Un voyage

Elle a voulu que je l’accompagne.

– Tu seras en homme, n’est-ce-pas ? 

J’ai senti dans son regard du défi et de la crainte mêlés.

–       Oui, bien sûr Maman.

 Je pourrais mal le prendre, m’agacer mais je ne réagis jamais comme ça avec elle. Non, je suis un agneau, le petit de sa mère, je me loge dans le creux de son ombre et je reste docile.

Ainsi, cette fois, je me retrouve à l’attendre devant la station de métro de la Porte Maillot, un samedi à 14h. D’habitude, le samedi, je vois Manon et on fait des courses, on boit des coups et on rigole ou bien je reste à la maison. 

–       Tu vas accompagner ta mère là-bas ? a demandé Manon la semaine dernière, tout en allumant une menthol et commandant une deuxième tournée à la terrasse de notre café préféré.

–       Oui.

Elle n’avait pas l’air de vouloir me croire alors qu’elle sait que je suis gentil avec Maman, tout le temps. Je le lui ai dit.

 –       Pas gentil, soumis, m’a-t-elle jeté au visage, avant de souffler la fumée par ses narines délicates.

–       Prends ça… j’ai murmuré, les yeux baissés.

Elle a tendu la main pour passer les doigts dans ma tignasse. « Te fâche pas, beau gosse ». Ses bagues se sont accrochées à mes boucles. Mais je n’ai rien dit. Son sourire a tout effacé. La conversation a repris : on a parlé de son mec.

 Ma mère arrive. Elle fend la foule des touristes à la recherche des Champs-Elysées. Elle a revêtu ses atours de parisienne: le carré Hermès, les mocassins à talons cirés, le trench et le sac Lancel. Maman est éternelle. Sa bouche rouge épaisse poudrée, qui me fait penser à la façon dont je maquille la mienne les soirs où je travaille, m’envoie un baiser tandis qu’elle  approche, de son allure saccadée.

–       Chéri ! elle crie plusieurs fois alors qu’elle remarque bien que je la vois.

Ma mère est très démonstrative, surtout en public. Plutôt qu’un discret baiser sur la joue, elle plante ses lèvres très près des miennes, à la russe. J’ai horreur qu’elle fasse ça, même si c’est semblant, m’embrasser sur la bouche mais je ne lui en ai jamais fait part. Elle traîne un minuscule trolley qu’elle me tend, à peine la cérémonie de l’embrassade achevée.

Nous devons nous dépêcher si l’on ne veut pas manquer la navette, si nous la ratons c’est l’avion qui s’envolera sans elle. Ma mère a beau porter son carré Hermès, elle fait  l’économie d’un taxi. Elle n’a pas le choix, elle n’a plus de sous. Elle marche très vite, elle ne fait pas attention si je la suis et quand je me faufile entre les voitures garées afin de rester dans son sillage, je me dis un instant que je pourrais stopper là, elle ne verrait rien.

Elle partirait sans son trolley. Je crois bien qu’elle ne s’en apercevrait même pas. Par exemple, au moment de payer les tickets de bus, elle se rend compte qu’elle n’a pas d’argent.

Là, elle se tourne vers moi, j’existe de nouveau. Je règle son billet et le mien, un aller et un aller-retour, merci bien. Je ne prends pas l’avion, moi. Je dois être le seul dans la navette pour qui c’est le cas. Nous sommes un drôle d’équipage elle et moi, au milieu de ces voyageurs à l’âme légère qui partent en vacances pour la plupart.

Me retrouver assis à côté d’elle dans ce bus fait surgir de lointains souvenirs. Je fixe le sac qu’elle a posé sur ses genoux serrés, elle regarde l’horizon, par delà moi. J’ai six ans et nous sommes installés de la même façon à l’arrière de la berline de Papa. Il nous emmène, comme aujourd’hui, vers l’aéroport et le travail de Maman.

–       Si tu es sage, Chéri, je te rapporterai une surprise ! me glisse-t-elle, au bout d’un moment, au creux de l’oreille.

Elle le répète chaque fois. Même s’il n’est pas dupe, il ne faut pas que Papa entende, il ne supporte pas qu’elle me gâte. Plus tard, elle me racontera la fois où ils se sont atrocement disputés à cause d’une babiole trop chère offerte après l’un de ses voyages. Elle aura pourtant oublié ce qu’était le cadeau. Je ne me souviens pas de cette bagarre, ni d’aucune autre d’ailleurs.

