serait comme toujours elle  l'emportée, la brute… la folle soufflaient certains dans le village du Midwest où elles avaient grandi. La jumelle tarée, c'est elle, murmuraient les gens sur son passage, faisant le distingo entre sa soeur et elle grâce au regard particulièrement noir dont la génétique l'avait dotée. Aggie et Jane, en tous points semblables, sauf quant à la couleur de leurs prunelles. 

Conserver le masque de la peine, faire comprendre à sa jumelle qu'elle aussi souffre, qu'elle aussi, après tout, a le droit d'être le petit oiseau meurtri, à terre. Que l'existence est une succession de pleins et de creux, parfois doux et agréables, parfois intenses et douloureux et que les rôles peuvent s'échanger, doivent s'échanger, s'échangent.

Aggie, l'indomptable, l'effrontée, la caractérielle. Jane, la pudique, la silencieuse, la discrète. Aggie, l'indomptable, la silencieuse, la caractérielle. Jane, la pudique, l'effrontée, la discrète. Aggie, la pudique, la silencieuse, la caractérielle. Jane, l'indomptable, l'effrontée, la discrète… Ou l'inverse ?

Soudain, une lueur semble surpasser l'échelle de leur rage réciproque. Elles ne savent même plus tout à fait pourquoi elles sont là. Mais une infime lueur a surgi. Elle est très furtive mais juste suffisante pour qu'elles comprennent. Tant pis, chacune se lève. Pour ne pas quitter le dinner ensemble, Jane s'esquive vers les toilettes. Elles ne se diront rien, ne résoudront pas leur différend. Mais elles auront compris lors d'une fraction de seconde ce qu'elles ont vraiment de commun : réclamer chacune le droit d'être libre.