Le dormeur magnifique

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C’est un rêve mouvementé, un rêve lourd de vapeurs d’alcools et de fumée mêlés. Lorsqu’il s’est abandonné là parce qu’il n’avait pas la force d’aller même un peu plus loin, le jour se levait déjà. Il s’est étendu comme il a pu et a juste pris le temps de rabattre le rebord de son chapeau sur ses yeux, avant de sombrer.

Ses songes l’ont ramené au club où il passe déjà depuis des mois presque toutes ses nuits. Le patron lui fait miroiter une place dans l’orchestre. En attendant, pour pas cher, il sert d’homme à tout faire. Dans son rêve, cette fois, enfin le chef lui propose de devenir le saxo de la formation. Dans la vie, il joue de la batterie mais l’avantage avec les rêves est qu’ils ne s’embarrassent pas de ce genre de détails vulgaires.

Aussitôt, il se retrouve à assurer son premier solo devant un parterre de célébrités venues tout spécialement l’applaudir. Les plus belles femmes du monde sont là, totalement énamourées et aussi les moins belles, celles qu’il a aimé et qui lui ont mille fois brisé le coeur, tous les hommes les plus puissants et les autres qui se sont amusés à l’humilier restent muets devant son talent.

Il souffle dans l’engin rutilant sans effort et adresse à son audience béate un regard chargé de morgue et de défi. Les volutes de fumée bleue, le spot chaud qui dessine sa silhouette en ombre chinoise sur la scène, les autres musiciens derrière lui dans l’ombre, tout est là et tout est putain de parfait.

Le vent a fait se relever le rebord de son chapeau, laissant un rayon de soleil venir chatouiller ses paupières closes, cherchant à passer au travers.

Dans son rêve, la fumée dans la salle est de plus en plus dense, son solo touche presque à sa fin,  les visages subjugués du public s’effacent un par un, il ne sent plus le silence respectueux de ses comparses dans son dos.

Au lieu de ça, il entend un gloussement puis plusieurs. Il cherche du regard mais personne ne rit dans l’assistance. Il n’y a plus personne en fait dans l’assistance.

Il ouvrit les yeux brusquement. Des petits gosses bien habillés, des enfants bon chic bon genre des beaux quartiers s’étaient rassemblés sur le parapet au dessus de lui et le pointaient du doigt en se moquant, riant à gorges déployées. Leurs monstrueux petits visages qu’il voyait à l’envers affreusement déformés. Il se redressa et partit aussi vite qu’il put. Six mois plus tard, au club, il est toujours l’homme à tout faire.

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Préfabriqué

« Le regard est la clef. Le regard est important. Il est capital. Le regard est l’unique contact que l’on peut offrir à tous, sans barrière, sans voile. Il se doit d’être le véhicule de la pensée, la prise par laquelle les autres, tous les autres, iront se brancher pour décoder le message. Les yeux bleus ont l’avantage, ils séduisent, ils aimantent l’attention plus que les verts ou les marrons. Certains partiront donc avantagés. Oui, il ne faut pas se mentir. Pour autant, qu’ils ne s’estiment pas supérieurs, qu’ils restent humbles face à la chance qui leur a été donnée. Les autres, ne baissez pas les bras, ne devenez pas victimes, au contraire, voyez en cette faiblesse un défi à relever. Un défi qui ne rendra votre mission que plus belle et passionnante …».

Il fit une pause et prit une profonde respiration. Il écarta les bras du corps pour les mettre en croix, leva doucement la tête vers le plafond et ferma les yeux. Dans l’assistance, bruissait un murmure envoûté. Il se mit à chantonner d’une voix aigüe.

Je n’y comprenais rien, une voix de vieille femme sortait de sa gorge. Il se mit à trembler, d’abord de manière légère puis ostensiblement. Une femme à côté de moi courut vers l’estrade, manqua de se prendre les pieds dans l’épais tapis rouge au bas de la scène et s’effondra à genoux, en larmes. Alors, il sortit de sa transe aussi brutalement qu’il y était entré et d’un bond rejoignit la malheureuse sur la moquette écarlate. Quand elle sentit sa présence à ses côtés, ses sanglots redoublèrent. Le public était muet mais la fébrilité qui parcourait l’ensemble des corps réunis comme un courant unique était palpable et douloureuse. Il s’agenouilla, leva une main au-dessus de la tête de la malheureuse et arrêta son geste à quelques centimètres de sa chevelure. Qu’allait-il faire ? La frapper  ? Lui donner une caresse ? J’étais incapable de le deviner. Il prenait en tout cas le temps qui lui semblait bon, les secondes paraissaient chacune des éternités. J’aurais juré entendre au loin le roulement d’un tambour. C’était stupide. Nous étions cloîtrés dans un préfabriqué en lisière d’une zone industrielle.

