Avec elle

Ils sont nus tous les deux sur le lit de la chambre d’hôtel.

Elle est sur lui, il est en elle, elle est sous lui, il la caresse, elle l’embrasse, ses doigts la frôlent, parcourent et affolent sa chair émue. Ils transpirent, ils s’affrontent autant qu’ils se lient.

Elle s’est souvent trompée avec les hommes mais cette fois, grâce à l’expérience, parce qu’elle se connaît mieux, parce qu’elle sait aussi ce qui peut toucher l’autre chez elle, elle est persuadée qu’il se passe quelque chose, vraiment, entre eux. C’est chimique bien sûr mais elle pressent que peut-être cela pourrait se transformer en sentiments. Elle imagine l’espace d’une seconde, peut-être même deux, qu’ils vont tomber follement amoureux, qu’ils ne pourront plus se passer l’un de l’autre, qu’ils n’envisageront plus de faire l’amour à quelqu’un d’autre parce qu’après tout, ils ont eu tous deux, déjà, forcément, assez d’expérience pour reconnaître cette chose rare. Que l’accord charnel évident, qui se produit quand leurs corps s’entrechoquent, les conduira à vivre une romance passionnée et passionnante.

Jean, lui, ne pense pas vraiment. Il profite de cet instant incroyable. Il regarde cette femme, le grain de sa peau à la lumière de la liseuse, ses longs cils bruns, ses cheveux dénoués qui s’étalent sur l’oreiller. Il la trouve très belle. Bien plus belle toute nue encore. Il constate que c’est merveilleux comme leurs corps se parlent, s’accordent, se répondent. Il ne cessera de s’étonner de la manière dont les choses se sont déroulées.

Tout à l’heure, elle lui servait une pizza dégueulasse avec un air gêné et maintenant elle frémit passionnément entre ses bras.

Jean en avait mangé la moitié plus par politesse, c’était bien lui d’être poli au restaurant. Il avait commandé un verre de rouge, l’avait ingurgité d’un trait, avait pris un café, avait payé. Puis, il avait longuement attendu.

Pour passer le temps, il avait joué avec les minuscules bâtonnets de sucre et d’aspartame qu’elle lui avait apportés avec le café. A chaque fois qu’elle venait, il tentait de la faire parler, posait des questions saugrenues ou superflues : de quel type de fromage était garnie la pâte, le vin, était-il produit localement, quels parfums de glaces disponibles et dans rhum-raisin, quel est le pourcentage de rhum précisément, de quelle origine était le café, quels digestifs à la carte…, n’importe quoi pour la faire rester à ses côtés. Il ne cherchait pourtant pas à la séduire, il s’en sentait bien incapable mais quelque chose en elle, depuis qu’il l’avait vue entrer dans le restaurant, l’aimantait irrésistiblement. Elle faisait mine de ne rien remarquer. Elle osait à peine croiser son regard. Ce n’était pourtant plus une gamine, Jean pensait qu’elle devait être son aînée de quelques années.

Le couple d’amoureux avait fini par partir, étroitement enlacé. Jean les soupçonnait de ne même pas avoir vraiment dîné. Il ne leur avait pas prêté beaucoup d’attention au cours de la soirée mais quand ils quittèrent la salle, il les suivit du regard. Le courant d’air, quand le garçon ouvrit la porte, pour laisser passer sa dulcinée, fit l’effet d’une vive vague gelée sur la figure de Jean. Il se retourna vers la salle, comme pour s’en protéger, et il la vit, elle, debout, au fond, son tablier à carreaux roulé en boule entre ses mains. Il crut voir ses yeux briller. Elle fixait les amoureux qui partaient sans lui adresser le moindre salut. Ils ne se retournèrent pas, ils étaient déjà loin.

A ce moment précis, Jean se souvint s’être dit qu’un homme, un vrai, un homme comme dans les films, se serait levé, aurait marché jusqu’à la femme et aurait sorti une réplique intelligente, sexy, irrésistible. Jean n’était pas Clark Gable, ni Steve Mc Queen, Jean n’était pas George Clooney, ni même Ashton Kutcher. Jean lui avait demandé un autre café.

Elle a une très jolie peau, très douce, veloutée, parsemée de quelques grains de beauté. Ils en ont fini de faire l’amour cette fois. Jean plonge ses yeux dans les siens. Il se dit que se taire peut produire de bien agréables effets. Elle a envie, elle, de dire quelque chose. Il pourrait poser son index sur ses lèvres pour préserver encore un peu ce silence qui rend tout si parfait mais il n’a pas le coeur de l’ennuyer, pas après ces terribles étreintes.

« Au fait, je m’appelle Jeanne ».

Alors, et comme ça ne lui est pas arrivé depuis longtemps, Jean rit, doucement puis un peu plus fort, de plus en plus fort. Elle le regarde, presque apeurée mais elle se dit vite que non, non, cet homme-là elle ne va pas le craindre, que ce n’est pas ce genre, qu’il ne peut être que gentil, qu’il ne se moque pas d’elle, lui, et elle le rejoint, elle se serre contre lui et elle rit à son tour. De cet éclat de rire commun naît cette nuit-là, dans la chambre quelconque d’un hôtel d’une ville moyenne, la source supplémentaire d’un plaisir immense.

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