Un bagage

Vous avez été 226 à voter pour moi et je vous en remercie infiniment. Ma nouvelle, malheureusement, n’a pas été retenue parmi les finalistes pour le prix e-crire au féminin. Comme je l’aime bien quand même, je la poste ici, pour qu’elle demeure parmi mes archives et que pour celles et ceux qui, malgré mon insistance, sont passés à côté puissent la lire. Merci encore  !

L’aéroport est presque désert, il est tôt. Comme elle a du temps à tuer, elle se pose devant un muffin et un gigantesque gobelet de café. Elle a peu dormi, elle est sur les nerfs. Elle s’agace de son prénom mal orthographié sur le gobelet, elle s’agace que les deux types de la table à côté parlent fort, soient vieux et laids et s’échangent des propos que son jugement, tranchant, détermine comme insipides et vulgaires.

Ce qui la calme un peu, c’est la lumière somptueuse qui traverse le terminal de part en part. Il est à peine plus de six heures et les rayons du soleil, entre le rose et le jaune, transpercent le verre. Semblable à l’éclosion d’une fleur, il arrive, brutal et délicat à la fois. Elle est apaisée un instant. Une seconde, elle n’entend plus les deux hommes. A la place, elle admire l’envol d’un premier avion sur la piste, elle observe de quelle façon il se détache du sol, silencieux, puisqu’elle est de l’autre côté de la vitre.

Bientôt, ce sera à son tour de décoller. Elle sort de son sac à main la carte d’embarquement, elle la caresse, c’est un brûlant sésame.

Elle a pris la décision d’aller le retrouver sur un coup de tête. Hier, après le travail, en arrivant chez elle, elle a cherché un vol. Plongée dans le noir, devant l’écran bleuté de son ordinateur, elle a fait vite pour éviter de penser. Elle n’est sortie de sa transe qu’au moment où elle a reçu le courriel de confirmation de la compagnie. Quand on l’a félicitée d’avoir choisi le spécialiste du vol à prix cassés, elle a été prise d’un vertige.

Il lui manque, la manière dont il la regarde, dont il la touche.

Pour s’extraire de sa torpeur, elle a fumé une cigarette. Elle a commencé à réfléchir. Elle a cliqué sur la confirmation pour vérifier les modalités d’annulation. Elle a parcouru les premières lignes des conditions générales de vente mais, se sachant perdue d’avance, a préféré éteindre l’ordinateur.

Elle voulait le revoir. Cette histoire d’amour hachée, inachevée, manquée l’obsédait. Elle se souvenait avec une acuité inquiétante de leur dernière nuit. Le temps ne tuait pas ses sentiments, au contraire il polissait chaque détail comme la mer les bouts de verre, faisant de la moindre seconde stockée dans sa mémoire un trésor à débusquer de nouveau, chaque soir.

De cette nuit, elle garde l’image de lui, étendu à ses côtés. Elle le voit encore allongé sur le dos, il ronfle paisiblement, ses longs bras en vrac. Le jour pointe à travers les rideaux mal tirés. Elle sait qu’elle ne se rendormira pas. Elle pose la main sur son torse. Il a pour habitude étrange de dormir en t-shirt, juste en t-shirt. Elle trouve ça bizarre mais elle ne dit rien. Elle sent son cœur sous le coton, un cœur qui cogne fort, trop vite, se dit-elle. Elle laisse quelques instants ses doigts là contre l’étoffe, comme s’ils pouvaient s’y incruster, comme si sa main allait transpercer le tissu, passer au travers, comme si elle allait s’emparer de son cœur. Cela lui permettrait d’abord de mieux le comprendre et peut-être aussi un peu, un tout petit peu, de le façonner pour qu’ensemble, ils soient heureux, vraiment heureux.

Comme elle repense encore une fois à cette scène, à son odeur, à sa peau, elle se lève, abandonne le muffin et le café et se dirige, comme mue par une force invisible vers la porte d’embarquement. Elle est une héroïne. Elle est une boule de nerfs.

