Lettres d’un inconnu

Le site s'ouvre sur cette phrase : "Depuis quand n'avez-vous pas reçu une belle lettre ?".

"Le site de quoi ?" vous demandez-vous peut-être. Celui de  "Lettre d'un inconnu", offrant la possibilité de recevoir deux fois par mois une belle lettre. Je clique sur la page destinée à m'expliquer le concept, voici un extrait du site :


HeaderLettres d'un Inconnu incarne l'envie de
retrouver l'art perdu de la correspondance, renouer avec le plaisir de
recevoir un beau courrier dans sa boîte aux lettres, qui vous est
personnellement adressé. Le plaisir de prendre quelques minutes pour
soi, et lire une histoire vraie qui vous fera voyager, rire, sourire, ou
qui vous inspire. 

Cela se traduit par un abonnement pour
recevoir des lettres sélectionnées et écrites par des inconnus, deux
fois par mois, dans sa boîte aux lettres, à son adresse postale. 

Ces lettres seront écrites afin vous
raconter une histoire de vie, une anecdote, un souvenir, un moment où la
vie de l'auteur a basculé. Ou, pour les plus anciennes, elles seront
chinées, traquées, trouvées et reproduites pour vous. 

Les premières lettres racontent
notamment le plaisir de la correspondance chez François Simon, la
manière incroyable dont la couturière Anne-Valérie Hash a trouvé sa
maison de couture, une jeune femme d'affaires qui quitte tout pour
partir en tour du monde, puis décide de devenir prof de yoga, une
enfance difficile qui se transforme en conte de fées, des souvenirs
d'Iran révolus, des rêves d'enfants devenus réalité, un coeur brisé…

Pour la modique somme de 6,95 euros, vous recevez dans votre boîte aux lettres une belle enveloppe et son élégant contenu deux fois par mois. Le prix d'un livre de poche. Je suis très partagée : d'un côté, je me dis que c'est rudement malin de prendre le total contrepied de notre société hyper connectée qui n'a plus le temps de prendre son temps, plutôt bien fichu a priori et pas inintéressant sur le fond; de l'autre je trouve cela surfait puisque impersonnel, je déteste l'imagerie sépia vieillotte et je préfère lire un roman si j'ai envie que l'on me raconte une histoire. Alors oui, avoir une belle lettre manuscrite dans sa boîte aux lettres, c'est bien plus réjouissant que le catalogue La Redoute et les impôts mais je ne suis même pas sûre qu'un soir, de mauvais poil, j'aurais envie de la lire.

J'adore les lettres, j'en ai une en cours de rédaction, j'ai eu la chance d'en recevoir quelques très belles dont je garde le souvenir au cours de mon existence. Sans doute moins que si j'étais née cinquante ans plus tôt, oui. Mais je ne regrette pas. Vivre à mon époque me permet l'accès à des tonnes d'autres façons de communiquer, de m'informer, aussi critiquables que précieuses. Je n'aime pas vivre dans le passé. Et je me fiche de recevoir du courrier de la part d'inconnus, surtout lorsqu'il ne m'est pas spécialement adressé. Je sais que certains auront des arguments contradicteurs, argueront que si l'on peut tout avoir, du compte twitter à la lettre parfumée pourquoi se priver, je dis seulement que je passe mon tour.

Laissons donc plutôt vos commentaires ici !

 

Retrouvailles – 1ère partie

Claire s’était fait une joie de cette soirée ; ils
avaient dîné dans un restaurant à la mode puis, comme ils n’avaient pu avoir
qu’une table au premier service, ils avaient décidé de profiter de la situation
pour continuer la soirée en allant au cinéma voisin. On y jouait un vieux
classique qu’ils chérissaient tous les trois. La veille, ils étaient restés
chez eux, elle avait été drôlement fatiguée par le voyage.

