Presque rien

Presque rien. Il me fallut presque rien pour remarquer qu’elle avait changé.
Est-ce que ce fut d’abord son regard et la poussière triste au fond de ses prunelles ou bien la commissure de ses lèvres, tremblant imperceptiblement ?
Sa beauté ne s’était pas fanée. Elle avait conservé cette grâce dont il n’est tout à fait possible de définir la recette, un surplus d’élégance. Je me souvenais d’une enfant délicate, d’une jeune femme séduisante, elle était désormais une belle dame. Son rire cristallin, ses allures soignées, son maintien, tout chez elle depuis sa naissance concordait à charmer. Les hommes ne lui résistaient guère, les femmes non plus d’ailleurs.
Quand elle s’exprimait, elle accompagnait ses propos de gestes délicats, ses mains fines virevoltant comme autant de possibles caresses adressées à ceux suspendus à ses lèvres. Elle avait toujours de bonnes histoires pour son auditoire captif. Nous étions hypnotisés, des victimes consentantes. Nous osions à peine rire quand elle se taisait, concentrés au son de sa voix.
Ce n’était pas une femme dont j’avais jamais été jalouse puisque nous étions bien trop différentes pour que je souffre d’une comparaison. J’étais saine, solide, concrète, elle était charmante, gracile, piquante. Nous étions deux mondes, deux idées, les opposées.
Il y avait vingt ans ans que je ne l’avais pas vue.
En entrant dans la pièce où se tenait la réunion, je ne l’avais pas remarquée immédiatement. Pourtant, elle était déjà installée. Il y avait du monde et du bruit, j’étais fatiguée. Au fur et à mesure, chacun avait pris place sur les chaises disposées en un large arc-de-cercle, les grosses voix s’étaient transformées en chuchotis. A mon tour, je m’assis. Je reconnus plusieurs visages mais aucun ne me surprit jusqu’à la vue du sien. Un coup sur la tête, le ventre noué, c’était indéniable, la revoir après si longtemps me faisait quelque chose. Je ne pensais pas que cela puisse arriver jamais et encore moins dans pareilles conditions.
Je m’étais tassée sur ma chaise pour éviter qu’elle ne me voit mais elle ne regardait personne. Elle fixait un point invisible par devers tous, d’un air buté et ému. Oui, à cet instant précis je m’étais dit qu’elle n’était plus la même, à cause de ses yeux un peu brillants. Elle venait pour la première fois et son regard trahissait sa peur, la honte sans doute un peu aussi. Une part de moi avait envie de se lever, de faire un pas, de tendre la main, de faire chut chut taisez-vous, regardez comme elle est belle toujours, écoutez comme elle est brillante : ma vieille admiration était en veille et ne demandait qu’à se raviver. Le reste de ma personne souhaitait profiter de cette situation, assister tranquille au spectacle, voir comment elle allait s’en sortir cette fois pour séduire l’assistance avec toutes les choses vilaines qu’elle devait avoir à raconter. Oui, le coin de sa bouche tremblait, je m’en étais aussi aperçue.
Elle était là pour les mêmes raisons que moi, seulement j’étais follement pressée d’entendre son récit. Si d’ici là, bien trop empêtrée dans son marasme, elle ne me remarquait pas, j’aviserais sur la meilleure attitude à adopter.

Un heureux événement

Demain, France 2 diffuse « Un heureux événement, » film de Rémi Bezançon, le réalisateur de « Ma vie en l’air » et du « (le)Premier jour du reste de ta vie », deux films qui, hier, surent chatouiller ma fibre sentimentale.

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Mais voilà, je suis mère depuis un peu plus de deux semaines et ce que raconte « Un heureux événement », adaptation du roman éponyme d’Eliette Abécassis, je le vis forcément un peu en ce moment. Je ne sais pas tout à fait, le tableau dépeint par le film semble bien noir mais je suppute… et ça me suffit. Cette grande marée émotionnelle qui fait forcément, par moments, boire la tasse, ce lien invisible et pourtant déjà si présent et si fort entre ce petit être et soi, ces gestes nouveaux, aimants, timides, tendres et maladroits qu’on a pour lui, ce regard perplexe et sévère que l’on se jette devant le miroir et cette silhouette boursouflée, ses paupières gonflées, ses cernes un peu plus prononcées, oui oui je vois.

Je n’ai pas honte d’avouer que je ne trouve pas cela si facile, je n’ai pas peur de dire que j’apprends chaque jour, que je suis en plein rodage et qu’en bonne Balance qui se respecte, je suis déjà en quête de l’équilibre entre celle que je suis et celle que je deviens avec mon bébé dans ma vie, maintenant. Au contraire, en faire part ici m’émeut autant que cela me fait du bien.

Je ne regarderai pas demain soir « Un heureux événement ». Je n’ai pas besoin d’un film comme mètre étalon, ni de visionner la version déformée de l’expérience unique intime que, comme tant d’autres, je traverse, je préfère la vivre à ma manière, essayer, parfois me tromper, aimer. Et puis si c’est pour que Louise Bourgoin, même en larmes et démaquillée, me file des complexes… !

Je vous laisse, Bébé dort, je vais prendre une seconde, retenir mon souffle et l’admirer.