Il y a un sas fumeur, une cage de verre immonde dont s’évaporent lentement les nuages gris formés par des milliers de cigarettes consumées. D’habitude, elle n’y met pas les pieds mais aujourd’hui, elle ne peut faire autrement. Elle entre, s’en allume une qu’elle fume à la va-vite parce que l’odeur est insoutenable. Elle se précipite aux toilettes, les haut-parleurs bafouillent qu’il faut embarquer. Elle a rangé son dentifrice dans un mini sac plastique, lui-même au fond de son bagage cabine et n’a pas le courage de l’en sortir. Alors, elle gobe d’un coup trois pastilles de menthe pour l’haleine, en fixant son reflet dans la glace. D’une seconde à l’autre, elle change d’avis : elle est plutôt jolie, il faut dire qu’elle a mis sa robe préférée, non, en fait, elle est laide, grosse, fagotée dans cette tenue qu’elle trouverait forcément plus seyante sur une autre.

Elle ne sait pas. Elle ne s’est jamais jugée qu’à l’aune du regard de ceux dont elle a traqué l’amour. Sans jamais se demander s’ils méritaient le pouvoir qu’elle leur attribuait et qu’ils ne réclamaient pas. Lui symbolisait ce dont avait si souvent rêvé. Un artiste ! S’il finissait par l’aimer, ce serait, pensait-elle, un peu de poussière de paillettes et quelques miettes d’aura qui rejailliraient sur elle. Si jamais il l’aimait, ça voudrait dire qu’elle valait quelque chose. C’était une évidence au moment de leur rencontre, c’était un espoir lors de leurs retrouvailles. Et maintenant… Elle fixe sans pitié son image dans le miroir.

Elle pense à la dernière fois, à ces messages auxquels il n’a pas répondu souvent. Elle sort des toilettes, elle cherche de nouveau la carte d’embarquement. Elle ne la trouve pas. Elle s’énerve, s’accroupit et vide le contenu de son sac à main par terre, sous le regard blasé des autres passagers. Des larmes affleurent au bord des cils. Enfin, le bout de papier surgit sous ses doigts. Elle se redresse péniblement. Il sera content de la voir, ils feront l’amour dans une chambre d’hôtel dont elle s’enfuira le matin venu, en évitant le regard inquisiteur de la réceptionniste. Et après ?

Les haut-parleurs enjoignent les retardataires à se diriger vers la porte d’embarquement. C’est le dernier appel. Elle fourre son sac à main dans son bagage cabine. La poignée est bloquée, elle s’acharne.

Elle abandonne.

Elle est assise et regarde la piste, sa valise cassée à côté d’elle. Elle observe son avion décoller. Ce voyage s’arrête là. Elle ne le comprend pas encore vraiment mais alors, pour elle, tout commence.

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Come back

Pour amorcer un retour en douceur, un texte posté cet été sur welovewords… et bientôt de l’inédit, promis !

Le livre est toujours à portée de son regard. Sur la table de chevet, posé en équilibre sur le lavabo quand il se brosse les dents, à côté de sa tasse de café, dans sa sacoche au long de la journée. Il veut avoir la joie toujours intacte de le feuilleter, de relire au hasard quelques passages ou d’en recommencer, à l’envi, la lecture dans son intégralité.

Il a songé à acheter un autre exemplaire pour être certain qu’il n’y ait aucun danger à emporter partout l’original. Mais il a repoussé l’idée, comprenant qu’une copie n’aurait pas la même valeur : il y manquerait ses annotations, les parenthèses, les petites croix disséminées au fil des pages, souvent discrètement cornées, l’empreinte de la tasse sur la couverture. Il n’a pas abandonné complètement l’idée et caresse l’espoir d’avoir bientôt assez de temps libre pour reproduire exactement son modèle original.

Son travail lui prend du temps, il a un gros poste au sein d’une grande compagnie pour laquelle il assiste à des codir, anime des meetings, prend des avions comme d’autres le métro. Il s’échappe sur le tapis de course des salles de gym du monde entier, sachant pourtant qu’ils ne le mèneront nulle part.

Il est doté de tous les attributs requis à la réussite. Quoique seul. Les rumeurs courent le long des couloirs de l’entreprise. Il sait mais s’en fiche. Il est au-dessus de ça et puis il y a le livre. Le soir au fond de son lit, il rêve l’avoir écrit. Il ressent le poids de chaque mot imprimé dans sa chair. Enfin, quelqu’un a exprimé avec une justesse stupéfiante ce qu’il éprouve. Il n’a pas envie des femmes, il n’a pas envie des hommes, il n’a en fait plus envie de personne, du tout.

Le salon du livre, cette année, accueille l’auteur de l’ouvrage, il s’y rendra.