–       Et pourtant, comme nous nous sommes boudés ! Nous en sommes même arrivés à ne plus nous toucher, précisera-t-elle en racontant l’histoire avec, comme toujours, moult détails. Elle conclura par cette petite phrase prononcé d’un air grave: je crois bien que je vous aimais trop. Elle dira si souvent cela.

Cette après-midi là, dans ce bus, comme à l’arrière de la voiture, elle se tait. Je tremble, mes yeux quittent son sac pour s’accrocher à sa chair, à ses mains aux ongles laqués de l’exacte teinte de ses lèvres.

–       Tu pars longtemps ?

–       Je ne sais pas vraiment.

–       C’est un peu rapide, non ?

–       Pas tant que ça…

 Elle fixe encore plus fort l’extérieur, la route qui défile plane, lisse, vulgaire. Il n’y a rien à regarder mais elle s’accroche à ce paysage muet. Je l’ennuie avec mes questions, ce n’est pourtant pas mon genre d’embêter Maman. Elle se ressaisit.

–       Comment va Manon ?

 Maman la connaît, au début elle ne l’aimait pas trop et puis après, soudain, follement… Au moins, je fréquentais une fille… jusqu’à ce qu’elle comprenne que je ne couchais pas avec elle.

–       Bien, merci.

D’ordinaire, je ne suis pas sec avec Maman. Au contraire, je la cajole comme je peux, j’éteins de mes maigres moyens ses inquiétudes et ses chagrins. Mais ce chemin me rappelle trop cet il y a longtemps.

Bien sûr, c’est flou. Mais ce trajet, sa bouche qui glisse vers mon oreille, son parfum, sa poudre, les réminiscences sont nombreuses. La portière claque, des baisers par dizaines et sa silhouette s’évade. Puis rien. Plus de mots doux, pas de surprise. Le silence troublé  le soir parfois par les pleurs étouffés de Papa que j’entends, parce que ma chambre est seulement séparé par une mince paroi de la cuisine. Les regards adressés par les autres enfants et leurs mères devant l’école, entre pitié et mépris à moi, le petit garçon débraillé que Maman n’habille plus. Des jours, des semaines, des mois, des saisons entières défilent sans nouvelles. Personne n’ose dire rien. Je fête sept ans, huit. Il y a la mère de Papa, lui, moi autour d’un gâteau de la boulangerie. Ils ont oublié les bougies. On fait semblant qu’on rit. C’est un jeu, dit Papa. Tout pendant trois ans sera un jeu, celui des faux semblants.

La navette  emprunte la bretelle qui mène au terminal, un hangar posé au milieu de nulle part. Nous descendons les derniers, après la foule composée de ceux pour qui les vacances débutent presque. Nous sommes silencieux. Le trolley est bien dans la soute, toujours aussi petit et léger. J’en viens à me demander s’il est vide. Mais je me tais. 

Plus tard, quand j’ai dépensé ce qui me restait pour que Maman boive et lise quelques magazines pendant le vol, l’hôtesse au sol lui demande de caser son sac à mains dans le trolley ou de lui régler un supplément. Un seul bagage cabine, c’est stipulé sur la feuille A4 imprimée qui fait office de billet. Maman n’objecte rien, elle est trop humiliée. Je n’ai pour elle plus d’espèce, pas de carte, encore moins de chéquier. Je bourre le Lancel de Maman dans le trolley, elle est assise à mes côtés mais feuillette une revue, détourne bien la tête, elle n’a pas envie de se sentir concernée.

Sur le trajet du retour, je somnole et dans mes rêveries, se superposent les âges de Maman. Je la vois quelques instants plus tôt m’adresser un petit signe de la main avant de franchir de sa petite démarche hyper articulée la porte d’embarquement au milieu des gens. Elle est à mes côtés, si solaire, poudrée, parée, à l’arrière de la berline que Papa conduit avec aisance. Elle est encore là, dans cette navette qui l’emporte vers un ailleurs dont elle ne m’explique rien, comme je lui tais après tout bien des choses sur ma vie. Elle a seulement besoin que je l’accompagne et que je l’embrasse, je crois, Manon, tu vois.