Il faisait bien plus froid ici, se dit-elle tandis qu’elle
franchissait le pas de la porte du restaurant et que le vent se mettait à
souffler. Ils firent les quelques mètres qui les séparaient de la salle.
C’était un cinéma comme on n'en faisait plus chez elle : à la séance de 21h,
une célébrité du quartier, cinéphile avertie et reconnue, dont elle n’arrivait
pas à se souvenir du nom alors que pourtant ils lui en avaient tant parlé,
venait présenter le long métrage. Ses amis et elle s’émerveillaient de cette
coutume à l’heure où la présence même de projectionnistes se raréfiait.

Claire voulut acheter un grand pot de pop corn. Ils étaient
repus mais elle en avait envie, davantage pour le folklore qu’autre chose. Ils
prirent place tous les trois dans la vieille salle qui sentait le renfermé et
dont les ressorts des fauteuils grinçaient outrageusement. Elle se demandait si
le cinéma ne faisait rien par manque de moyens ou pour conserver le caché
étrange de la vétusté.  Elle était
peut-être naïve mais sa sensibilité à fleur de peau lui donnait le besoin de croire
à de belles histoires, d’insuffler un peu de poésie partout, même dans le
grincement d’une assise. Son cœur était mal en point, elle avait sauté sur
l’occasion de rendre visite à ses amis expatriés, espérant que l’oxygène que
l’éloignement et la découverte délivreraient à sa tête irriguerait aussi son
coeur. Elle n’était là que depuis deux jours, il était un peu tôt pour savoir
si le remède fonctionnait.

La salle se remplissait petit à petit. Ils étaient calés au
fond, un peu en surplomb. Son amie posa sa main sur son bras et se pencha vers
elle pour lui murmurer quelque chose mais le son de sa voix fut couvert par un
bruit sourd. Les murs tremblèrent légèrement. Le métro passait juste en dessous
du cinéma. Les silhouettes entraient de plus en plus nombreuses. La main de son
amie ne quittait pas son bras, elle ne comprenait pas. Elle la regarda, tout
cela ne dura que quelques secondes, elle vit un regard surpris la fixer puis se
tourner vers le devant de la salle, comme pour lui signaler quelque chose. Elle
crut reconnaître une longue silhouette s’asseoir trois rangées devant eux. En
la voyant, elle sentit un courant électrique la traverser. Son pop corn jaillit
sur ses genoux et son amie pouffa nerveusement. Leur compagnon qui n’avait pas
suivi la scène les regarda, un peu étonné. Claire resta immobile. Son amie
épousseta le maïs  sucré qui recouvrait
ses genoux. Claire ne bougeait pas. Elle était comme paralysée, seuls ses yeux
suivaient l’action qui se tenait quelques mètres devant elle.

La grande silhouette brune était celle de son ancien amant.
Il était accompagné d’une jeune femme qui avait eu bien du mal à m’asseoir. Et
pour cause, elle ne pouvait faire mystère de son état, elle était sur le point
de donner naissance à un enfant.

Cet homme n’était pas la plus grande histoire d’amour de
Claire, ni sa dernière peine de cœur ; elle les enchaînait depuis
plusieurs années, mais il avait la particularité d’être de ceux qui l’avaient
beaucoup marqué. Leur histoire n’avait pas pu vraiment marcher, une affaire
de mauvais moment, d’egos excessifs. Elle travaillait alors à son deuxième
roman et avait fait un choix entre un ouvrage prenant  auquel elle croyait et une romance qu’elle
sentait trop exigeante et incertaine. Lui était comédien et commençait à se faire
un nom. Souvent en tournée, il était rarement au même endroit, auquel cas il la
voulait tout à lui. L’un et l’autre avaient préféré s’occuper d’eux-mêmes.
Etrangement, elle avait toujours gardé de cette rupture un goût amer. C’était
il y a quelques années maintenant. Son amie savait combien Claire avait souffert
de cet échec, justement parce qu’elle lui avait donné bien peu de détails sur
leur histoire. Elle suivait depuis de loin sa carrière, curieuse mais pas
masochiste. Claire zappait quand elle tombait sur lui à la télé.