Il y avait des hommes, des femmes, des blancs, des noirs, des jeunes, des vieux, tous fascinés, amoureux de cet homme qui depuis une heure assénait sa brûlante doctrine.

Quand il recula enfin et que deux hommes costauds surgirent armés d’un brancard pour emmener la pauvre malheureuse choquée, un soupir parcourut tout de même l’assemblée. J’eus envie de me tourner vers eux et de leur crier « partez, mais partez bon sang tant qu’il vous reste encore un soupçon de lucidité !! » mais je devais rester discrète, le moindre geste inadéquat me trahirait et j’étais allée trop loin pour faire machine arrière, j’avais rassemblé trop d’éléments pour me griller bêtement, maintenant. Je restais stoïque, le sourire aux lèvres, comme eux tous.

Une maquilleuse dans un coin de la minuscule scène pomponnait notre maître. Il tenait à être toujours absolument impeccable. Il faisait une chaleur torride dans ce hangar miteux et nous avions pour consigne de garder nos manteaux. Des odeurs âcres de transpiration, des auréoles sur les vêtements, voilà à quoi nous étions réduits quand lui s’agitait, toujours frais et pimpant dans son costume de lin beige, ses cheveux brillants soulevés par le souffle diffus d’un ventilateur placé opportunément. Pendant ses pauses, nous devions nous concentrer sur les paroles prononcées. Des affiches à son image placardées un peu partout nous l’intimaient et des livrets remis à l’entrée par ses favoris, encore émus du privilège d’avoir été choisi à cet effet, nous martelait toujours la même chose.

Quand il revint sur le devant de la scène, il décida qu’il était l’heure de la démonstration. Il appela une fillette à ses côtés, petite apparition fragile vêtue d’une longue robe immaculée. Il lui glissa quelque chose à l’oreille. Elle sauta dans le public et chacun voulut l’attraper pour la couvrir de baisers : elle avait touché le maître. Elle traversait les rangées, l’index posé sur la bouche, le regard scrutant avec attention chaque visage impatient. Elle commença par le fond de la salle, retint deux sœurs jumelles et un vieil homme nain et leur fit signe de la suivre. Elle allait les accompagner jusqu’à la scène. Je me mis à trembler, j’avais peur. Qu’allait-il se passer ? Qu’allait-il faire à ces gens ?

Soudain, avant de remonter sur l’estrade, elle s’arrêta devant moi et me fixa de longues minutes. Ses yeux, deux billes bleues, étaient tels des lames qui me transperçaient de part en part. J’essayais de ne rien laisser paraître mais…

Elle se tourna brusquement vers la scène : « Maître, celle-ci a quelque chose d’étrange dans le regard ».

Après, je ne me souviens de rien à part d’une chute dans un immense trou noir.

L’aura (bis)

Je suis désolé de te le dire mais tu ne m’apprends rien.

L’été qui a suivi ton départ, j’étais désemparé. Tu étais peut-être moins gracieuse que Clara, le tutu à paillettes t’allait moins bien. Seulement, moi, je ne voyais que toi. Tu n’avais rien remarqué ? Tu ne trouvais rien d’étrange à faire ma rencontre chaque matin sur le chemin de l’école ? J’aurais pu prendre mon vélo mais je préférais marcher, juste pour ta compagnie. Pour quelle raison penses-tu que j’ai osé franchir la porte des toilettes des filles le jour du spectacle de l’école ? Pour l’opportunité de quelques minutes seul en tête à tête avec toi. Tu allais partir, ton père était muté, nos heures passées ensemble étaient comptées. Je me souviens de ton petit visage rouge baigné de larmes, de tes cheveux bruns ébouriffés. Tu pleurais, tu pleurais, tu as dit que ton poignet te faisait mal. Je croyais que c’était ce déménagement qui te rendait si malheureuse. Alors, je suis resté silencieux, assis par terre à côté de toi à fixer le grain de beauté que tu as là, à la base du cou. J’étais amoureux fou, comme on peut l’être à onze ans. Tu as baissé la tête, détourner ton visage, j’ai voulu poser ma main sur la tienne pendant que tu ne regardais pas mais la porte s’est ouverte et ta mère est apparue sur le seuil. Je me suis relevé aussi sec. Les talons de ses chaussures ont claqué sur le carrelage, elle s’est approchée, m’a regardé d’un air entendu et s’est accroupie près de toi. J’ai compris qu’il valait mieux que je vous laisse.

La fois suivante, on se disait au revoir et je gardais plié au fond de ma poche le poème que j’avais recopié pour toi sur le papier à lettres parfumé de ma soeur.