Avec toute la timidité qu’il a gardée tapie en lui malgré le gros poste, il projette de demander un autographe. Peut-être elle ajoutera un mot mais déjà, il y aura écrit là « Pour Paul ».  A l’arrière de la voiture qui file vers l’aéroport, il fantasme.

Il part en déplacement puis samedi, il pourra dire à l’écrivain sa gratitude pour avoir cousu des phrases idéales racontant son inavouable mal.

Son neveu squatte chez lui cet été, il a dix-sept ans, il est plein de l’assurance aveugle qu’ils ont à cet âge-là. Comme tout le monde, Jérémy trouve Paul aussi fascinant de par sa réussite qu’étrange de par son comportement. Jamais il n’a vu une femme avec son oncle, si bien qu’il a failli lui dire un jour qu’il avait les idées plutôt larges. Il n’a pas osé. Et puis, il est tombé sur le livre. Il a parcouru quelques pages. Il a été déçu puis amusé, surpris aussi. Un livre qui dit qu’on n’a pas envie de faire l’amour. Comment est-ce possible de ne plus vouloir faire ça ? il se demande en imaginant les petits seins fermes en forme de poire de Lucie.

Alors, il décide de faire une mauvaise blague à son oncle. Il retire la jaquette du livre et en recouvre un ouvrage d’une toute autre nature. Il hésite à laisser un mot près du bouquin le vendredi soir, quand il sait que Paul va rentrer. Mais non, la farce n’en sera que meilleure. Il part.

Paul revient tard. Il n’allume même pas pour traverser le salon. Il voit le livre à sa place, sur la table basse, va se coucher.

Le lendemain, il le saisit et le garde à la main. Il descend, se dirige vers le garage, ouvre sa voiture et met l’ouvrage sur le siège passager. Il est tôt, ça roule bien, il rejoint vite la Porte de Versailles. Il est serein, il se dit que ça va être une belle journée.

Il la voit, assise à son stand, distribuant des sourires, tendant l’oreille pour entendre les prénoms que les admirateurs lui glissent tout bas. Il est un peu en retrait. Il veut savourer le moment. Il a mis les vêtements dans lesquels il se sent le mieux, il se fait la réflexion, terrifié qu’il n’a pas été ému depuis longtemps, il se dit qu’il a envie de faire bonne impression. Il a de quoi. Déjà il y a le livre, qu’il serre dans sa main droite si fort que ses phalanges blanchissent.

Enfin il approche, une vague d’émotion soulève son cœur quand leurs regards se croisent. Elle sourit. Muet, il tend le livre, elle saisit son stylo, ouvre l’ouvrage et blêmit. Elle lève les yeux vers lui, entre stupéfaction et colère. Paul ne comprend pas. Elle se redresse, ouvre la bouche mais aucun son n’en sort. Paul attrape le livre et voit les images, les corps nus qui se chevauchent, s’entremêlent, à deux, à trois, à plus. Sa tête tourne.

Soudain, elle parle.

Avec elle

Ils sont nus tous les deux sur le lit de la chambre d’hôtel.

Elle est sur lui, il est en elle, elle est sous lui, il la caresse, elle l’embrasse, ses doigts la frôlent, parcourent et affolent sa chair émue. Ils transpirent, ils s’affrontent autant qu’ils se lient.

Elle s’est souvent trompée avec les hommes mais cette fois, grâce à l’expérience, parce qu’elle se connaît mieux, parce qu’elle sait aussi ce qui peut toucher l’autre chez elle, elle est persuadée qu’il se passe quelque chose, vraiment, entre eux. C’est chimique bien sûr mais elle pressent que peut-être cela pourrait se transformer en sentiments. Elle imagine l’espace d’une seconde, peut-être même deux, qu’ils vont tomber follement amoureux, qu’ils ne pourront plus se passer l’un de l’autre, qu’ils n’envisageront plus de faire l’amour à quelqu’un d’autre parce qu’après tout, ils ont eu tous deux, déjà, forcément, assez d’expérience pour reconnaître cette chose rare. Que l’accord charnel évident, qui se produit quand leurs corps s’entrechoquent, les conduira à vivre une romance passionnée et passionnante.