Il riait avec sa voisine, il passait sa main dans sa nuque,
il se tortillait sur son fauteuil en quête d’une position confortable pour ses
longues jambes. Elle le regardait faire tout cela et sentait tomber en elle un
épais rideau de tristesse. Les chiffres des ventes de son dernier essai étaient
abominables, l’inspiration était au point mort depuis des mois, elle venait
d’être quittée par un homme qu’elle n’aimait même pas vraiment, le pire qui
puisse lui arriver selon son propre code moral de la vie sentimentale et elle
avait 39 ans trois jours plus tard. Et lui riait avec une jeune femme enceinte
jusqu’aux dents.

 La fameuse cinéphile avertie était montée sur l’estrade mais
Claire ne prêtait pas la moindre attention à son oraison intello. Elle fixait la
nuque et les cheveux bruns légèrement bouclés. Au bout d’un moment, le noir se
fit, il lui fallut quelques minutes pour la distinguer de nouveau, le temps que
ses yeux s’habituent à l’obscurité. Les publicités puis le film, elle ne suivit
pas grand chose, littéralement hypnotisée par cette silhouette familière. Elle
voulait savoir si elle avait envie d’aller lui parler à la fin de la séance ou
si elle préférait ignorer cette douloureuse coïncidence, après tout quoi lui
dire à part de terribles banalités ? Tout avait disparu autour d’eux,
ses amis, ce vieux long métrage tant attendu, même le pot géant de pop corn
gisait à ses pieds.

Excuse my mythologie

Une note trèèèèss particulière – j'ai participé ce week-end à un atelier d'écriture et je voulais partager le résultat d'un exercice réalisé. Il s'agissait de s'inspirer de la mythologie et du labyrinthe créé par Dédale et commandé par Minos pour abriter le Minotaure et de laisser courir notre imaginaire. Je choisis de me concentrer sur Dédale. Excuse my mythologie.
 
Dédale. D é D A L E. Me répéter en boucle les informations essentielles. Mon nom, mon âge, ma fonction : ce qui me définit dans le reste de ce vaste monde. Voilà qui peut me préserver de la folie qui me guette à ne faire que tourner ici, arpenter des allées qui paraissent toutes si affreusement parfaites et identiques. Bon sang, me voilà pris littéralement à mon propre piège. Investi d'une mission incroyable, je me suis cru assez fort pour relever le défi et m'en échapper ensuite indemne. Finalement, je n'aurais réussi que la première partie. Je l'ai fait, ce fichu labyrinthe. Mais je m'y suis perdu, au propre comme au figuré. Dédale. D é D A L E. Personne à qui parler de ma réalisation, personne avec qui partager ma méthode ni le fruit de mes réflexions, personne pour s'en extasier.

Assommé par le poids de ma tache, j'ai cru un temps  qu'elle se suffirait à elle-même. Mais une fois accomplie, à quoi bon si je ne puis la partager ? Je n'avais jamais songé à cela auparavant. faut-il que je sois acculé ici, aujourd'hui, pour m'apercevoir de ce besoin organique de partage ? Je vais devenir fou, fou de solitude, fou de chagrin, fou de silence. Dédale. D é D A L E.

Se souviendra-t-on de moi ou plutôt de mon oeuvre ? Ou encore d'aucun des deux ? Et de toute manière, imaginons même un instant que mon nom, ce nom étrange que je risque de bientôt oublier, devienne une trace, soyons fous, un nom commun pour définir mon oeuvre ou celles qui s'en rapprochent, quel effet cela aura-t-il sur moi,  pauvre ère coincé là jusqu'à être réduit à l'état de poussière ?

Il y a bien Icare, oui, mais si c'est mon fils, c'est un écervelé, un risque-tout et je ne cesse de percevoir de mauvaises augures quant à son avenir. Dédale. D é D … Et puis quoi ? H ? Non, pas de H… D é D A L E. Les lettres s'effacent comme tous mes repères, d'ailleurs. Les murs, les allées, la terre sous mes pieds, tout est monstrueusement identique ici. J'ai réussi mon oeuvre, c'est beau. Beau à en crever. Mais cette absence absolue de différences va me tuer, nous tuer.