L’été s’est installé, nous ne sommes pas partis en vacances cette année-là. Je suis remonté en selle. Je passais mes journées à sillonner à vélo le quartier déserté. Je m’épuisais dans d’interminables balades à travers les environs, je partais après le déjeuner pour ne revenir qu’à la tombée de la nuit. Mes parents me trouvaient bizarre, j’avais juste envie d’être tout seul. Sans doute parce que tu étais partie. Et puis, il n’y avait personne en ville.

Souvent, je m’arrêtais devant votre maison. Les nouveaux occupants n’étaient pas encore installés mais quelqu’un avait tout de même déplacé le panneau « A louer » pour le poser à l’envers, contre la porte du garage. Je me postais avec mon vélo face à la maison. C’était un repère et la dernière preuve tangible que tu avais été là. Septembre et les locataires suivants effaceraient encore un peu plus ton souvenir. Un soir où je fixais encore une fois le crépit coquille d’oeuf, les petites marches de pierre et la boîte aux lettres de guingois, je vis Clara. Enfin, je ne savais pas encore qu’elle s’appelait Clara. Elle était debout, derrière la porte-fenêtre du salon de ses parents, dans une robe à smocks rose, le nez collé contre la vitre. Je me souviens très bien de cette robe parce qu’il faisait si chaud et que sa tenue avait l’air si épais, si lourd… Les maisons étaient mitoyennes, parfaites répliques symétriques. Clara était peut-être à vingt mètres de moi. J’ai laissé mon vélo et je me suis approché. Tout était calme autour de nous. J’ai sauté le muret qui protégeait leur bout de propriété privée. Je n’étais plus qu’à cinq mètres de Clara. Je voyais encore mieux à présent sa robe rose bonbon. Je me rappelle, il y avait de grosses fleurs blanches sur le devant et de larges volants au col et au poignet. Elle ne bougeait pas, il y avait dans son regard une drôle de lueur, elle me fixait avec beaucoup d’intérêt. Ses lèvres ont esquissé un sourire et la paume de sa petite main fragile est venue se poser sur la vitre. J’ai fait quelques pas encore, je n’étais plus qu’à deux mètres d’elle. Clara avait une drôle de coiffure, des grosses boucles autour du visage, des anglaises je crois. Plus je m’approchais, plus elle paraissait irréelle, sortie d’une machine à remonter le temps. J’ai tendu la main pour que ma paume rejoigne la sienne de l’autre côté de la paroi de verre.

Soudain, un chien s’est mis à aboyer, fort, très fort. J’ai bondi en arrière jetant un regard affolé à Clara. Son expression n’avait pas changé, au contraire, son sourire était un peu plus franc que tout à l’heure, elle posait son autre paume sur la vitre, elle voulait que je la rejoigne, que je joue avec elle. Le chien continuait à faire du raffut, j’entendais qu’il grattait quelque part, il devait être attaché à l’arrière de la maison. Je me suis enfui à toutes jambes, j’ai laissé Clara.

Le dimanche qui a suivi, le père de Clara a sonné chez nous et a demandé à s’entretenir avec mes parents. Ils se connaissaient de vue, ma mère et la sienne allaient au même club de gym. J’étais terré dans ma chambre, j’avais peur, je n’avais rien fait mais j’avais peur. J’ai attendu que l’on vienne me voir. Ma mère et le père de Clara ont toqué à ma porte. Les yeux de ma mère brillaient quand elle a posé un baiser sur mon front et m’a poussé dans la voiture du père de Clara. Il a conduit jusque chez lui sans m’adresser la parole. En arrivant chez eux, il a juste mentionné qu’il ne fallait pas que j’ai peur du chien et il a disparu. La mère de Clara m’a servi un goûter dans sa cuisine rutilante puis m’a demandé de la suivre. Nous avons monté l’escalier et elle a ouvert la porte de la chambre. La fillette était assise par terre sur la moquette blanche, comme dans un cocon, encerclée de rose, de peluches, de poupées, de froufrous. Elle ne s’est pas retournée quand nous sommes arrivés. Sa mère a dit :

« Elle s’appelle Clara et elle est sourde ».

Le reste, que Clara n’avait jamais eu d’ami, que Clara percevait tout de même certains sons, que Clara adorait la musique dont elle ressentait les rythmes avec finesse, que Clara parlait un peu mais difficilement, que Clara était née comme ça,  je l’ai appris petit à petit. Ce jour-là, Clara avait simplement eu envie de jouer avec moi.

Le parcours

Il a enfilé le t-shirt du club, s’est grimé, a passé autour de son cou le collier de fleurs en plastique. Jeanne débarque, un sourire jusqu’aux oreilles, comme d’habitude.