Elle est, enfin, cette merveilleuse et effrayante inconnue sur le pas de la porte de l’appartement de la rue de Crussol. Ce soir, j’ai presque neuf ans. On a sonné. Je n’ai pas le droit d’ouvrir mais j’ai désobéi. Elle est immense et je suis encore tout petit. Lunettes de soleil sur le nez, carré Hermès noué autour du visage, une mèche brune bouclée seulement dépasse, trench cintré et sac à la saignée du coude, je me demande si c’est une célébrité. Quand surgissent ses deux yeux un peu mouillés, je me sens flancher. Elle fond sur moi et dans un souffle théâtral, elle crie :

–       Chéri…!

Egarée, elle fond sur moi, m’enlace sans que je puisse rien faire et prononce les mots qui résonnent éternellement à mon oreille : je crois bien que je vous aime trop…

 

 

L’échange

Les enfants descendent de la voiture. Ils ne se retournent pas, ils ne font plus de signe de la main à leurs parents depuis quelques mois quand ils les quittent. Ce geste semble devenu dépassé, c’est un signe supplémentaire du fossé invisible qui se creuse entre eux, sans que personne ne cherche à y remédier. Laurence fixe la silhouette menue de sa fille, le blouson en velours, le sac à l’épaule, les cheveux blonds comme les siens, elle reconnaît à peine le dos de cette grande tige blonde, comme elle pourtant.

« Margaux change énormément en ce moment, dit-elle tout bas, comme pour elle-même. Physiquement, je veux dire ».

Son regard lâche son enfant, se pose sur le tableau de bord. 8h23. Elle n’a pas vu le corps de l’adolescente trembler, esquisser un demi-tour avant de renoncer, ça n’a duré que l’espace de quelques secondes. Son frère et elle ont franchi le perron de la grande maison. Est-ce que ça aurait changé quelque chose ?

Pierre tourne le contact, la voiture redémarre et recule dans la contre-allée.

« Tu veux que je te dépose quelque part ? » demande-t-il.

Les deux mains arrimées au volant, il regarde la route.

« Non, ramène-moi à la maison si ça te va, ou à la gare, comme ça t’arrange… »

Laurence élève à peine la voix, il tend l’oreille.

« Je n’ai pas de rendez-vous ce matin, j’ai le temps, je vais te déposer ».

Pierre a fait exprès de ne rien prévoir. Ils ont un peu de route avant de rentrer chez eux, il espère sans l’avoir formulé qu’être coincés tous deux leur permettra de faire ce à quoi ils n’arrivent pas autrement : parler.

Ils sortent du quartier résidentiel où vivent les parents de Pierre.

« Ca va faire bizarre de ne pas voir les enfants pendant 8 jours, non ? »

Pierre dit ça en l’air, il cherche à amorcer n’importe comment la conversation.

« Hum… elle soupire en regardant par la fenêtre sur le côté.

–       Le dernier bulletin de Margaux est plutôt bon, on devrait l’encourager, aller quelque part avec elle, dans un endroit qui lui plaît, tu ne crois pas ?

Il se demande si Laurence ne va pas trouver bizarre cet intérêt  soudain pour les enfants. Il a réalisé qu’il se contente depuis longtemps de savoir simplement s’ils vont bien, guettant parfois le bruit de fond vaguement rassurant qui traverse les parois de leurs chambres respectives.

 

–       Peut-être, oui, dit Laurence en dodelinant de la tête ».

Mais elle ne relance pas la conversation. Pierre poursuit.

« Et Antoine, penses-tu qu’il joue trop avec ses jeux ? Je suis un peu inquiet, un de mes collègues m’a parlé du fils d’un de ses amis qui ne sortait plus du tout de chez lui depuis des mois, je n’ai pas envie qu’Antoine…

–       Non, Pierre, enfin, Antoine n’est pas comme ça ».

Il faudrait être idiot pour ne pas percevoir le poids si lourd de la lassitude dans la voix de sa femme. Pierre a manqué de jugeote mais il ne peut plus supporter les choses comme elles sont. Les enfants pouvaient être une façon d’entamer la discussion qu’il veut avoir avec elle. Cela ne fonctionne pas et il n’a songé à une aucune autre option.

