Perché(es)

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Ce dimanche, il semblait que tous les éléments avaient compris que nous basculions en automne. L’air était nettement plus frais que la veille, les feuilles étaient plus brunes et tombaient plus vite, les nuages gris épais s’amoncelaient au-dessus de nos têtes, volant tout au long de la journée la vedette au soleil. L’été avait un peu lutté contre les cartables et les cahiers, les marrons et les habits neufs mais ce jour-là perdait la manche.

Je résistais aussi encore, arpentant la ville bras nus mais je n’ignorais pas que bien vite je me laisserais moi aussi glisser dans l’humeur de l’automne.

En attendant, j’attachais à ma mémoire le haut du tableau, ce beau ciel bleu admiré quelques jours plus tôt, cette lumière bien jaune, bien forte, propre à la chaude saison et ces chaises d’arbitre posées là. Quatre sièges propices à bien des histoires : qui s’y assied ? Que regardent-ils et quelle idée, pourquoi ? Quand et comment avaient-ils songé à installer là des perchoirs d’où guetter une partie du reste du monde ?

Le temps nous entraînait dans son sillage irrémédiablement, il ne nous empêchait pas toutefois de nous interroger et d’inventer nos légendes. Moi, en tout cas, je n’arrêterai pas.

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Ecrivant vs écrivain

Aujourd’hui, dans ma vie, se distinguent deux contextes d’écriture. Ils se différencient surtout par l’outil employé pour mener ma tache à bien. L’ordinateur et mes doigts avec lesquels je pianote d’un côté, le carnet et le stylo qui me tombent sous la main de l’autre.

L’ordinateur est dédié aux temps d’écriture prévus. Il est compact et léger de telle manière que je peux envisager de l’emporter partout où je pense avoir quelques minutes ou plus à grappiller à dessein. Récemment, par exemple, il m’a suivie en Suède lors d’un voyage à titre professionnel. Avec foi et une certaine naïveté, j’imaginais des plages où j’aurais le loisir d’écrire. Au final, je ne l’ai sorti de sa housse que pendant le vol aller. C’est peu, c’est sûr mais c’est déjà ça. Sur l’ordinateur, l’écriture est organisée : il y a un dossier, à l’intérieur des fichiers, les textes en tant que tels et puis aussi les images qui inspirent et les notes qui nourrissent. J’éprouve une certaine satisfaction à voir le tout grossir, gonfler, se remplir au fil du temps. Au moins un truc chouette à le voir passer, me dis-je.

Et puis, il y a les carnets, les cahiers qui m’accompagnent partout tout le temps. J’y écris ce qui vient, ce que je ressens, ce que je traverse et je trouve là un bon moyen de capturer les sentiments. Il m’est parfois compliqué de relire certaines pages à cause de la violence subjective des mots rédigés là et de leur sens dans mon existence. Ils sont de bons compagnons à mes moments de solitude quand quelque part je rêvasse ou j’attends. J’y consigne les détails aussi, ceux qui donneront du relief aux textes de l’ordinateur.

L’ordinateur et les carnets forment autour de moi la ronde de mes mots. A l’ordinateur, je livre des extraits plus construits, plus choisis, plus réfléchis, aux carnets des mots intimes, organiques, des bribes aussi intenses que brouillonnes. Les uns ne peuvent aller sans l’autre, je crois. L’ordinateur est réservé à l’écriture nette et impalpable, les carnets au chaud, au sale, à l’immédiat.

Parfois, je m’assieds à table chez moi. J’allume l’ordinateur, je branche la batterie, je sors le carnet en cours et j’y vais. Ou j’essaie. Si ça ne vient pas parce qu’après tout, ce n’est peut-être pas moi qui pars mais l’inspiration qui arrive, je me mets à fixer la porte d’entrée, en face de moi. Il y a dessus l’oeilleton, comme un point noir. Je me focalise sur lui comme s’il allait me souffler quelque chose et j’imagine ce à quoi ressembleraient les conditions idéales à une vie d’écrivain.

J’imagine une vue spectaculaire, ce pourrait être la mer mais j’ai constaté qu’il est plus aisé d’avoir une vue dégagée sur la verdure que sur la mer. Si j’étais écrivain, je crois que je ne serais pas trop difficile, donnez-moi de la nature tant qu’elle est un peu vallonnée. J’aurais une pièce pour travailler. Une pièce pas trop grande mais confortable avec une bibliothèque sur le pan d’un des quatre murs, un petit canapé deux places en face, un fauteuil confortable avec un plaid et un coussin dessus près de la fenêtre. Le bureau trônerait au milieu, à distance raisonnable de la vitre pour que je puisse profiter de la vue sans y être collée. Dans un monde rêvé, aucun des appareils n’aurait de fil parce que c’est moche les fils partout. Sur le bureau, il y aurait mon ordinateur, un bloc notes, des stylos quatre couleurs, un dictionnaire. Dans les tiroirs, je rangerais mes autres outils, les carnets que je conserverais religieusement parce que malgré le temps, ils continueraient à représenter un matériau précieux. J’écrirais aux heures du jour où la lumière est la plus belle parce que ça ne m’a jamais gênée d’être dedans même quand il fait beau et aussi un peu la nuit, mais pas les mêmes choses. Cette pièce n’aurait d’autre fonction que d’être l’antre de mon écriture mais le reste de la maison serait vaste et vivant, un endroit où l’on se sent bien.

Il me faudrait en plus un pied à terre à Paris. Parce que c’est bien beau le calme, ça sied à merveille à la discipline mais je ne suis pas une fille de la campagne. J’aurais besoin souvent de sentir vibrer la ville, de laisser s’infiltrer en moi ses rumeurs. Pour ne pas perdre trop de miettes de son fascinant spectacle, pour me raccorder à son puissant courant, il me faudrait un nid, je ne suis pas trop exigeante, ça me va même si c’est à peine plus grand qu’un dé à coudre. Seulement, je veux absolument des toits, des lumières, des chats qui jouent les funambules, un escalier recouvert d’un tapis élimé, une concierge qui décore un sapin de Noël dans l’entrée, une passante qui galère avec sa poussette sur les trottoirs étroits, des enfants qui se courent après avec leurs cartables sur le dos, des élégantes qui évitent les crottes de chien, des hommes pressés qui s’engouffrent dans les entrailles de la ville. Donnez-moi ceci, donnez-moi cela et vous verrez alors quel écrivain je peux faire de moi !