Jean, lui, ne pense pas vraiment. Il profite de cet instant incroyable. Il regarde cette femme, le grain de sa peau à la lumière de la liseuse, ses longs cils bruns, ses cheveux dénoués qui s’étalent sur l’oreiller. Il la trouve très belle. Bien plus belle toute nue encore. Il constate que c’est merveilleux comme leurs corps se parlent, s’accordent, se répondent. Il ne cessera de s’étonner de la manière dont les choses se sont déroulées.

Tout à l’heure, elle lui servait une pizza dégueulasse avec un air gêné et maintenant elle frémit passionnément entre ses bras.

Jean en avait mangé la moitié plus par politesse, c’était bien lui d’être poli au restaurant. Il avait commandé un verre de rouge, l’avait ingurgité d’un trait, avait pris un café, avait payé. Puis, il avait longuement attendu.

Pour passer le temps, il avait joué avec les minuscules bâtonnets de sucre et d’aspartame qu’elle lui avait apportés avec le café. A chaque fois qu’elle venait, il tentait de la faire parler, posait des questions saugrenues ou superflues : de quel type de fromage était garnie la pâte, le vin, était-il produit localement, quels parfums de glaces disponibles et dans rhum-raisin, quel est le pourcentage de rhum précisément, de quelle origine était le café, quels digestifs à la carte…, n’importe quoi pour la faire rester à ses côtés. Il ne cherchait pourtant pas à la séduire, il s’en sentait bien incapable mais quelque chose en elle, depuis qu’il l’avait vue entrer dans le restaurant, l’aimantait irrésistiblement. Elle faisait mine de ne rien remarquer. Elle osait à peine croiser son regard. Ce n’était pourtant plus une gamine, Jean pensait qu’elle devait être son aînée de quelques années.

Le couple d’amoureux avait fini par partir, étroitement enlacé. Jean les soupçonnait de ne même pas avoir vraiment dîné. Il ne leur avait pas prêté beaucoup d’attention au cours de la soirée mais quand ils quittèrent la salle, il les suivit du regard. Le courant d’air, quand le garçon ouvrit la porte, pour laisser passer sa dulcinée, fit l’effet d’une vive vague gelée sur la figure de Jean. Il se retourna vers la salle, comme pour s’en protéger, et il la vit, elle, debout, au fond, son tablier à carreaux roulé en boule entre ses mains. Il crut voir ses yeux briller. Elle fixait les amoureux qui partaient sans lui adresser le moindre salut. Ils ne se retournèrent pas, ils étaient déjà loin.

A ce moment précis, Jean se souvint s’être dit qu’un homme, un vrai, un homme comme dans les films, se serait levé, aurait marché jusqu’à la femme et aurait sorti une réplique intelligente, sexy, irrésistible. Jean n’était pas Clark Gable, ni Steve Mc Queen, Jean n’était pas George Clooney, ni même Ashton Kutcher. Jean lui avait demandé un autre café.

Elle a une très jolie peau, très douce, veloutée, parsemée de quelques grains de beauté. Ils en ont fini de faire l’amour cette fois. Jean plonge ses yeux dans les siens. Il se dit que se taire peut produire de bien agréables effets. Elle a envie, elle, de dire quelque chose. Il pourrait poser son index sur ses lèvres pour préserver encore un peu ce silence qui rend tout si parfait mais il n’a pas le coeur de l’ennuyer, pas après ces terribles étreintes.

« Au fait, je m’appelle Jeanne ».

Alors, et comme ça ne lui est pas arrivé depuis longtemps, Jean rit, doucement puis un peu plus fort, de plus en plus fort. Elle le regarde, presque apeurée mais elle se dit vite que non, non, cet homme-là elle ne va pas le craindre, que ce n’est pas ce genre, qu’il ne peut être que gentil, qu’il ne se moque pas d’elle, lui, et elle le rejoint, elle se serre contre lui et elle rit à son tour. De cet éclat de rire commun naît cette nuit-là, dans la chambre quelconque d’un hôtel d’une ville moyenne, la source supplémentaire d’un plaisir immense.

La direction

J’ai toujours fait ce que l’on attendait de moi. Je n’étais pourtant pas particulièrement docile, ni disciplinée. Je crois en fait que dès le départ, j’ai trouvé ça plus simple,  très confortable.

Quand je suis entrée à l’école, mes parents ont craint que je n’en revienne souvent avec des punitions : à la maison, je bavardais beaucoup. Mais, le premier jour de classe, le maître avait demandé le silence. Alors, je m’étais tue. Sage, obéissante.