Ils tombent dans les bouchons du centre-ville. Les vitrines des magasins, la boulangerie, l’opticien, la pharmacie, les pompes funèbres, les deux banques, Laurence les regarde mais ne les voit pas. Elle est ailleurs, son corps aux côtés de Pierre dans l’habitacle confortable de la berline familiale mais son esprit est loin. Mabel le lui a dit : pendant les semaines qui restent, il ne faut pas se focaliser sur son enveloppe ; elle n’a aucune espèce d’importance.

« Je vais m’absenter ce week-end et peut-être aussi en début de semaine, murmure-t-elle »

Pierre a un hoquet. Elle ne va pas oser tout de même lui faire cet affront-là.

« Je sais que tu dois trouver ça bizarre mais j’en ai besoin »

Mabel a recommandé de ne pas donner trop de détails, de ne pas inventer de mensonges compliqués autant que faire se peut. Le moins d’explication pour le moins de soupçons. Il faut tenir bon pendant cette période transitoire.

Pierre éteint la radio dont il ne supporte soudain plus la musique classique jouée en sourdine.

« J’ai le droit de te demander ce que tu comptes faire, dit-il froidement. Tu ne t’es jamais absentée comme ça ».

–       Pierre, j’ai besoin d’un peu d’espace.

Laurence se gratte la gorge et tourne légèrement le buste vers son époux.

« Je pensais qu’une fois les enfants en vacances chez mes parents, nous aurions un peu de temps ensemble, Laurence, pour parler. Je voulais t’emmener demain dans ce petit restaurant italien, tu sais celui où tu m’as annoncé que tu attendais Margaux.

Elle ne peut réprimer un soupçon d’étonnement :

« Il est encore ouvert, depuis le temps ? »

Elle s’étonne, oui, parce que Pierre n’a jamais pris ce genre d’initiative.

 

« Oui, ça a été repris… mais peu importe. Laurence, je voudrais que tu restes, peu importe, en fait, où tu devais aller ».

La voix de Pierre s’étrangle dans le fond de sa gorge, il fixe la route, le feu passe au vert, ils sortent du centre, ils vont rouler mieux maintenant. Il ne veut pas que sa femme parte, il l’a compris depuis l’autre soir, où elle est rentrée si tard. Il l’a laissée ces dernières semaines aller et venir, de manière inhabituelle. Ce n’est pas qu’il s’en fiche qu’elle ait un amant, non mais il ne sait pas quoi faire, vraiment. Il sait juste : il ne veut pas qu’elle s’en aille. Il est blessé, à terre, comme jamais depuis leur rencontre, il y a vingt ans. Tout cela, il devrait le lui dire mais il n’y arrive pas.

Laurence, elle, a oublié déjà le léger émoi causé par la proposition de Pierre deux minutes plus tôt.

« Je pourrais peut-être ne partir que demain, si tu as réservé », finit-elle par bredouiller.

Mabel a dit aussi : « les concessions subtiles permettent parfois mieux de parvenir à ses fins », elle s’en souvient maintenant.

« Oui, ça me ferait plaisir », avoue Pierre, désarmé.

Laurence s’est de nouveau tournée vers l’extérieur et la chaussée qui défile. Elle ne verra pas la larme qui roule sur la joue mal rasée de son mari inquiet.

De l’art de la métaphore

Lorsque je veux écrire, il faut que je me prépare. Je le sais, je le sens. Je n’ai, en fait, pas vraiment le choix. Si je partais sans bagage, peut-être quelques temps pourrais-je croire que je n’ai besoin de rien d’autre que de cette envie qui me mord le ventre. Mais au bout de ces heures, de plusieurs milliers de pas, je serais forcée d’admettre que je ne vais nulle part.

Alors, je me prépare. de manière foutraque, au dernier moment, je réunis quelques outils épars, une carte, un guide, de quoi régler les questions élémentaires de la vie. j’ai souvent, avant de me lancer, feuilleter en rêvassant ce guide que j’ai choisi. J’y ai regardé les croquis, j’y ai lu les encadrés faciles et colorés où sont glissés les grossiers conseils et puis je l’ai refermé, me jurant d’y revenir avec méthode plus tard, ne le faisant jamais, le jetant dans mes bagages de telle sorte que je le retrouverai plus tard corné. J’ai lu avec passion les récits d’autres âmes qui ont entrepris à peu près le même périple, tout à tout admirative et critique.

