De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

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L’amande et le pois chiche

Est venu le temps pour moi de vous livrer une part bien plus intime de mon être.

Il m'arrive parfois d'avoir envie de jeter en quelques lignes intenses et sauvages – rien de moins – ici mes états d'âme et ceux de coeur parce qu'un blog, ça peut devenir et c'est pour certains, un défouloir personnel. Comme une boîte virtuelle qui contiendrait un concentré de soi et de ses excès intimes. Il y a des jours où je désire ardemment déverser ma fureur, ma colère ou même ma joie par ici, où ma tête commande à mes doigts de frapper avec frénésie le clavier pour y imprimer mes humeurs.

Mais à peine j'entame cette démarche, que l'enthousiasme de la délivrance retombe. L'index appuie sur le touche retour et je vois les mots juxtaposés les uns aux autres s'effacer aussitôt comme si jamais ils n'avaient existé, comme si jamais ils n'étaient sortis de mes pensées. Pudeur, retenue, désir de choisir avec qui je partage les fruits de mon jardin secret.

Néanmoins, aujourd'hui, voici un épisode privé pour satisfaire le voyeurisme des quelques personnes lisant avidemment cette note (si, si, j'en connais). Je déjeunais avec un ami, une pause méritée pleine de rires et de soupirs de ceux que l'on a un mardi de semaine. Pour conclure un en-cas pris en 45 mins chrono portable en mains, le café d'usage. J'aime bien l'endroit car le personnel a le bon goût de garnir la coupelle de la tasse à café d'une amande en chocolat. Et que mon ami en question me cède toujours, toujours, la sienne. Là, incroyable veine, j'ouvre, la bave presqu'aux lèvres, l'enveloppe de plastique et je découvre une amande et demie à l'intérieur. Quel pourcentage de chance avais-je de tomber sur ce sachet ? Quel degré de risque dans le système quasi sans faille et tayloriste de l'industrie de l'emballage d'amandes au chocolat ? Il est peut-être venu l'heure que je crois en ma veine, au destin, en ma bonne étoile, que je joue au loto ou que je dise à tous ce que j'ai sur le coeur… Une amande et demie peut-elle être lue comme un signe ? Une certitude : le glas a sonné, s'ouvrent à moi les nouveaux chemins de la réflexion et de la perception. Fou l'effet que m'a fait cette amande au chocolat…