«  T’es prêt ? » elle demande

Il hoche vigoureusement la tête et bondit sur ses pieds.

« Alors c’est parti ! » elle dit en enfilant les palmes.

Pour la énième fois, ils vont faire le numéro, assurer le spectacle avec les autres pour des vacanciers bronzés. C’est pas terrible, c’est pas très pro mais c’est déjà ça. Etre sur scène, face à un public, ça lui fait déjà un effet bœuf.

Il s’assied à la place du conducteur et enclenche la clé dans le contact. Il ne la tourne pas tout de suite. Au lieu de ça, il se penche vers le pare-brise pour jeter un regard à l’immeuble moche dont il vient de s’échapper. Il y a passé la journée comme beaucoup de précédentes. Ce n’est plus possible. Il a l’impression qu’il va devenir dingue. Il sort son badge de la poche de son jean, ouvre la fenêtre et le balance. En démarrant, il prend bien soin de rouler dessus.

Le contrôleur le réveille. Il demande à voir son billet. C’est un homme replet, jovial, il a l’accent du sud, comme lui. Il rigole : « quand tu vas à Paris, au moins, tu risques pas de manquer ton arrêt ! » et il poinçonne le ticket. Il lui répond par un sourire. Dans une heure, il sera arrivé à la sacrosainte capitale. Dans une heure, une nouvelle vie commence.

« Au moins, tu n’as pas de vis-à-vis et tu vois même un bout de la Tour Eiffel ». Emma lui tourne le dos, appuyée au chambranle de la fenêtre de sa chambre de bonne. Il fait froid, elle esquisse un pas en arrière. Il observe sa silhouette, il la trouve jolie. Il l’a rencontrée hier soir au bar. Quand il a dit qu’il était comédien, il a reconnu cette petite lueur dans son regard. Il lui dira peut-être, s’ils se revoient, qu’il galère seulement à compter assez d’heures pour le statut d’intermittent. Mais pas maintenant. Il se lève et l’enlace.

« Maman, c’est moi !

–        Oui ! Comment tu vas ??Ca fait plaisir de t’entendre. T’as pas appelé la semaine dernière, j’étais inquiète.

–        Maman, ça y est, j’ai décroché un contrat, un vrai !

–        Oh ??!!?

–        Oui, un truc récurrent à la télé, à une heure de grande écoute !

–        Quand ton père va savoir ça ! »

Il était venu le voir jouer à trois reprises. Il rôdait ses blagues dans ce minuscule café-théâtre qui faisait scène ouverte régulièrement. Il avait été clair : il allait falloir bosser. Mais il avait dit aussi qu’il y avait un potentiel, un vrai. Il l’aiderait.

Son nom s’étalait en lettres grasses et rouges sur l’affiche. Dessous, quelqu’un avait collé un sticker qui annonçait : « Complet ».

Elle était mignonne cette petite journaliste et elle parlait bien. Elle lui parlait bien de lui. Son attachée de presse était moins jolie. Mais elle bossait bien. Il allait leur proposer de leur payer des coups après l’interview. Elles ne refuseraient pas. Est-ce que la petite journaliste était du genre bière ou champagne ? Bah, elle boirait ses mots de toute façon.

La tournée touchait à sa fin, les audiences de l’émission présageaient sa mort imminente. Il n’avait rien écrit depuis un bail et s’était brouillé avec deux de ses auteurs fétiches. Le vide vertigineux de son agenda dans les mois à venir lui faisait peur parfois, quand il était seul le soir.

Connaître le succès à trente ans permet de garder la tête froide. Il répétait ça à tout le monde, surtout à ceux qui ne faisaient pas partie du milieu. Il n’avait plus vingt ans pour tomber dans les pièges de la notoriété, non. C’étaient des foutaises. Il était comme la plupart des autres et noyait ses contrariétés dans des abus alcoolisés ou enfumés.

« Je te lâche

–        Quoi ?

–        Oui, t’as bien entendu. J’en ai marre de tes conneries, de ta petite suffisance. T’as fait quoi ? Un spectacle qui a marché ? Ok. Et puis ? Tu fous plus rien depuis des mois. Des mecs comme toi, j’en ai trop vus, c’est fini, tu fais plus partie de l’écurie, je  ne renouvellerai pas ton contrat ».

Il est assis, à l’ombre des platanes, à la terrasse du café du village. Ca fait une semaine qu’il est rentré voir ses parents. Il est maintenant l’enfant chéri du bled. Sa petite déchéance n’a pas encore parcouru la route depuis Paris. Il est désormais conscient qu’il va falloir agir pour sauver les miettes de sa petite carrière. Il espère seulement qu’il n’est pas trop tard.