Et puis, enfin, je m’en vais écrire, je pars. Je referme un temps la porte sur le reste. Oh, je n’oublie pas tout à fait le quotidien et la somme de choses futiles ou merveilleuses qu’il contient. Mais, le temps d’une escapade, je le laisse derrière moi. Je ne suis pas triste, je n’éprouve pas même une once de culpabilité, non, car je sais que je me ferai pardonner mon absence en racontant avec malice, au retour, le détail de mes péripéties.

Je prends la route, aussi excitée que trouillarde, aussi prétentieuse que ridicule et j’avance à tâtons. Au début, je ne sais quelle direction prendre. Je regarde depuis le bas-côté où file le gros de la meute et selon l’humeur, je la suis ou je la fuis. Quoiqu’il arrive, il y a toujours cet instant où, en dépit de la frousse, j’ai seulement envie de tracer ma propre voie. Oh, parfois, au bout du chemin, il n’y a qu’un cul-de-sac. Je suis alors obligée de revenir sur mes pas.

Pour reprendre mon souffle, pour me reposer, pour jeter un regard sur les distances parcourues, je fais une halte. Je feuillette les pages comme on fait défiler sur l’appareil photo à toute vitesse les images. j’accroche sur certains détails, des formes me séduisent, d’autres sont effacées, immédiatement mises au rebut. je fais un premier tri même si au fond de moi, il y a une toute petite voix qui me dit de tout garder, avec fierté; la voix de celle qui est déjà bienheureuse d’en être arrivée là.

Ce n’est peut-être pas le plus incroyable, le plus bluffant, ni le plus exceptionnel des voyages mais c’est le mien… à travers les méandres obscurs de l’écriture.

Le quart d’heure américain

« Nous n’étions plus que deux. Des autres concurrentes, je distinguais seulement les voix chuchotant dans les coulisses toutes proches. Les pronostics devaient aller bon train. Je ne connaissais quasiment pas ces filles et c’était là l’indice évident d’un résultat qui devait m’établir perdante. Allison, elle, était leur amie, leur coqueluche même. J’en soupçonnais certaines de s’être inscrites avec pour objectif de se rapprocher d’elle, l’idole du lycée. Allison avait de solides arguments : des jambes fuselées, une peau caramel toute l’année, de longs cheveux blonds soyeux, des quenottes étincelantes parfaitement alignées. Bref, Allison était une poupée. Je l’imaginais bien assise le soir, à la coiffeuse de sa chambre, lissant interminablement sa chevelure de soleil. Des rumeurs commençaient pourtant à circuler, Allison aurait le même comportement dépravé que la plupart des adolescents.Lorsque je lui jetais un regard du coin de l’oeil, je l’apercevais dans sa robe crème satinée – personne n’avait daigné lui signaler que cette tenue était plus appropriée pour une mariée ?? – avec son petit collier de perles et ses dormeuses pour lesquels son père, acculé, avait dû se saigner à l’occasion de son seizième anniversaire, je voyais une figurine parfaite, une coquille aussi brillante que creuse, une fille sur le point d’emporter le titre de Miss Saratoga 1978. Quand RJ, habituel animateur des bingos dominicaux de notre bourgade, reconverti pour l’occasion en maître de cérémonie, ouvrit l’enveloppe et prononça mon nom, j’eus le souffle coupé. Un coup de poing dans l’estomac ne m’aurait pas fait pire effet. Miss Saratoga 1977, fraîchement fiancée et physiquement en tous points semblables à Allison, vint poser la couronne de zircons offerte par la galerie commerçante du coin sur ma tête de reine. Comme en accomplissant ce geste, elle tournait le dos au public, elle ne se priva pas de m’adresser une petite moue dégoûtée. J’entendais une rumeur différente de tout à l’heure sortir des coulisses, le bruit de l’effarement. Pour tenter de comprendre ce qui pouvait bien se passer, pour ne pas être seule au milieu de tous, même si je faisais mine de bien m’en ficher, et pour qu’on me dise, bon sang, pourquoi j’étais plantée là, drôlement attifée, j’adressais à ma mère, assise au deuxième rang, le plus explicite des regards de mon répertoire ».