Il n'y a aucun bruit autour de moi, je n'entends que mon souffle et mes respirations successives m'obsèdent, je les trouve assourdissantes ! Je n'y avais jamais prêté attention avant. Mais là ! Je me mets en apnée jusqu'à frôler l'asphyxie, pour ne plus les entendre. Je crois qu'Icare me regarde, il s'approche de moi et me donne une claque du plat de la main. Est-ce là une manière de traiter son père ? J'éprouve encore du courroux, je n'ai pas perdu toute lucidité, c'est déjà cela. Et tiens, je respire de nouveau. Fort. Très fort. Très très fort. Mon dieu, mes dieux plutôt, c'est insupportable. Icare m'observe encore, une lueur étrange dans le regard:

"Qui es-tu, toi là ?"

C'est bien cela qu'il me demande ? Je ne sais plus vraiment, il n'y a plus de repères, tout s'estompe petit à petit. Dédale ? Est-ce vraiment cela ? Je crois que je suis définitivement perdu. Dé ?? D E ? Mais après ?? Qu'est-ce-qu'un nom si demain il n'y a plus personne pour le prononcer, se souvenir de vous ? Mon fils vient de m'oublier. S'il doit en être ainsi, je crois que je préfère devenir fou.

Pascale Clark et moi

Hier soir tard, j'ai vu Pascale Clark dans un talk-show dont elle était l'une des invités.

Il n'y aurait pas eu son nom en toutes lettres sur la couverture du nouveau livre qu'elle était venue promouvoir, je ne l'aurais pas reconnue. Certes, Pascale Clark est avant tout une voix radiophonique puis une voix-off pour des programmes de Canal + mais tout de même. J'avais déjà vu son visage à plusieurs reprises, deci-delà dans les médias.

Elle semblait affaiblie, amaigrie, vieillie et les lobes de ses oreilles me choquèrent, tant ils semblaient disproportionnés par rapport à son faciès émacié. Elle était donc là pour évoquer son dernier roman : Et après, Fred Chichin est mort. Le pitch ? Une femme assiste à la projection d'ouverture du festival de Cannes 2007 : My blueberry Nights, l'histoire d'une fille larguée et de son chemin vers la réparation affective à la sauce Wong Kar Wai, et le lendemain, cette journaliste (?) se fait plaquer à son tour.  Le livre va raconter sa reconstruction à elle et en trame de fond l'arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir.

Le présentateur de l'émission eut l'indélicatesse et la curiosité toute télévisuelle de demander à Pascale Clark s'il y avait une part autobiographique dans cette oeuvre, ce à quoi elle répondit un "peu importe en fait" qui me parut désabusé.

C'est une question qui revient chez moi : jusqu'à quel point se servir de ses expériences de vie pour écrire ? Parfois, j'ai envie de rédiger des notes différentes, j'ai des textes dans mes tiroirs mais ils me sont si personnels que je me refuse à les poster. Le désir de protéger mon intimité et celle des gens que j'implique sans leur accord dans ma modeste prose est plus fort que le besoin de partager avec la poignée de lecteurs de ce blog.

En plus, je ne suis pas de ceux pour qui le tourment est bénéfique à la plume, en ce sens que la tristesse et la mélancolie assèchent la source de mon inspiration. Je ne pourrais pas ici raconter mes coups de coeur, ses intermittences, mes désillusions. Ou alors à demi-mots. Parce que lorsque je relis chronologiquement les textes produits ici en un an et demi, je sais parfaitement dans quel état d'esprit je me trouvais au moment de cliquer sur Enregistrer.

La mine contrite et amaigrie de Pascale Clark est peut-être une réponse concernant le degré autobiographique de son roman. Ou alors pas du tout et je me plante en beauté avec cette interprétation de supermarché. Je n'en sais rien. Cette affaire me rappelle 2004 et Justine Lévy dont on m'avait offert dès sa sortie le fameux Rien de grave. Elle y abordait en détails sa rupture avec son mari, celui-ci l'ayant délaissée au profit d'une croqueuse d'hommes. Celle-la même qui est aujourd'hui la première dame de France.

Je ne vous raconterai jamais ici les soubresauts de mon coeur.