Je suivais les directions indiquées comme un fléchage invisible, je m’armais de ma bonne volonté, j’évitais de réfléchir au sens des ordres établis… et j’y allais. Je franchissais les étapes sans trop de difficulté, avec la sensation diffuse de faire ce que je me devais de faire.

De temps à autre, j’étais confrontée à des obstacles, certaines situations ne débouchaient même que sur des échecs, de dimension variable.

J’étais mauvaise en calcul. On avait beau me souffler le chemin vers la solution des problèmes, je butais souvent, tout le temps en fait et me retrouvais coincée dans une impasse.  Je n’ai pas compté les dimanches où mon père m’a répété cent fois le même théorème.

Je n’étais pas douée non plus en gymnastique. Le constat était tombé au spectacle de fin d’année. Pré-adolescente gauche et boudinée dans un affreux justaucorps rose, entourée d’autres filles bizarrement toutes plus minces et plus adroites, je me débattais avec un ruban interminable. Du haut des gradins, mes parents m’adressaient un seul puissant regard entre consternation et tendresse. Quand les haut-parleurs avaient arrêté de cracher la musique,  j’avais cru que le calvaire était terminé, j’avais quitté l’immense tapis de gomme, pré carré destiné à l’exécution de figures appliquées, lâchant pour de bon le ruban. Sauf que le ridicule ne s’était pas achevé là et que je m’étais pris les pieds dans un ruban, (le mien, celui d’une autre, les deux, l’histoire ne le dit pas) pour finir par m’étaler de tout mon long devant une assistance médusée.

Toutefois, ces épisodes demeuraient rares et jamais personne ne s’appesantissait dessus, de telle sorte que tout allait toujours bien tant que je suivais les consignes données.

Plus tard mais pas beaucoup plus loin finalement, mes parents lâchèrent les rênes. Plus de théorèmes ni d’activité sportive imposée. Je me suis retrouvée à devoir faire mes propres choix.  Je me souviens nettement m’être dit à ce moment là que la vie ressemblait au menu d’un restaurant chinois. Fallait-il opter pour le B38 et du riz gluant ou sortir des sentiers battus avec le G12 et ses nouilles sautées ?

Il me semblait aussi que les autres, la plupart d’entre eux, savaient naturellement comment naviguer. Je les regardais, effrayée et admirative, dompter les courants. J’essayais moi aussi de sentir tourner le vent mais l’essentiel de mes prouesses se résumait alors à rester dans le sillage des meilleurs. Il me paraissait nettement plus sage et plus pratique d’obéir aux dogmes des autres. La facilité qu’offrait cette option était immense. Si le choix était finalement mauvais, le débouché raté, ce n’était jamais ma faute. Non, j’avais juste fait ce que l’on m’avait dit. Cette technique marchait bien et pour tout. Comme en amour, par exemple. Le garçon adoré ne daignait pas rappeler ? Il offrait dès lors une magnifique occasion de se plaindre, de gémir, de pleurer sans se demander quoi faire d’autre.

De rares fois, lorsque malgré les indications, il était vraiment trop compliqué de choisir, je m’emberlificotais dans des mensonges, je tombais profond dans des chausse-trappe dont je ne m’extrayais qu’à la faveur de mains tendues, du nom d’amour ou d’amitié.

J’ai terminé des études, j’ai trouvé du travail. Je me suis permis de maugréer que les choses n’étaient pas telles qu’on me les avait annoncées. J’ai laissé le temps filer parce qu’après tout, cette option avait aussi quelque chose de doux.

Et puis, ce matin, je suis tombée sur lui. Lui qu’à tort ou à raison, je n’avais pas choisi. C’est sa faute aussi, il ne m’avait pas forcé à le faire. Lui qui m’a fait souffrir, tellement. Il était auréolé de ce petit halo dégueulasse des gens qui vont bien. On appelle ça, je crois « respirer le bonheur ». En une seconde, j’ai chaviré, de nouveau sans que je ne me débatte, le courant m’a emportée.

Dans l’après-midi, je suis descendue du bureau fumer une cigarette. J’ai levé les yeux : il y avait un bout de ciel bleu. Je l’ai fixé avec ferveur, mon regard l’a harponné et en une seconde, j’ai décidé que j’allais me hisser jusque là-haut. Il y en avait assez de ces vagues, de ces pièges et de moi.

Pour commencer, j’ai décidé de ne pas remonter travailler.