« Ils auraient dû trouver quelqu’un d’autre que RJ pour le rôle du maître de cérémonie. RJ est celui qui raconte des blagues salaces pour que les hommes lèvent le nez de leurs grilles de bingo le dimanche après-midi, RJ est celui qui offrent des conserves de jambon aux heureux gagnants. Et ce soir, c’est RJ qui va annoncer qui emporte le titre de Miss Saratoga 1978 !!! Il transpire comme un bouc dans son costume synthétique. J’avais bien suggéré à Marty de le faire mais une fois que j’ai eu fini de convaincre Nell, il n’a plus fallu leur en parler, ni à l’un ni à l’autre, le père et la fille, soudés, comme de bien entendu. Je soupçonne Marty d’avoir supplié Nell de le faire pour moi. Je pourrais facilement soudoyer Marty. Contre quelques gâteaux ou une bonne partie de jambes en l’air, il me dirait tout. Mais je pense que je préfère ne rien savoir, je préfère croire que j’ai su trouver les mots face à Nell, que ma petite fille a accepté pour elle et pour moi, pour me faire plaisir à moi. RJ en met du temps à déchirer cette satanée enveloppe. Et Marty qui ne revient pas de fumer sa cigarette. Il va rater le sacre. Allison Banks est ravissante, ses cheveux, ses yeux en amande, non vraiment, elle peut gagner. Sa mère, Evelyn, a ri, c’est ma voisine qui me l’a dit, quand elle a su que Nell était inscrite. Allison et elle auraient ri si fort que les murs de leur maison en auraient tremblé ! C’est de l’épicier que ma voisine tient ça. J’en doute. Mais par orgueil, je n’adresse plus la parole à Evelyn depuis. RJ a fini d’ouvrir l’enveloppe. J’entends des roulements de tambour mais ils sont peut-être dans ma tête. Avec ce léger cheveu qu’il a sur la langue, il dit : « Miss Saratoga 1978, Mesdames et Messieurs, est… est… Nell Wards ! ». Je crois que je porte la main à mon coeur et que je pleure. A travers le rideau de mes larmes, je devine Nell, sur scène, qui me foudroie du regard ».

« Tout le temps où ce fichu RJ a fait durer ce foutu suspense, j’ai gardé l’index et le majeur croisés dans le repli de ma jupe. Je ne voulais pas que quelqu’un puisse voir mon geste. Celui qui l’aurait vu se serait dit que c’était là la preuve que je rêve tant de l’emporter. C’est stupide, je suis trop sûre de moi pour ce genre de petit geste de superstition minable. D’habitude. D’habitude, je suis Allison Banks, capitaine des pom pom girls, reine de tous les bals du comté, la fille chérie d’Evelyn et Georges Banks. Mais le piédestal vacille un peu plus chaque jour. Tout a commencé le jour où Papa a perdu son poste de directeur de l’usine. La famille a fait bonne figure, un temps. Cela fut plus difficile le jour où l’on nous a refusé l’accès au country club. L’aura des Banks avait faibli. Pourtant, j’ai conservé la mienne intacte au lycée. C’est ce qu’il y a de bien avec l’école : c’est une sorte de dimension parallèle épargnée du reste des outrages du monde. Papa et Maman se sont ressaisis : ils restaient quoiqu’il advienne bien au-dessus de la moyenne décérébrée des habitants de Saratoga. Papa allait vite retrouver un emploi et un bon. Toutefois, il n’y a pas eu de stage d’équitation pour moi l’été dernier. A la rentrée, je n’arrivais plus à cacher au lycée que tout allait mal chez moi. Billy a voulu me quitter. Pour la première fois de ma vie, j’ai supplié, j’ai fait ce qu’il m’a demandé. Maman veut que je gagne ce concours. J’ai la désagréable sensation que c’est tout ce qui lui reste, ce qu’il reste aux Banks. Mais moi, je ne veux pas, je ne veux pas endosser ce rôle-là et soutenir mes parents à bout de bras, ce sera de toute façon beaucoup trop lourd pour moi. Je ne suis qu’une jolie fille populaire. Ce soir, si je croise les doigts, c’est que je ne veux pas être élue Miss Saratoga. RJ déchire l’enveloppe et bafouille, j’entends le nom de Nell, instinctivement, je décroise les doigts. Je ne suis pas Miss Saratoga 1978. Je suis enceinte de Billy ».