Parler couramment

Et puis, un jour, un mot avait été mis sur cette singularité : Germain était hyperpolyglotte.
Les réactions autour de nous avaient plu : ses parents étaient très contents, ils pensaient qu’enfin, avec pareille corde à son arc, Germain trouverait un travail, tant son incroyable compétence susciterait la convoitise. Il recevrait des propositions si alléchantes qu’elles lui donneraient le courage de se lever le matin, de s’habiller et de sortir, enfin, de chez nous. Ils voyaient en la capacité de leur fils un trésor inespéré, la clef de bien des énigmes après tant d’années à ne rien comprendre, ni lui, ni ses problèmes.
Sa psy était toute aussi excitée mais dans un registre bien différent. Elle m’avait retenue dans son bureau lors de notre dernière séance pour me glisser que son mari, neurolinguiste réputé, serait enchanté de faire la connaissance de Germain. J’avais lu dans son regard et entendu aux trémolos de sa voix, d’habitude monocorde, qu’elle avait trouvé en mon mari le parfait trophée. Tandis que je l’écoutais me vanter les mérites de son grand scientifique, m’était apparue soudain l’image de Germain tel un petit animal mort  dans sa gueule et dont elle déposerait délicatement au pied de son maître le cadavre encore chaud.
Toute la semaine, mon cousin Thierry, à la tête d’une startup parisienne en vogue, avait laissé plusieurs messages sur mon répondeur. Il avait su par Maman. Il voulait proposer à Germain un projet sensationnel, il venait d’opérer une levée de fonds, il était au top et il croyait au potentiel de mon mari, il avait toujours décelé chez lui des facultés exceptionnelles, sans trop pouvoir les définir toutefois jusqu’ici mais là, on y était, c’était une nouvelle absolument géniale et il voulait mettre à profit le talent de Germain, qu’il fasse parti de son aventure, des profils comme le sien, c’était le succès assuré.
La télé locale avait appelé, aussi, plusieurs fois.
Je n’avais pas mentionné ces multiples coups de fil à Germain. D’ailleurs, depuis que nous savions, nous parlions encore moins. Germain, en pleine phase de rejet, ne voulait plus pratiquer le français et je ne connaissais suffisamment aucune autre langue pour que nous puissions avoir la moindre conversation digne de ce nom. Je sentais bien que nous étions toujours dans une impasse.
Contrairement aux autres, je n’avais pas cru que la révélation de sa capacité change quoi que ce soit à notre quotidien. Toujours, Germain resterait enfermé dans notre chambre de huit heures à midi. A midi une, il appuierait sur le bouton du micro-ondes pour réchauffer l’assiette que je lui aurais préparée le matin. Puis de midi trente à tard le soir, avec une bouteille d’eau et un paquet de gâteaux au chocolat, il retournerait dans la chambre et passerait le temps restant, avant de tomber de sommeil, à compulser les pages des tréfonds d’Internet, les yeux rougis par l’écran bleu.
Pourtant, Germain n’avait pas une soif d’apprendre intarissable, s’il emmagasinait des tonnes de savoir, c’était seulement par la force des choses. Il ignorait simplement quoi faire d’autre de son existence, n’avait envie de rien et tuait ses jours et une partie de ses nuits à ingurgiter, tel un monstre boulimique, le contenu sans fond agrégé sur la toile. Germain parlait treize langues couramment mais il savait aussi comment boucler ses cheveux avec des pailles, pourquoi appliquer du dentifrice sur ses boutons, fabriquer un haut-parleur pour son Iphone avec un rouleau de papier toilette et deux gobelets en plastique et des millions d’autres choses qu’il listait religieusement sur un document Word ouvert depuis des années.
Germain est hyperpolyglotte. Très bien. Mais Germain est surtout autiste. Je n’avais pas besoin d’un neurolinguiste pour m’en être rendue compte.
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